‹ Les œuvres du protestantisme français au XIXe siècleChapitre 107 sur 326 · ŒUVRES DE C II A HIT É · texte numérisé non relu

ŒUVRES DE C II A HIT É

Ton était pris comme celui de son maître : le lendemain les deux idiotes étaient installées au presbytère, et M. John Host les élevait.

« Les mois s'écoulaient, et je ne constatais guère de progrès, écrit-il : un peu plus d'attention aux leçons que je donnais, des habitudes de propreté, quelques mots appris, c'était tout. Un jour, à l'harmonium, je chantais : les deux petites. filles se prirent par la main; l'une imita les sons avec une voix très juste, l'autre lui répondit. Elles purent bientôt chanter quelques mélodies, auxquelles j'ajoutai des paroles. La porte s'était ouverte dans ces intelligences jusqu'alors

MEYNA.RD, MAISO.N DE JOH.N l!Oï>T

fermées : elles commencèrent à penser, à parler distinctement, à lire un peu. Ton leur apprit à tricoter, à coudre. »

Le presbytère se remplissait peu à peu : aux idiotes s'étaient ajoutées une orpheline aveugle, puis une sourde-muette, une phtisique. Le règlement de tous les orphelinats s'opposant à ce qu'on gardât des incurables, le flot de la misère des abandonnées refluait tout entier sur La Force. M. John Bost était seul instituteur de celle troupe de déshéritées.

Rien ne pouvait être plus heureux pour les enfants rassemblées sous le charitable toit du presbytère, comme pour toutes celles qui devaient successivement peupler les Asiles de La Force, car un grand éducateur commençait à

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se révéler chez John Bost. Sans système arrêté, impossible à appliquer aux infortunés éléments de ses écoles, souvent sans autre prise apparente sur les intelligences que l'affection répondant dans les cœurs à son inépuisable charité, il devait prouver ce fait, qu'il constata dès le début de ses expériences personnelles : qu'un grand nombre d'idiots étaient susceptibles de développement : que quelques-uns n'avaient été réduits à leur déplorable condition que par défaut de soins physiques et moraux, et pouvaient être rendus à la société à force de tendresse, de vigilance, d'intelligence de la part des maîtres qui les soignaient. Les Asiles d'idiots de La Force n'étaient pas destinés à contenir uniquement des incurables.

En 1854, le presbytère ne suffisait plus à ses habitants. Le talent de l'administrateur se développait chez le pasteur en même temps que celui de l'éducateur. Une petite maison se trouvait par hasard à vendre dans le village : M. Bost l'acheta et l'appropria de son mieux aux besoins de ses pensionnaires. Deux élèves de la Famille évangélique furent chargées de la direction et de la cuisine. L'Asile de Béthesda était fondé, destiné dès l'abord à recevoir des jeunes fdles infirmes ou incurables, aveugles ou menacées de cécité, idiotes, imbéciles ou faibles d'esprit. J'ai dit que leur nombre s'élève aujourd'hui à plus de 90.

Jusqu'alors la sollicitude de M. John Bost s'était exclusivement portée vers les jeunes fdles, exposées par leur faiblesse même à des dangers particuliers; mais le temps était venu où toutes les misères devaient réclamer son charitable appui : comme les jeunes filles, les garçons incurables étaient repoussés de la plupart des Asiles. Plusieurs lui furent adressés d'office par leurs pasteurs. « Les garçons ne valent-ils pas les filles? » avait dit l'un de ces malheureux enfants.

Le presbytère s'ouvrit aux garçons incurables, comme il avait fait naguère aux idiotes. La maison du pasteur se trouvait derechef trop étroite : il fallut créer pour les garçons l'Asile de Siloé, établi d'abord près de Béthesda, au mois d'août 1858, puis transporté quelques années plus tard dans un domaine acheté tout exprès à quelque distance de La Force. Le nouvel établissement compte plus de 80 pensionnaires, la plupart destinés à n'en jamais sortir, comme la majorité de la douloureuse» population éparse dans les divers Asiles.

En dehors des malheureux atteints de maladies mentales, et qui n'étaient pas admis à La Force, une seule des misères humaines, la plus cruelle de toutes, peut-être, se trouvait consignée à la porte, comme elle l'était alors dans

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tous les hôpitaux d'incurables en France : c'était l'épilepsie. Los médecins avaienl absolument interdit l'entrée des épileptiques à Béthesda comme à Siloé : ce mal redoutable offrait dans l'intermittence de ses crises foudroyantes un trop grand danger pour les autres malades. « Impossible! » disait encore M. John Bost.

Cette lois ce fut le mal lui-même qui se chargea de répondre : plusieurs idiotes recueillies à Béthesda fuient successivement atteintes de quelques crises, sous l'empire desquelles s'éteignirent peu à peu les faibles lueurs d'intelligence qu'on avait cru voir se réveiller chez elles. Un soir enfin, M. Bost fut appelé en toute hâte à l'Asile; il accourut.

« En entrant dans la grande salle, je trouvai une jeune fille de dix-sept ans étendue sur le plancher. Elle nous avait été envoyée comme faible d'esprit. La crise était passée, les directrices étaient tout émues. « Oh! c'était affreux : )> nos pauvres malades sont encore tremblantes! jamais nous n'avions rien vu de pareil. » La jeune fille était épileptique : on nous l'avait caché. Mes hésitations cessèrent et je décidai la fondation de l'Asile qui porte le nom d'Ebon- Hézer (Jusqu'ici l'Eternel m'a secouru). »

Jusqu'ici! pour la première fois de sa vie John Bost était inquiet, et commençait à redouter l'accueil qu'allait recevoir un nouvel appel à la charité publique. II se croyait cependant absolument obligé de le faire, et les fondations de l'Asile des épileptiques étaient déjà creusées lorsqu'il partit pour Paris afin de rendre compte de sa situation aux amis fidèles qui avaient pas à pas soutenu l'œuvre de La Force dans son développement progressif. Ici encore je ne puis m'empècher de me rappeler saint Vincent de Paul plaidant auprès de l a>sembléc des Dames de Charité la cause des enfants trouvés. Comme son grand devancier, ce jour-là John Bost était troublé. Moins saintement impérieux ([ue le prêtre catholique, il supplia cependant comme lui : « Etait-il possible de laisser expirer dans l'abandon les orphelines épileptiques, les plus malheureuses de toutes? « Le cœur et le courage reprirent le dessus, racontc-t-il luimême, et d'une voix émue j'annonçai la fondation d'Eben-Hézer. Ce que j'avais prévu arriva : l'auditoire se leva, et manifesta à haute voix son déplaisir. Les hommes prenaient leurs chapeaux, la salle paraissait sur le point de se vider; le trouble s'empara de moi, et je m'écriai : « C'est pour les épileptiques, pour l'or- )> pheline épileptique! Pitié pour les pauvres épileptiques! »

» Peu à peu les auditeurs se calmèrent, ils se rassirent. Je racontai ce qui s était passé à Béthesda : je sentais la cause gagnée. Tous les cœurs étaient

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émus, le public se rapprochait de l'estrade. J'ajoutai : « Je n'irai pas solliciter » vos dons : si vous désirez avoir plus de détails, je serai heureux de vous l< » donner. »

» Le vénérable président de l'assemblée, M. François Dclessert, se leva, me serra les mains, et les yeux baignés de larmes, me dit : « Je vous donne » 12,000 fr., et si vous voulez davantage, vous l'aurez. » Plusieurs autres personnes vinrent m'assurer de leur concours. Une daine m'attendait au pied de l'estrade, et me dit : « J'avais résolu de supprimer ma souscription annuelle; » je la doublerai, et voici 500 francs pour Eben-Hézer. »

» Un peu plus loin, dans le corridor sombre, quelqu'un m'arrêta : « Je ne » puis rien vous donner, dit une voix; mais si vous voulez m'accepter comme » directrice du nouvel Asile, je m'offre volontiers. »

» Lorsque je quittai Paris quelques jours après, j'avais trouvé l'argent nécessaire pour la construction d'Eben-Hézer, et j'emmenais sa directrice. »

Cinquante femmes épileptiques sont maintenant rassemblées dans l'Asile d'Eben-Hézer pour la vie et pour la mort. La maison, ouverte en 1862, a été depuis lors agrandie, dotée d'un établissement complet d'hydrothérapie, de chambres particulières, et est aménagée avec une intelligente sympathie pour tous les besoins des infortunées pensionnaires, qui démontre jusqu'à l'évidence combien la charité avait développé chez M. Bost toutes les aptitudes du fondateur.

Quelques mois plus tard, un asile provisoire recevait les idiots atteints d'épilepsie, dont les crises affreuses avaient causé à Siloé le même effroi dont Béthesda avait naguère été troublé. Les garçons, comme les filles affligées de ce mal terrible, n'étaient recueillis nulle part; un ami écrivait à M. Bost : « Nous nous sommes adressés à tous les Asiles de la Suisse et de l'Allemagne pour faire admettre un pauvre orphelin, sourd-muet, idiot, ayant perdu un œil (le second se perd aussi), paralysé du côté gauche et épileptique : aucun asile ne peut le recevoir à cause de cette réunion de misères. » Le malheureux fut le premier venu du dehors à l'Asile de Béthel.

Ce fut toujours un fait à remarquer, dans les asiles de garçons tout particulièrement, qu'une sorte d'émulation lugubre dans la misère et la souffrance : l'aspect général des malheureux qui y sont assemblés est plus douloiweux encore que celui de leurs pauvres sœurs atteintes des mêmes infirmités. Le costume varié des femmes, car nul uniforme de la misère n'attriste les yeux par sa monotonie dans les Asiles de La Force, quelques restes de grâce et de

coquetterie féminine, une patience plus douce et plus sereine, rendent la visite des maisons réservées aux idiotes <>u aux filles épileptiques moins douloureuse que le spectacle de l'accumulation des misères dont sont atteints les garçons.

Là, sans le I ravait, dont M. John Bost a sagement fait la règle de Ions les Asiles, l'ennui el la souffrance amèneraient bientôt les querelles et les animosiiès violentes tic la brute. Ils sont jaloux les uns des autres, et de quelle jalousie? Celle de l'excès de leur misère! Un père, privé de tous ses enfants,

construisit à ses frais la maison qui abrite à Béthel les garçons épileptiques.

Au milieu des Asiles, indépendants les uns des autres comme installation et comme direction intérieure, M. John Bost venait d'élever un temple dont il avait voulu diriger luimême la construction particulière. Mieux que personne, il connaissait les besoins de ses pauvres pensionnaires. En entrant dans la maison de Dieu, à La Force, le regard est aussitôt attiré par deux tribunes ou loges entourées de grillages.

temple de la force Derrière les grillages sont roulés

des stores, et au-dessous des stores, de légers matelas : ce sont les bancs des épileptiques d'Eben-Hézer et de Béthel. A la moindre crise de. l'un des malheureux assistant au culte public, [es stores s'abaissent, les matelas se déroulent, et le public réuni dans l'église n'est averti (pie par celte silencieuse manœuvre du drame qui se passe derrière les grilles.

Le malade est aussitôt emporté par une des portes de côté qui s'ouvrent dans les loges, et une prière monte de tous les cœurs pour lui. Les jours de lète, le pasteur officiant porte de banc en banc et de loge en loge le pain et le vin consacrés.

M. Bost était ardemment désireux de se dépouiller à la fois de la propriété

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et de la direction de eette œuvré qu'il avait créée de ses propres mains pour le service et avec le secours de Dieu : il était donc en instance auprès de l'Etal pour obtenir que les établissements de La Foi-ce lussent reconnus d'utilité publique, et il travaillait à constituer un Conseil d'administration, lorsqu'une pensée nouvelle de compassion sagace vint à surgir dans son âme, toujours vibrante pour les souffrances diverses. A côté des abandonnés près de périr sous le poids de leurs maux physiques et matériels, il avait reconnu d'autres misères moins frappantes au regard superficiel, aussi navrantes pour celui qui sait lire au fond des cœurs : des situations perdues, des cœurs blessés ou isolés, des vies usées au service d'autrui maintenant désolées ou dépouillées, des santés ruinées qui se cachaient sous une réserve décente. 11 avait déjà recueilli à Béthesda quelques-unes de ces modestes souffrances, de ces blessées dans le combat de la vie; mais elles n'étaient pas à leur place; elles étaient aigries et froissées par le contact d'éducations et de situations différant primitivement de l'existence quelles avaient connue naguère, et que, dans la mesure de ses forces, M. P><>si aspirait à leur rendre. 11 éleva donc coup sur coup deux asiles : le Repos, destiné à des institutrices incurables, à des maîtresses d'école infirmes, à des dames veuves ou célibataires, malades et abandonnées, et La Retraite, consacrée à des servantes âgées ou infirmes et aux femmes exclues par le règlement des autres Asiles. Dans ces deux maisons, ouvertes l'une en 1875, l'autre en

1878, chaque pensionnaire a sa chambre particulière, parée des souvenirs de sa vie passée; la vue se repose avec charme sur le cours enchanteur ,de la Dordogne; les jardins qui les entourent sont remplis d'ombre et de fleurs: les pauvres existences, si longtemps battues par la tempête, ont touché le port, les cœurs brisés se reposent et se détendent; la plupart le sentent avec

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