‹ Les œuvres et les hommesChapitre 2 sur 17 · LAMARTINE · texte numérisé non relu

LAMARTINE

Pour apparaître dans sa splendeur presque mystique, tant elle est pure et religieuse aux yeux de la postérité, Lamartine n'a besoin ni d'une statue, fûtelle de Michel-Ange lui-même, ni d'une biographie, fût-elle de n'importe qui ! Sa splendeur, à lui, sort de lui-même, comme la splendeur des Séraphins, qui sort d'eux, et qu'il aurait rappelés, si un jour il n'était pas descendu de son étoile pour faire de la politique pratique, à laquelle il n'entendait absolument rien... Et il le savait! « Où siéger ez-vou s? » lui disait-on, quand il eut la fantaisie anti-poétique d'entrer à la Chambre. « Au plafond! » répondit-il, et c'est là un mot beau et vrai, car c'est là qu'avec sa nature de poète il devait siéger. Mais il essaya d'en descendre, de ce plafond d'Homère, et pour lui, ce fut là tomber ! Sa gloire, à laquelle de petits ouvriers d'un jour se sont mis présentement à travailler pour qu'il restât sur eux un peu de la limaille d'or de cette gloire, qu'ils frottent pour la faire reluire, comme si elle en avait besoin! sa gloire n'est point ce qu'on peut raconter de lui ou sculpter... Non! c'est ce qu'il a fait ou ce qu'il a sculpté lui-même tout seul, sans personne, dans l'isolement et l'individualité de son génie. Sa gloire, c'est son œuvre, l'œuvre spéciale à laquelle nul autre que lui ne mit la main et ne pouvait l'y mettre, l'œuvre pour laquelle il n'y a ni aide, ni collaborateur, ni amis comme pour faire une République, et qui était un petit peu plus difficile à faire qu'une République!... Et encore quand je dis son œuvre à lui seul, entendez-moi bien! je ne dis pas ses œuvres, même ses œuvres à lui seul... La critique discerne et choisit dans ce bloc d'ouvrages, éjaculés de cette tête étonnamment féconde! Elle ne prend pas tout, pour offrir tout à la gloire. Elle prend la poésie — exclusivement la poésie —et « c'est assez I » comme dit Médée, car poète, quand on l'est à ce point, on n'est jamais autre chose, quoi qu'on fasse, et d'ailleurs à quoi bon? On ne serait pas plus grand, et le serait-on, que le monde fasciné ne le verrait pas. Le génie à sa destinée ! Ce n'est donc ni les Girondins, qui furent un tonnerre pour ceux qui aiment le bruit, ni tant de discours éloquents, ni ce qu'on appelle enfin les œuvres politiques ou historiques de Lamartine qui font sa gloire immobilisée, — c'est-à-dire; son immortalité ! pas plus que le Livre de la monarchie du Dante et le Mare Clansum de Milton, n'ont fait celles du poète de la Divine Comédie et de l'auteur du

Paradis Perdu. L'épée du Gibelin et la plume du secrétaire de Cromvell pèsent assez peu. maintenant, dans la balance où se pèsent les mains qui les tinrent ! Et il faut bien le dire, à ceux qui ont l'orgueil de leur prose : quand les criailleries de la politique contemporaine seront mortes, ce qui vivra encore, et toujours, de Lamartine, ce sera... ses vers.

Ses vers!... Des vers !... Ce qu'il y a de plus beau, je ne dis pas dans la langue des hommes, mais dans toutes les langues des hommes, quelles qu'elles soient, car ni peinture, ni musique, ni statue, ni monument en pierre ou en prose ne valent cette chose surhumainement adorable : de beaux vers ! C'est par là que Lamartine a régné — incontestable — dans un passé qui n'est pas loin de nous, et qu'il régnera de même dans l'avenir le plus éloigné. Incontestable ! Je ne sache en aucun siècle, dans l'ordre des poètes, d'homme plus grand. 11 n'a pas le bonheur, si c'est là un bonheur que cette bonne fortune éphémère, d'être éloigné de nous et de nous apparaître avec la grandeur et le mirage des bâtons flottants! Il n'a pas le prestige agrandissant de la perspective, mais il peut s'en passer. Il est grand de près sans illusion à quelques pouces de nous, — et à cette distance, et nous touchant du coude, il est écrasant de grandeur. Et je me trompe encore en disant : écrasant! Sa grandeur n'écrase pas. Elle soulève, enlève et porte ! Elle ressemble à celle du géant saint Christophe, qui fit un jour passer un fleuve à Jésus-Christ sur ses épaules. Lamartine a posé sur les siennes son époque toute entière, pour lui faire passer le fleuve de poésie fausse, dans laquelle elle pataugeait et se -noyait, et d'une seule haleine, il l'a portée dans Lenivrante et haute atmosphèie de la poésie vraie, de la poésie éternelle, qu'en France, lorsqu'il vint, on ne connaissait plus! Ah ! ce fut bien autre chose que Malherbe ! Ce ne fut pas qu'une révolution dans le style, le rythme ou la rime; ce fut une révolution jusqu'au fond des imaginations et des coeurs. Depuis Racine, la poésie était morte en France. Le xviue siècle l'avait tuée sous les flèches impies d'un esprit impie... On disait alors, des vers, quand on les trouvait beaux : « beaux comme de la prose ! » 'Le seul poète après Racine, André Chénier, avait poussé son mélodieux soupir païen; mais les prosateurs de la Convention n'avaient pas voulu écouter davantage, et le cou du cygne avait été brutalement coupé... Sou*! l'Empereur, l'action héroïque, qui est certes! une poésie, avait remplacé d'autre poésie. Le canon chantait seul, sur son rythme terrible... Et quand il se tut. voilà qu'on entendit une voix céleste qui n'avait encore retenti nulle part, pas même dans les chœurs de Racine qu'elle surpassait en inspiration divine, et inspiration humaine, et ce fut les Méditations I

Elles eurent un succès... Non ! laissons là les mots vulgaires. Ce ne fut pas un succès, même înoul, ce fut un enchantement instantané, immense ! Il n'y avait peut-être, au commencement du siècle, que le Génie du Christianisme qui

se lût emparé de l'admiration publique avec cette puissance, mais le succès du Génie du Christianisme avait un autre caractère et une autre application que celui des Méditations. Le succès du Génie du Christianisme qui faisait encore le fond des âmes et que la Révolution avait comprimées et blessées.

Il était l'expression éloquente d'une réaction longtemps irritée, et qui allait se satisfaire, dans les opinions et dans les mœurs. La France monarchique et catholique à la vie dure vivait toujours, malgré tout ce qu'on avait fait pour la tuer. Les causes du succès du Génie du Christianisme, qui fut un triomphe et qu'on pouvait appeler le 18 brumaire de la pensée,' car ce jour-là Chateaubriand avait jeté les idées de la Révolution par la fenêtre, comme Bonaparte y avait jeté les représentants, — les causes de ce beau succès n'étaient pas toutes dans le talent, nouveau comme le Nouveau-Monde, d'où il venait, et qui se révélait tout à coup avec tant d'éclat... Mais le succès de Lamartine, beaucoup plus personnel, venait lui, uniquement de son genre de génie. Chateaubriand avait eu le Génie du Christianisme avec le sien. Lamartine n'avait que son seul génie. Avec une expression incomparable, Lamartine ne s'adressait qu'à l'âme humaine, dans ses sentiments primitifs et éternels. C'était simple et profond à la fois comme jamais chants de poète ne le furent. Il aurait fallu n'avoir pas d'âme pour ne pas le comprendre, mais tout ce qui en avait fut à lui. -On peut dire que son âme entra dans toutes les âmes et les fit vibrer à l'unisson de ses propres vibrations ! Et il n'y avait là-dedans rien de littéraire.

C'était un pur succès de cœur, une indicible volupté ! Un succès littéraire ! on en vit un, presque dans le même temps... Ce fut celui de M. Hugo, ce fort remueur de mots, qui eut, tout de suite, la prétention d'être un maître, d'avoir une doctrine et une école, et qui les eut.

Lamartine n'y pensa même pas, et il fut pourtant à sa manière un maître aussi, puisqu'il fut adoré, mais il n'y avait pas la moindre littérature dans cette maîtrise là. Il se contenta de chanter, — et quoi ? tous les sentiments de l'âme humaine, épanouis ou concentrés dans sa personne... Il chanta et pleura, et il fit de l'élégie, car les classificateurs l'auraient appelé un élégiaque, quelque chose de si splendide et de si grandiose, qu'un poète épique, impossible, dit-on, en France, y aurait paru et s'y serait emparé subitement de l'imagination française, qu'il n'aurait pas produit d'effet plus grand 1 Et il ne s'y épuisa pas. Il y a des poètes qui meurent sans mourir, — qui deviennent les sarcophages vivants de leur poésie morte et de leur âme envolée. Il y a des fleuves de poésie qui jaillissent comme ceux du paradis terrestre, mais qui s'engouffrent et disparaissent a quatre pas de leur jaillissement. Auguste Barbier, l'auteur des ïambes et du Pianto, a été un de ces fleuves, bouillonnants et disparus... Mais Lamartine, l'inépuisable Lamartine n'a j.-.mais cessé d'être le grand poète des premières Méditations ; et jusqu'à sa dernière heure il aurait coulé, nappe éblouissante d'une inspiration et d'une expression de la plus idéale pureté, sans la politique de son temps, dans laquelle, hélas 1 il se jeta,

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