A M. DE GERZAN SUR SON TRIOMPHE DES FEMMES
Monsieur, Après les éloges que vous donnez aux femmes *, résolument je ne veux plus estre homme. Je m'en vay tout à l'heure porter ma chandelle au Père Bernard2, afin d'obtenir de ce piteux h Sainct, ce qu'im-
a) 1654 : dames. — b) pitoyable.
(1) Ms., f. 183. — Lettre XIV des OEuvres diverses, de 16î>k : Sur le triomphe des Dames, p. 97. — Le Triomphe des Dames. Dédié h son Altesse Royale Mademoiselle, par François du Souci/, Escuyer, sieur de Gcrzan. A Paris, et se vend chez l'Autheur au faubourg Saint-Germain, devant la grande porte de l'Eglise de la Charité, pioche le nom de Jésus. M. DC. XLVI (J646). In-'i de 16 ff. prél. et 216 pp. chiffr. (N). Le privilège est du 5 février 1646 avec achevé d'imprimer du 8 octobre. Les ff. prél. comprennent le titre, l'épitre dédie, à Mademoiselle (de Montpensier) sig. de Gerzan, f vis aux dames (en prose) par d'Astorgy du Broei), 4 sonnets de Du Pelletier ; 2 sonnets et 1 épigr. de H. de Picou, sonnet de La Chappelle, vers italiens signés Casliliu, sonnets de : G. Colletet, François Colletet, H. Sarron, Furetière, Boyer, escuyer. seigneur du Petit Puy, madrigal de Cassandre, épigr. de Du Bail, quatrains de: F. de La Mothe Le Vayer fils, Jacob, avocat au Parlemeut, stances de Ghappuys de La Goutte. — (2) Claude Bernard, dit le Pauvre Prestre, mort le 23 mars 1641 à 52 ans, « avoit été très desbauché ; puis il s'estoit jeté dans la dévotion; son zèle et son emportement l'avoient canonizé parmi le peuple après sa mort. Il preschoit dans les
pétra l'Empereur Héliogabale du rasoir de ses Empiriques, puisque les miracles qu'exale tous les jours cette précieuse momie sont ^i nombreux qu'ils regorgent par dessus les murs de la Charité jusque dans vostre Parnasse. Il n'est pas impossible qu'un Bienheureux fasse pour moy, ce que la plume d'un malheureux Poète a bien fait pour Tirésias ; mais, en tout cas, c'est à faire à me tronçonner d'un coup de serpe le morceau qui me fait porter un caleçon. La sotte chose, en effet, de ne se masquer qu'au Carnaval ! Je ne l'eusse par ma foy pas cru, si vous ne m'eussiez envoyé vostre Livre : 0 ! que nostre Seigneur sçavoit bien ce que vous escririez ■ un jour là-dessus, quand il refusa d'estre fils d'un homme, et qu'il1 voulut naître d'une femme. Sans doute, il connoissoit la dignité de leur sexe puisque nostre Grand' mère ayant tué le genre /m main dans une pomme, il jugea glorieux de mourir pour le caprice d'une femme, et mesprisa cependant de vanger l'injure de sa mort, à cause que c'estoit seulement des hommes qui l'aboient procurée1, c'est aussi une marque évidente de l'estime particulière qu'il en a faite de les avoir choisies pour nous porter, ne s'eslant pas voulu fier de nostre jeunesse à nous-mesmes ; mais la Nature aussi nous fait connoistre, au partage de ses biens, qu'elle a voulu avantager la cadette, au préjudice de l'aisnée, luy donnant la beauté, dont chaque trait est une Armée qui va quand il lui plaist bouleverser les thrônes, deschirer les diadèmes, et traisner en servitude les orgueilleuses puissances de la Terre. Que si, comme nous, elles ne vaquent pas au massacre c des hommes ; si elles ont horreur de porter au costé ce qui nous fait détester un Bourreau, c'est à cause qu'il seroit honteux que celles qui nous donnent à la lumière portassent de quoy nous la ravir ; et par ce aussi qu'il est beaucoup plus honneste de suer à la construction qu'à la destruction de son espèce : Donc, en matière de visage, nous sommes de grands gueux : et sur ma foy, de tous les biens de la Terre en général, je les croyd plus riches que nous, puisque si le poil fait la principale distinction de la brute et du raisonnable, les hommes sont au moins par l'estomach, les joues et le menton, plus bestes que les femmes : Malgré toutesfois ces muettes mais convaincantes prédications de Dieu et de la Nature, sans vous, Monsieur, ce déplorable sexe alloit tomber sous le nostre ; sans vous qui, tout caduc, et prest à choir de cette vie, avez, en tombant vous-mesme,
a) 1654 : diriez. — b) quand à la confusion de l'homme, il. — c) à massacrer. — d) voy.
salles et sur l'escalier de la Charité. A son décès, on vendit trois ou quatre guenilles qu'il avoit, au poids de l'or. Il avoit laissé ses souliers à un pauvre homme ; les dames les luy mirent en pièces pour en avoir chacune un morceau, et luy donnèrent de quoy avoir des souliers tout le reste de sa vie. Pour faire le conte bon, on disoit qu'une d'elles avoit acheté son prépuce tout ce qu'on avoit voulu. Quelque temps durant, on disoit qu'il se faisoit dos miracles à son tombeau ; enfin cela se dissipa peu à peu » (Tallemaut;.
(1) Le début de cette lettre, sauf la première phrase, a été remanié dans les éditions qui ont suivi celle de 1654 ; nous donnons ce texte nouveau plus loin ; le doit-on à Cyrano ? c'est probable, Le Bret a dû être un éditeur consciencieux.
relevé cent mille Dames qui n'avoient point d'appuy : Qu'elles se vantent, après cela, de vous avoir donné le jour ; quand elles vous auroient enfanté plus douloureusement que la mère d'Hercule, elles vous devroient encore beaucoup, à vous qui, non content de les avoir enfantées toutes ensemble, les avez fait triompher en naissant. Une dame', à la vérité, vous a porté neuf mois petit, quelques-unes vous ont porté plus grand, mais vous les avez toutes portées sur la teste de leurs ennemis. Pendant vingt siècles, elles avoient combatu, elles avoient vaincu pendant vingt autres, et vous, depuis quatre mois seulement, leur avez décerné le « Triomphe ». Oiïy, Monsieur, chaque période de vostre Livre est un char de victoire, où elles triomphent plus superbement que les Scipions, ny les Césars n'ont jamais fait dans Rome. Vous avez fait de toute la Terre un pays des Amazones, et vous nous avez réduits à la quenouille. Enfin l'on peut dire qu'auparavant vous, toutes les femmes n'estoient que des pions que vous avez mis à dame. Nous voyons bien cependant que vous nous trahissez, que vous tournez casaque au genre masculin pour vous ranger de l'autre ! Mais comment vous punir de cette faute ; comment se résoudre à diffamer une personne qui a fait entrer nos mères et nos sœurs dans son party ; et puis on ne sçauroit vous accuser de poltronnerie, vous estant rangé du costé le plus foible, ny vostre plume d'estre intéressée, ayant commencé l'éloge des Dames en un âge où vous estes incapable d'en recevoir des faveurs : Confessez pourtant, après les avoir fait triompher et avoir triomphé de leur triomphe mesme, que leur sexe n'eust jamais vaincu sans le secours du nostre : Ce qui m'estonne, à la vérité, c'est que vous ne leur avez point mis en main pour nous détruire les armes ordinaires : Vous n'avez point cloué des Estoilles dans leurs yeux, vous n'avez point dressé des montagnes de neige à la place de leur sein ; l'or, l'yvoire, l'azur, le corail, les roses et les lys, n'ont point esté les matériaux de vostre bastiment, ainsi que de tous nos Escrivains modernes qui, malgré la diligence que fait le Soleil pour se retirer de bonne heure, ont l'impudence de le dérober en plein jour, et des Estoilles aussi, que je ne plains pas, pour leur apprendre à ne pas tant aller la nuit ; mais ny le feu ny la flamme ne vous ont point donné de froides imaginations : Vous nous avez porté des bottes dont nous ignorons la parade. Jamais homme n'a jamais monté si haut sur des femmes b. Enfin je rencontre dans ce Livre des choses si divinement conceuës que j'ay de la peine à croire que le Sainct-Esprit fut à Rome quand vous le composastes. Jamais les Dames n'ont sorty de la presse en meilleure posture, ny moy, jamais mieux résolu de ne plus aller au Tombeau du Père Rernard pour voir un miracle, puisque Monsieur de Gerzan loge à la porte de l'Eglise1. 0 ! Dieux, encore une fois,
a) 1654: femme. — b) Cette équivoque ne figure plus dans les éditions posthumes, on la lit seulement dans l'édit. de 1654 et dans le Ms. de la Bibl. nat.
(1) Voir note 1 de la p. 218. Sur le titre du Triomphe des Dames, Gerzan donne son adresse.
la belle chose que vos Dames ! Ha ! Monsieur, vous avez tellement obligé le sexe par ce Panégyrique, que pour mériter aujourd'huy l'affection d'une Reyne, il ne faut qu'estre vostre serviteur.
Voici maintenant le texte, dans les éditions posthumes, du début de cette lettre :
Je m'en vay tout à l'heure tascher d'obtenir de la dextérité des
Chirurgiens ce que l'Empereur Héliogabale impétra du rasoir de ses Empyriques. Si vous vous donnez patience encore huict jours, vous allez voir en moy un miracle tout contraire à celuy qui se passe dans la Fable d'Iphip et lante. Résolument je vais me faire tronçonner d'un coup de serpe, ce qui m'oblige à porter un caleçon et m'empesche de me masquer en autre temps qu'au Carnaval. Que je porte envie du bonheur de Tirésias, qui, sans souffrir tous les maux où je me prépare, eut l'avantage de changer d'espèce pour avoir frappé sur un Serpent. La Sagesse de Dieu, qui d'ordinaire agit par progrez, et monte par degré des choses les moins nobles aux plus hautes, a bien fait voir la prééminence que les Femmes ont au-dessus des Hommes, quand elle n'a pas voulu faire Eve qu'elle n'eust fait Adam auparavant. Aussi est-ce une marque évidente de l'estime que la Nature a toujours faite des Femmes, de dire qu'elle les a choisies pour nous porter