‹ Les œuvres et les hommesChapitre 11 sur 17 · LE CID · texte numérisé non relu

LE CID

A Geo r ?es Landry.

Un soir, dans la Sierra, passait Campéador,

Sur sa cuirasse d'or le soleil mirait l'or

Des derniers flamboiements d'une soirée ardente

Et semblait du héros la splendeur flamboyante !

Il n'était qu'or partout, du cimier aux talons ;

L'or des cuissards froissait l'or des caparaçons ;

Des rubis grenadins faisaient feu sur son casque.

Mais ses yeux en faisaient plus encor sous son masque...

Superbe, et de loisir, il allait sans pareil,

Et n'ayant rien à battre, il battait le soleil 1

Et les pâtres perchés aux rampes des montagnes, Se le montraient flambant, au loin dans les campagnes, Comme une tour de feu, ce grand cavalier d'or ; Et disaient : C'est saint Jacques ou bien Campéador, Confondant tous les deux dans une même gloire. L'un pour mieux l'admirer, l'autre pour mieux y croire

Or, comme il passait là, magnifique et puissant,

Et calme, et grave, et lent, le radieux passant

Entendit dans le creux d'un ravin solitaire,

Lue voix qui semblait, triste, sortir de terre!

Et c'énit, étendu sur le sol, un lépreux,

Une immondice humaine, un monstre, un être affreux,

Dont l'aspect rit lever tout droit dans la poussière,

Les deux pieds du cheval, se dressant en arrière,

Comme s'il eût compris que les fers de ses pieds,

S'ils touchaient à cet être en resteraient souillés

Et qu'il ne pourrait plus en essuyer la fange ;

Cependant le héros, dans sa splendeur d'archange,

Inclinant son panache éclatant, aperçut

Le hideux malandrin, sale et vil, le rebut

Du monde, — il lui tendit noblement son aumône,

Du haut de son cheval cabré, comme d'un trône,

A ce lépreux impur, contagieux maudit,

Qui la Lui demandait au nom de Jésus-Christ !

C'est alors qu'on put voir une chose touchante : Allongeant vers le Cid sa main pulvérulente, Le lépreux accroupi se mit sur ses genoux Surpris — le repoussé — de voir un homme doux Ne pas montrer l'horreur qu'inspirait sa présence Et ne pas l'écarter du bois dur de sa lance ; Et touché dans le cœur de voir celte pitié, II osa, lui, le vil, l'affreux, l'humilié, Dans un de ces élans plus forts que la nature, Au gantelet d'acier coller sa bouche impure.

Le malheureux savait qu'il pouvait appuyer, Sans lui donner son mal, sur le brillant acier, Le mouiller de sa lèvre, y traîner son haleine. Lui qui n'avait jamais baisé de main humaine Et qui donnait la mort d'un seul attouchement Vautra son front dartreux sur l'acier de ce gant, Et le Cid le laissa très tranquillement faire, Sans dédain, sans dégoût, sans haine, sans colère. Immobile il restait le grand Campéador ! Que pouvait-il penser sous le grillage d'or De son casque en rubis, quand il vit cette audace? Quel sentiment passa sous l'or de sa cuirasse ? Mais il fixa longtemps le lépreux, — puis, soudain, Il arracha son gant et lui donna la main.

UN

]jt Gérant de la Nouvelle Bibliothèque populaire, Hknri Gautier.

ANGERS, IMPRIMERIE A. BIJRDIN ET Cle, RUE GARKIER, 4. [32]

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