‹ Les œuvres de Monsieur de VoitureChapitre 96 sur 229 · I.ElTRIiS · texte numérisé non relu

I.ElTRIiS

ill.J

A LA MESMK.

LETTRE CXXVm.

Mademoiselle,

le voudrois que vous m’eussiez veu l’autre iour, de quelle sorte ic fus depuis Vienne iusques à Valence. Le iour ne commençoit qu’à poindre, et le Soleil h rayonner sur le sommet des montagnes : quand nous nous mismes sur le Rhosne. Il faisoit vne de ces belles journées, qu’Apollon prend quelquefois, pour luy seruir de pannache; et que l’on ne voitiamais à Paris, que dans le plus beau temps de l’Esté. Ceux auec qui j’estois, consideroient tantost les montagnes de Daufiné, qui paroissoient à la main gauche, à dix ou douze lieues de nous, toutes chargées de neiges; tantost les collines du Rhosne, que l’on voyoit couuertcs de vignes; et des vallons à perte de veuë, tous pleins d’arbres fleuris. Pour moy, dans cette réjoüissance de tout le monde, ie niontay seul sur la cabane qui couuroit nostre batteau : et tandis que les autres admiroient ce qui esloit à l’entour de nous : ie me mis à penser à ce que j’auois quitté. Pauois le coude du bras droit appuyé sur la couuerture de la barque, la teste vn peu panchée, et soùtcnuë sur la main du mesme bras; et l’autre négligemment estendu, dans la main duquel, ie tenois vn liure, qui in’auoit seriiy de pretexte à ma retraite. le regardois fixement la riuiere que je ne voyois pas. Il me tomboit de moment en moment de grosses larmes des yeux, le faisois dessoùpirs, auec chacun desquels il sembloit que sortis! vne partie de mon ame, et de temps en temps, ie disois des paroles confuses et mal formées, (pie les assistants ne peurent pas bien ouyr, et que ie vous diray quand vous voudrez. Cecy, que ie vous raconte, eust paru dauantfige, et eust receu plus d’ornemens, si ie vous l’eusse escrit en vers. Car ie vous iure, que les Nymphes des eaux furent touchées de nia douleur et que le Dieu du fleiiue en fut csmeii. Mais tout cela ne se peut pas dire en prose. Tant y-a que ie demeuray sept heures de cette sorte, sans remiier ni pied ni patte. Je voudrois. Mademoiselle, que vous m’eussiez veu ainsi. DeuantDieu, cela vous eust donné de la deuolion : et le maistre de nostre batteau, dist qu’il auoit mené en sa vie plus de dix mille hommes, depuis Lyon iusques à Beaucaire; mais qu’il n’en auoit iamais veu vn, (pii pariist auoir l'esprit si csgaré. Apres cxdle belle description que ie viens de faiiv : il me vient de tomber dans rcsjn it , que vous vous imaginerez, (pu-

Üi: MONSIEVR UE YOITVRE.

tout cela est faux ; et que ce que i’en ay dit, n’estoit que pour trouuer moyen de remplir vne lettre. Quand cela seroit, Mademoiselle, ie serois en vérité excusable. Car pour vous parler franchement, on est souuent bien empesché à trouuer que dire : et ie ne puis pas comprendre, que sans quelques inuentions comme cela, des personnes qui n’ont ni amour, ni affaires ensemble , se puissent escrire souuent. Neantmoins, pour vous dire naïuement ce qui en est, tout ce que ie vous ay dit de ma réuerie, de mes soûpirs, et de ma tristesse, est vray. Pour ce qui est du ressentiment qu’en curent les Nymphes, et le Dieu du Rhosnc, ie n’en suis pas asseuré. le passay toute une matinée, sans quitter mes pensées vn moment. Dans cét espace de temps, ie songeay, ie vous l’auoué, trois ou quatre fois en Mademoiselle*’*. Le reste ie l’employai à penser en Madame vostre mere, et en vous, le vous auois bien promis, que si nous allions sur l'eau, ie m’acquiterois de ce que ie vous dois, le l’ay si bien fait, que si cela m’arriue encore vne fois de la sorte, ie seray fou, au premier Soleil de Languedoc, qui me donnera sur la teste. Il est desia si chaud en Auignon, qu'à peine le pouuons-nous souffrir. Le Printemps est icy arriué quand et quand nous. Nous y trouuons par tout des puces, et des violettes, le vous les souhaite toutes de bon coeur. Car ie seray bien-aise. Mademoiselle, que vous ne dormiez pas trop en mon absence : et ie vous desire tout ce que ie vois de beau, et suis,

C'estoit, ie vous asseure, vne belle chose à regarder, que de voir hier au soir les rués d’Auignon pleines de chandelles, de lanternes, de flambeaux par toutes les fenestres, pour voir Monsieur le Cardinal qui y aiTiua à sept heures du soir. Il y faisoit clair comme en plein iour : et si le Pape arriuoit icy, on ne le pourroit pas mieux receuoir. On liiy donnoit par tout mille Itenedictions : et à cause que c’est en terre Papale , ils en sont liberaux en ce pays-cy. Les luifs d’Auignon se portent bien. Monsieur le Vice-Legal gros et gras : Monsieur le Comte d’Alais vn peu plus que luy.

Mademoiselle, Vostre, etc.

K Auignon le Kuntl)' gn» 1642.

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