NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE
Jules-Amédée Barbey d'Aurevilly, qui est mort récemment, est une des figures les plus originales et les plus intéressantes de notre siècle. Nous pouvons dire de ce siècle, car il l'a vu commencer et décroître, il en était au moment de sa mort l'un des patriarches, et il avait le droit de s'en faire le juge.
On ne connaît pas exactement l'année où il naquit, on sait seulement qu'il était bas-normand de la Manche et qu'il avait près de quatre-vingt-un ans quand il mourut, ce qui reporterait sa naissance vers l'année 1808. On n'est guère mieux instruit sur ses études, sur ses premières tentatives littéraires, et ce qu'on croit en connaître est une légende forgée par des malveillants ou des mystificateurs. Mais eu 185 1 des articles de critique littéraire parus dans le journal le Pays, révélèrent au public l'existence d'un grand écrivain, nourri de fortes études, et armé pour toutes sortes de luttes intellectuelles. Dès ce jour il fut connu, il eut des ennemis et des envieux.
11 fut pendant plus de dix ans un excellent journaliste. Non qu'il eût du goût pour le terre à terre et les personnalités de la polémique quotidienne, mais il avait ce flair qui fait trouver à l'instant le côté fort ou faible d'une œuvre, il avait ce rare bonheur d'expression qui donne du relief à tout, et groupe les beautés ou les défauts dans un cadre somptueux ou grotesque. Il passait même pour agressif : juste et sincère, il oubliait les ménagements dus aux auteurs à la mode et le silence dû à ceux qui ne sont pas encore arrivés.
Si journaliste qu'il fût, ce n'était point là le meilleur de son talent. Il fût devenu dans la presse un écrivain de premier ordre; sans jamais renoncer au journal, il se fit romancier et se plaça du premier coup parmi les maîtres. Barbev d'Aurevilly a écrit V Amour impossible (1841), la Bague d'Annibal (1843), Une vieille maîtresse (185 3), le Chevalier Destouches (1864), et Ce qui ne meurt pas (1884).
Le critique en Barbey d'Aurevilly n'est pas moins supérieur. Son œuvre est très vaste, infiniment variée, elle passe en revue les artistes, les poètes, les historiens, les anciens, les modernes. Seuls les étrangers en sont presque exclus; Barbey d'Aurevilly ne les connaissait que de seconde main, et il détestait les traductions. Il avait trop l'amour de la sensation nette et de l'expression immédiate pour l'appliquer a des choses lointaines. Nous citerons dans son œuvre critique Les Prophètes du passé : Joseph de Maistre, De Eotiald, Chateaubriand, Lamennais (1851), Le dix-neuvième siècle, les hommes et les œuvres (i86i-i86>); Les quarante médaillons de V Académie française (1863) ; Les Basbleus, Le dix-neuvième siècle (1877) et Les critiques jugés (1885).
Les poésies de Barbey d'Aurevilly n'ont pas encore été réunies en volume, mais elles ne tarderont point à paraître i^ràce aux soins pieux de son héritière, M1 le Read '. Cette publication achèvera de faire connaître leur auteur, et couronnera magnifiquement son œuvre. Car ces poésies ne sont point absolument inédites, elles ont paru isolement dans divers journaux et ont obtenu un succès éclatant, malgré la conspiration du silence organisée autour de leur auteur.
Barbev d'Aurevilly est un penseur de haute race. Son imagination, aussi
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féconde que juste, lui montre les choses et les hommes dans de vastes perspectives brillamment éclairées, où les rapports et les dimensions respectives sont exactement respectées. 11 n'eût tenu qu'à lui d'être un écrivain comparable au penseur qu'il était. Mais dès que son esprit entre en mouvement, il va en avant, en arrière, à côté, il monte, il descend par de larges coups d'ailes, et sa main a peine à le suivre. Son style, sans être inégal, sans jamais tomber, s'embarrasse souvent d'incidentes, de parenthèses, d'explications, de justifications. Un autre écrivain moins maître de lui, moins sûr de l'effet d'ensemble, eût rejeté dans des notes, toutes ces petites indications. Barbey d'Aurevilly ne met jamais de notes hors du texte. 11 sait sa phrase assez élastique pour tout contenir, et quand on la croit tendue à éclater, il la détend encore par une parenthèse imprévue. Mais l'ensemble est un tableau complet et bien ordonné. Que peut exiger de plus le lecteur le plus difficile?
Barbey d'Aurevilly, bien qu'il ait beaucoup souffert des critiques injustes ou du silence gardé sur son oeuvre, a trouvé cependant, mais seulement vers la fin de sa vie, et après sa mort, quelques juges aussi pénétrants que sympathiques. Citons tout d'abord ce passage remarquable de M. Gustave Geffroy dans les Notes d'un journaliste (1887) et qui précise un caractère que nous avons dû laisser dans l'ombre. Barbey d'Aurevilly paysagiste et romancier.
« Avant tout, Barbey d'Aurevilly est l'historien de la Basse Normandie. Dans ses Memoranda il dit significativement : « Romans, impressions écrites, « souvenirs, travaux, tout doit être normand pour moi, et se rattacher à la « Normandie. » Ce programme a été suivi de point en point. L'écrivain se sent redevenir fort, chaque fois qu'il touche à la terre natale, chaque fois qu'il marche entre les sillons bruns, chaque fois qu'il s'enfonce dans les routes encaissées, qu'il erre au bord des grèves. L:s cryptes romanes des églises mérovingiennes de son pays lui donnent les émotions ineffaçables de l'habitude et du souvenir... Dès les premiers livres, la Normandie apparaît, la Basse-Normandie, celle qui tient entre Carteret et Pontorson, entre le cap de la Hague et le Mont- Saint-Michel. L'action peut s'engager à Paris, les premières pages peuvent décrire le boudoir d'un hôtel, la loge d'un théâtre, bientôt l'un des personnages se révélera Bas-Normand, bientôt un chapitre décrira une maison au bord de la Manche, la tristesse des barques rentrant au port en hiver, la marche d'un mendiant sur une route...
«< Barbey d'Aurevilly aura été dans chacun de ses romans, et presque dans chaque page de ces romans, l'évocateur et Pcxplicateur de la Normandie disparue, et d'une seule partie de la Normandie, de ces terres aflleurées derochers et fleuries de landes qui confinent à la Bretagne. 11 en aura célébré les ciels, les soleils, les nuits, les lignes d'horizon, les fleurettes pales, les arbres, les chaumières. Vingt fois, cent fois, il aura écrit des descriptions qui sont des hymnes à la gloire du pays où il est né. Et s'il a aimé et senti les choses de ce pays, il en a aus-i aimé et compris les êtres. C'est le caractère normand qui est sans cesse montré et marqué de traits profonds, chez les hobereaux, chez les bourgeois des villes, chez les laboureurs et les gens des côtes. 11 ne dissimule pas le ridicule de la morgue, il dit l'assurance de conquérants modérée par une prudence de procéduriers. 11 aime le teint fleuri des villageoises de « chez lui » il compare l'une d'elles à une « belle pomme de passe-pomme ». Le poète romancier, on peut l'affirmer, a vécu toute sa vie de l'air normand : comme un de ses personnages, il a « respiré son pays. » consultera avec intérêt sur Barbey d'Aurevilly, outre le livre remarquable de M. (>. 'ii 1 1 1 oy, Notes d'un journaliste, l'étude de Paul Bourget KS Études et Portraits, et les articles de CHARLES Buur.
Chari.ks Simond.