UNE HISTOIRE SANS HISTOIRE
L'histoire des Mérovingiens n'a jamais été faite, même par ceux qui l'ont vue, et pour ceux-là, comme Grégoire de Tours et Frédégaire, je dirai pourquoi.
n'est pas là une histoire à profondeurs ingénieuses ou à réflexions rses, qui demande qu'on creuse, dans les événements, les homme leurs des ins, et qu'où fasse voir clair dans ces clairs-obscurs, souvent si obscurs. C'est une histoire tics-simple, extérieure, violente, terrible, toute en
repoussés vigoureux; une histoire bien plus à peindre qu'à écrire... Or, pour peindre, il faut des comparaisons et de la perspective, et des chroniqueurs comme Grégoire de Tours n'avaient pas assez comparé et avaient le visage trop près des hommes et des choses de leur temps, pour les bien voir et les bien rendre...
Leurs Chroniques ne sont pas des tableaux : ce sont, tout au plus, des pakttes .. des palettes sur lesquelles le pinceau moderne, car la peinture est moderne en histoire, peut s'abattre et se gorger de couleurs, magnifiques d'énergie !...
Eh bien, ce sont ces utiles palettes que la Chronique tend à l'Histoire, qu'aucun historien sachant son métier de peintre et placé à la distance qu'il taut pour que les hommes et les choses aient leur perspective dans le passé et leur contraste dans le présent, — ce sont ces palettes qu'aucun des Pittoresques de ce temps n'a saisies pour leur demander leurs couleurs, pas même Thierry l'aveugle, et si aveuglément vanté!
Prendre donc Grégoirj de Tours et Frédégaire, ces seuls historiens que nous ayons des temps mérovingiens, et peindre d'après eux, avec le faire moderne et les accroissements d'art qui nous sont venus, cette société effroyablement grandiose, qui n'épouvante que les faibles imaginations de son éloquente barbarie, voilà ce que j'aurais attendu d'un homme qui aurait eu le sens poétique de l'histoire ! Voilà ce qui m'eût paru plus intéressant que de brosser respectueusement une vieille traduction, ou, metteur de mots à couver, de leur faire pondre des analogies.
Il y a, en effet, dans ce Grégoire de Tours, toi^é si sèchement par Guizot dans sa préface à la tète du livre de M. Jacobs, les éléments à dégager d'une histoire superbe et vierge encore... Mais, pour l'écrire il faut la peindre, et pour la peindre, il faut plus qu'un savant dépaysé par la rareté des renseignements et des sources, ou un philosophe qui préfère son petit état social à toute chose. Il faut, ce qui est infiniment rare dans les diverses capacités qui constituent la vocation historique, le sens divinateur et poétique de l'histoire qu'avait Shakespeare et qu'aurait eu Walter Scott, si, au lieu d'être un inventeur romanesque, il avait été tout simplement un historien !
Malheureusement, ces sortes d'historiens-là ne se confectionnent pas dans les Ecoles des Chartes, où l'on apprend — c'est très bien ! — à déchiffrer des textes et à regarder sous les mots avec le microscope de la philologie. Mais telle est justement la raison qui fait que notre fille est muette et que nous n'avons pas d'histoire de la première race, sur lequel sujet d'histoire messieurs les savants n'ont plus la barre qu'ils ont sur les autres sujets historiques, puisqu'ils manquent de parchemin. L'histoire de la première race n'appartient donc pas à la science. Elle appartient au génie. El'e ne pourra être bien faite que par un homme qui a le sentiment de la grandeur des temps barbares, qui implique le génie, tel qu'on le trouve du moins dans les sociétés en décadence et tel que l'ont fait de lâches et pédantes civilisations. C'est effectivement une
époque immense que ces temps barbares (le mot ne me fait pas trembler), et l'on a un peu trop vite et un peu trop facilement fini avec eux quand on leur a appliqué, comme le moderne Guizot, ce mot, si faux sous son apparente justesse» Je « long et sombre chaos », pour dispenser de les éclairer et de les peindre, attendu qu'on ne saurait éclairer ni peindre un chaos. Si on éclairait ub chaos, seulement d'une goutte de lumière, il ne le serait déjà plus !
D'ail, -urs, appeler « chaos » ce moment superbe où une nation commence de se faire au grand soleil de Dieu, et où, pour les premières fois, elle agite les puissantes articulations de son animalité, c'est confondre deux temps dans l'humanité, qui a ses mystères de gestation et d'enfantement comme la femme, et affirmer, contre les histoires qu'on traduit, que les temps mérovingiens ne sont pas des temps historiques ! Si les Franc» étaient nés, ils n'étaient donc pas dans le chaos, quoiqu'ils se tordissent dans les langes de leurs berceaux et s'y battissent comme des Hercules, plus durs à tuer que des serpents, et s'ils n'étaient pas dans le chaos, vous êtes tenu de montrer leur vie et même de la comprendre, si différente qu'elle soit de votre manière actuelle d'exister.
Je l'ai dit plus haut : le caractère de ces premières races, auquel on préfère les sénélités de la sienne, est une grandeur, et — qu'on me passe le pléonasme — une Grandeur si grande qu'elle va jusqu'à l'énormité toujours, et qu'elle est difforme de son énormité quelquefois. Tout est grand, et plus que grand, dans ce monde inouï, étrange, gigantesque ; les passions, les cupidités, les vertus, les supplices, les fléaux, — même les maladies ! même les comètes ! Lisez seulement la description des comètes dans Grégoire de Tours, ce naïf prêtre qui n'a pas certainement assez d'imagination pour mentir.
Dans ce monde hors de proportion avec le monde qui a suivi, dans ce monde qui rappelle la Bible en ses pages les plus colossales et les plus effrayantes, rien d'intermédiaire. De partout, des scélérats complets ou des saints complets, des hommes sublimes ou monstrueux I On a cité, au point d'en faire un lieu commun, le mot de Gibbon, « que la monarchie des Francs avait été faite par les évèques » -, mais on a oublié de dire que tous ces évêques étaient des saints. Je ne voudrais pas me perdre dans ce torrent de noms entassés en cette Chronique de Grégoire de Tours, qui ne compre.id que si peu d'années, mais faites en le relevé, vous serez aveu-lé d'auréoles ! Or, entre des saints qui font des miracles, (encore s'ils n'en faisaient pas!) et des scélérats qui font des crimes, lesquels sont aussi à leur affreuse façon des miracles d'énergie, que voulez-vous que devienne la philosophie des professeurs ou des écoliers d'histoire, qui prêtèrent, de leur propre aveu, le crépuscule de la civilisation .e à l'auréole barbare qui se lève sur le monde, et qui trouvent Grégoire de Tours supérieur à Frédégaire, de cela seul qu'un peu de la rhétorique des anciens lui a barbouillé la cervelle!