‹ Les œuvres du protestantisme français au XIXe siècleChapitre 106 sur 326 · ASILES JOHN-BOST, A LA FORCE · texte numérisé non relu

ASILES JOHN-BOST, A LA FORCE

« Ceux que tous repoussent je les recevrai au nom de mon Maître. » Telle était la devise de John Bost au début de son ministère de charité, telle devait être la pratique de toute sa vie.

Né le 4 mars 1817, dans le presbytère de Moutier-Grandval, en Suisse, il était l'un des dix (ils de M. Ami Bost, dont la foi ardente, héritage traditionnel d<'s huguenots chassés de leur patrie pour cause de religion, formait avec le groupe joyeux de leurs enfants l'unique richesse.

Tous ces jeunes gens étaient doués de rares talents musicaux; John mieux que tous les autres; si bien que l'art fut sur le point de ravir au monde le pasteur et le charitable fondateur. Il travaillait déjà depuis six ans au modeste métier de relieur, lorsque, encouragé par les conseils de Listz, cpii se trouvait en ce moment à Genève, il abandonna ses outils pour se vouer tout entier à la musique, qui l'entraîna à Paris, où il arriva en 1839, pour y vivre dans la situation la plus étroite, absorbé par les progrès rapides qu'il faisait dans sa ( arrière nouvelle avec un succès qui semblait lui promettre un brillant avenir.

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Ce n'était pourtant pas encore la voie dans laquelle il était appelé à marcher. 11 était devenu relieur à la suite d'une maladie grave qui avait entravé ses études, et d'amicaux conseils l avaient ensuite pousse vers la musique; m;us une vocation profonde couvait au fond de son âme, la même qui devait enrôler dans les rangs du ministère sacré six des fils d'Ami Bost. « Je devais être artiste, je devins pasteur, » dit-il lui-même.

Ce fut la charité, passion et inspiratrice de son existence tout entière, qui le rendit à la véritable direction de sa vie. Enrôlé dans la Société charitable des Amis des Pauvres, il vit à Paris de telles misères, de telles souffrances qu'il résolut de s'armer de toutes pièces pour les combattre et partit pour la Faculté de Montauban afin de commencer ses études de théologie.

A peine était-il assis sur les bancs de l'école, que ce besoin suprême du dévouement se manifesta au dehors, comme il se faisait sentir au dedans. Déjà engagé comme moniteur à l'école du dimanche que dirigeait M. Jalaguier, un des professeurs de la Faculté, il remarqua, un dimanche, l'absence d'une jeune fille dans le groupe qu'il était chargé d'instruire, et il raconte ainsi lui-même les embarras que lui causèrent les premiers essais de sa charité.

« Je ne savais que faire de Pauline, lorsqu'à cette même époque un ami m'écrivit de Pise : « Je vous envoie une petite orpheline de cinq ans. Le père » est mort, la mère est mourante. Cherchez-lui un asile : je payerai la pension. » L'enfant arriva. L'orphelinat de Montauban aurait dû être ma ressource; mais ni celui-là ni aucun des autres orphelinats de France ne recevaient à cette époque des enfants âgés de moins de six ans, ni celles âgées de plus de douze ans. Je sollicitai en vain : les règlements furent maintenus, et je dus placer mes petites protégées dans une pension qui n'était pas destinée à élever des filles de leur classe. »

Le plan de la Famille évangélique surgit alors de toutes pièces dans l'esprit du jeune étudiant en théologie, pauvre et sans ressources aucunes. « Dès que je serai pasteur, fixé dans une cure, pensait-il, je travaillerai au relèvement de l'humanité en ouvrant une maison destinée aux orphelines de tout âge et aux jeunes filles nées dans un mauvais entourage. » Il le fit comme il l'avait résolu.

A peine John Bost était-il installé à La Force comme pasteur d'une petite Eglise libre dont il avait reçu appel, qu'il se prépara à mettre la main à l'œuvre. Alors commencèrent à se manifester cet esprit de conduite et ees qualités de prudence et de prévo)Tance qui s'allièrent avec tant d'éclat, chez le futur fondateur, à l'initiative la plus hardie. Le jeune pasteur n'entreprit pas seul l'œuvre

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à laquelle il avait attaché toute l'énergie de sa volonté : il partit pour Montauban afin d'aller consulter les professeurs de la Faculté, naguère encore ses maîtres. D'une seule voix, à des degrés divers, tous se montrèrent opposés à son projet, comme impossible à réaliser. John Bost restait inébranlable. «Cette œuvre manque à l'Eglise, elle est nécessaire : je la créerai avec l'aide de Dieu, » répétait-il. Pour toute fortune, il possédait alors la somme de 18 IV.

Devant le généreux entêtement du jeune homme, les vieillards cédèrent et le munirent dé recommandations pour la France et l'étranger, avec lesquelles le nouveau quêteur partit pour Paris, se dirigeant de là sur l'Angleterre et l'Kcosse, d'où il revint avec la somme nécessaire pour édifier la Famille évangélique.

Ce fut toujours un des traits distinctifs et immuables de la charitable ardeur de M. John Bost, comme de celle de tous les grands fondateurs dans l'ordre intellectuel et moral, que sa passion était communieative et contagieuse au dernier degré. A cette heure, où l'un des Asiles menaçait de tomber sur les 96 idiotes qui v sont renfermées, ses successeurs à la tête de La Force éprouvent une pieuse jalousie en pensant à l'émotion dont il savait électriser les riches, pendant ses vovages, pour les amènera ouvrir largement leurs bourses. 11 exerçait la même influence sur les populations laborieuses et pauvres qui l'entouraient, jusqu'à leur faire doubler le travail constant des jours par celui des nuits. Déjà la petite congrégation de La Force, sous l'inspiration de son jeune pasteur, avait élevé une église et un presbytère. Désormais, et pendant plus de treize mois, les hommes et les attelages ne connurent d'autre repos que celui du dimanche. Une large part de chaque nuit fut consacrée aux transports nécessités pour la construction de l'Asile. Toutes les pierres et tous les bois furent gratuitement apportés, des bords de la Dordogne et des coteaux environnants, sur l'éminence qui domine le village de La Force, non loin des ruines du château de Caumont-La-Force, longtemps occupé par les ducs de ce nom, naguère un des plus illustres du protestantisme français.

Le mai LS'iB la maison hospitalière s'ouvrit modestement aux orphelines dont les nécessités avaient ému le cœur du jeune fondateur, Pauline et la petite fille de Pise; deux autres enfants abandonnées avaient été jointes aux premières. Une directrice s'était trouvée dans le village même de La Force, encore aujourd'hui à la tête de l'établissement; une institutrice vint la rejoindre dès que les demandes d'admission devinrent plus nombreuses.

Bientôt, les constructions primitives ne suffirent plus. La Famille évangé-

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lique allait toujours se développant. Plus de 90 enfants sont aujourd'hui abritées sous son toit, et y reçoivent tous les soins nécessaires au corps et à l'âme, comme le millier de jeunes filles qui les ont précédées depuis bientôt un demi-siècle. On crut autour de lui que son but était plus vaste, et qu'il offrait un refuge à tous les enfants souffrants et sans appui. De toute- parts on lui écrivait pour le supplier d'abriter les misères les plus diverses; en vain répondait-il obstinément : « La Famille évangélique n'est pas un hôpital. » Il se voyait parfois assailli par des infortunes auxquelles il ne pouvait Ici nier son cœur, ainsi qu'il l'a raconté lui-même :

« On nous recommanda un jour une idiote, fille d'une idiote dont la mère était idiote. Je refusai l'admission; mais ses protecteurs ne se découragèrent pas, et Louison nous fut adressée, prononçant inintelligiblement des paroles vides de sens, la tète énorme, les lèvres pendantes. Elle fut d'abord l'objet personnel des soins de la directrice de la Famille; mais elle ne resta pas longtemps seule. Peu après on me suppliait de recevoir une petite fille ramassée dans les rues de Paris : « La mère est en prison. La petite ne sait pas parler et ne » donne aucun signe d'intelligence, » ajoutait-on. — « Impossible, » répondis-je par le retour du courrier.

» Ma lettre était à peine à la poste qu'une voiture s'arrêta devant la porte de mon presbytère. Ma domestique m'apporte une lettre. J'y lis : « Nous ne » pouvons attendre la réponse, nous vous envoyons la petite idiote. Pardonnez- » nous, nous ne pouvons agir autrement. »

» Je me précipite dans le vestibule, la voiture avait déjà disparu. Dans un coin, à terre, une masse informe : c'était l'idiote; dans un autre coin, son balai à la main, ma fidèle servante qui se mit bientôt à rire. Elle allait porter à la Famille ce petit monstre hideux : « Non, dis-je, appelez ces dames. »

» Pendant les deux heures de ma promenade solitaire, un rude combat s'était livré dans mon cœur : « Ouvrirai-je un asile pour les idiotes? ma fidèle » servante consentirait-elle à soigner Emma et Louison ? mon joli presbytère » allait-il se transformer en un abri pour les idiotes ? »

Au fond de son âme, John Bost n'hésitait plus : le devoir se présentait à lui, et il n'avait pas coutume de se demander s'il n'incombait pas plutôt à d'autres, qui s'étaient facilement déchargés sur lui du fardeau. Mais il ne pouvait agir seul, il appela sa servante : « Ton (c'était son nom), auriez-vous le courage de vous charger de ces deux pauvres petites, de les soigner .' Je veillerai à leur instruction. — Ah! monsieur, que me demandez-vous? » Le parti de

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