‹ Les œuvres libertines. Précédées d'une notice biographique (volume 2)Chapitre 105 sur 162 · CONTRE LES SORCIERS · texte numérisé non relu

CONTRE LES SORCIERS

Monsieur. En bonne foy, ma dernière lettre ne vous a-t-elle point espouvanté ? Quoy que vous en disiez, je pense que le grand Homme noir aura pu faire quelque émotion, sinon dans vostre âme, au moins dans .quelqu'un de vos sens. Voilà ce que c'est de m'avoir autrefois voulu faire peur des Esprits ; ils ont eu leur revanche, et je me suis vangé malicieusement de l'importunité dont tant de fois cous m'aviez persécuté " de reconnoistre les véritez de la Magie. Je suis pourtant fasché de la fièvre qu'on m'a escrit que cet horrible tableau vous a causée ; mais pour elfacer ma faute, je le veux effacer à son tour et vous faire voir sur la mesme toile la tromperie de ses couleurs, de ses traits et de ses ombres.

Imaginez-vous donc qu'encore que par tout le inonde on ayt tant brûlé de Sorciers convaincus d'avoir fait pacte avec le diable, que tant de

a) Var. des éditions posthumes : j'ay esté persécuté.

(1) On retrouve tout ce passage dans Le Pédant joué, acte IV, scène I, dans la bouche de Corbinelli. — (2) (Jtiuvres diverses, 76Ô4 : Lettre XIII, p. 79.

misérables ayent avoué sur le bûcher d'avoir esté au sabat, et que mesme quelques-uns, dans l'interrogatoire, ayent confessé aux juges qu'ils avoient mangé à leurs festins des enfans qu'on a, depuis la mort des condamnez, trouvez pleins de vie et qui ne sçavoient ce qu'on leur vouloit dire quand on leur en parloit; on ne doit pas croire toutes choses d'un homme, parce qu'un homme peut dire toutes choses, car quand mesme, par une permission particulière de Dieu, une âme pourroit revenir sur la terre demander à quelqu'un le secours de ses prières, est-ce à dire que des Esprits ou des Intelligences, s'il y en a, soient si badines que de s'obliger aux quintes écervelées d'un Villageois ignorant ; s'aparoislre à chaque bout de champ, selon que l'humeur noire sera plus ou moins forte dans la teste mal timbrée d'un ridicule Berger ; venir au leurre comme un Faucon sur le poing du Giboyeur qui le réclame, et selon le caprice de ce maraut, dancer la guimbarde ou les matassins ? Non, je ne croy point de Sorciers, encore que plusieurs grands personnages n'ayent pas esté de mon advis, et je ne deffère à l'authorité de personne, si elle n'est accompagnée de raison, ou si elle ne vient de Dieu, Dieu qui tout seul doit estre cru de ce qu'il dit, à cause qu'il le dit1. Ny le nom d'Aristote plus sçavant que moy, ny celuy de Platon, ny celuy de Socrate ne me persuadent point, si mon jugement n'est convaincu par raison de ce qu'ils disent. La raison seule est ma reyne, à qui je donne volontairement les mains*, et puis, je sçaypar expérience que les esprits les plus sublimes ont chopé le plus lourdement ; comme ils tombent de plus haut, ils font de plus grandes cheutes ; enfin, nos pères se sont trompez jadis, leurs neveux se trompent maintenant, les nostres se tromperont quelque jour.

N'embrassons donc point une opinion à cause que beaucoup la tiennent, ou parce que c'est la pensée d'un grand Philosophe, mais seulement à cause que nous voyons plus d'apparence qu'il soit ainsi que d'estre autrement. Pour moy, je me moque des Pédants qui n'ont point de plus forts arguments pour prouver ce qu'ils disent, sinon d'alléguer que c'est une maxime, comme si leurs maximes estoient bien plus certaines que leurs autres propositions. Je les en croyray pourtant s'ils me montrent une Philosophie dont les principes ne puissent être révoquez en doute, desquels toute la Nature soit d'accord, ou qui nous ayent esté révélez d'enhaut; autrement je m'en moque, car il est aisé de prouver tout ce qu'on veut

(1) Comparer ce texte à celui des Estais et Empires de la Lune, T. I. p. 95. — (2) La prééminence de la raison avait été proclamée, avec une netteté qui ne peut être dépassée, plus de soixante-dix ans avant Cyrano par un demi-fou, Geoffroy Vallée, brûlé le 9 février 1574, dans son opuscule : La Béatitude des chrétiens ou le fléau de la foy (voir Mélanges, p. 5) ; aussi l'enthousiasme de M. Juppont est-il un peu excessif ; en tout cas il se trompe d'adresse s'il ne veut pas faire tort injustement aux précurseurs de Cyrano : « Cette dernière phrase mériterait dètre gravée au frontispice de toutes les écoles ; elle est l'expression parfaite du droit ou plutôt du devoir de libre examen, que l'homme ne devrait jamais abdiquer devant qui que ce soit ; elle est la négation absolue du principe d'autorité qui, en aucun cas, ne peut se substituer aux arguments de la raison. » M. Juppont sait-il lui-même quelle « raison » est la bonne, tant celle-ci est ondoyante et diverse suivant les individus ?

quand on ajuste les principes aux opinions, et non pas les opinions aux principes. Outre cela, quand il seroit juste de defférer à l'authorité de ces grands hommes, et quand je serois contraint d'avouer que les premiers Philosophes ont estably ces principes, je les forcerois bien d'avouer à leur tour que ces Anciens-là, non plus que nous, n'ont pas toujours escrit ce qu'ils ont cru. Souvent les Loix et la Religion de leur pays les a contraints d'accomoder leurs préceptes à l'interest et au besoin de la politique. C'est pourquoi on ne doit croire d'un homme que ce qui est humain, c'est-à-dire possible et ordinaire ; enfin je n'admets point de Sorciers à moins qu'on me le prouve.

Si quelqu'un par des raisonnements plus forts et plus pressans que les miens me le peut démontrer, ne doutez point que je ne luy dise : « Soyez, Monsieur, le bien venu ; c'est vous que j'atendois, je renonce à mes opinions, et j'embrasse les vostres ! » Autrement, qu'auroit l'habile par dessus le sot, s'il pensoit ce que pense le sot ? Il doit suffire au peuple qu'une grande âme fasse semblant d'acquiescer aux sentimens du plus grand nombre pour ne pas résister au torrent, sans entreprendre de donner des menotes à sa raison; au contraire un Philosophe doit juger le vulgaire, et non pas juger comme le vulgaire. Je ne suis point pourtant si déraisonnable qu'après m'estre soustrait à la tyrannie de l'authorité, je veuille establir la mienne sans preuve ; c'est pourquoy vous trouverez bon que je vous aprenne les motifs que j'ay eu de douter de tant d'effects estranges qu'on raconte des Esprits ; il me semble avoir observé beaucoup de choses bien considérables pour me débarrasser de cette chimère.

Premièrement on ne m'a quasi jamais récité aucune histoire de Sorciers, que je n'aye pris garde qu'elle estoit ordinairement arrivée à trois ou quatre cents lieues de là. Cet esloignement me fit soupçonner qu'on avoit voulu dérober aux curieux l'envie et le pouvoir de s'en informer. Joignez à cela que cette bande d'hommes habillez en chats s'est trouvée au milieu d'une Campagne, sans tesmoins. La Foy d'une personne seule, doit estre suspecte en chose si miraculeuse ; près d'un village, il en a esté plus facile de tromper des idiots. C'estoit une pauvre vieille ; elle estoit pauvre : la nécessité l'a pu contraindre à mentir pour de l'argent ; elle estoit vieille : l'âge affoiblit la raison ; l'âge rend babillard : elle a inventé ce conte pour entretenir ses voisines ; l'âge affoiblit la veuë : elle a pris un Lièvre pour un Chat ; l'âge rend timide : elle en a cru voir cinquante au lieu d'un. Car enfin il est plus facile qu'une de ces choses soit arrivée, qu'on voit tous les jours arriver, qu'une aventure surnaturelle, sans raison et sans exemple.

Mais, de grâce, examinons ces Sorciers pris. Vous trouverez que c'est un Paysan fort grossier, qui n'a pas l'esprit de se desmesler des filets dont on l'embarrasse ; à qui la grandeur du péril assomme l'entendement en telle sorte, qu'il n'a plus l'âme assez présente pour se justifier ; qui n'oseroit mesrae répondre pertinemment, de peur de donner à conclure

aux préocupez que c'est le Diable qui parle par sa bouche. Si cependant il ne dit mot, chacun crie qu'il est convaincu de sa conscience, et aussitôt le voilà jette au feu. Mais le Diable est-il si fou, luy qui a bien pu autrefois le changer en chat, de ne le pas maintenant changer en mouche, afin qu'il s'envole ? Les Sorciers (disent-ils) n'ont aucune puissance dès qu'ils sont entre les mains de la justice. 0 ! par ma foi ! cela est bien trouvé ; donc Maistre Jean Guillot, de qui le père a volé les biens de son pupille, s'est acquis par le moyen de vingt mille escus desrobez, que luy coûta son Office de Juge, le pouvoir de commander aux Diables ; vrayment les Diables portent grand respect aux Larons. Mais ces Diables au moins dévoient esloigner ce pauvre malheureux, leur très-humble serviteur, quand ils sceurent qu'on estoit en campagne pour le prendre : car ce n'est pas donner courage à personne de le servir, d'abandonner ainsi les siens ; pour des natures qui ne sont qu'Esprits, elles font de grands pas de Clerc.

J'ay aussi remarqué que tous ces Magiciens prétendus sont gueux comme des Diogènes. 0 Ciel ! est-il donc vraysemblable qu'un homme s'exposast à brusler éternellement, sous l'espérance de demeurer pauvre, hay, affamé, et en crainte continuelle de se voir griller en place publique ? Satan lui donneroit, non des feuilles de chesnes, mais des pistolles de poids , pour achepter des Charges qui le mettroient à couvert de la Justice. Mais vous verrez que les Démons de ce temps-cy sont extrêmement niays, et qu'ils n'ont pas l'esprit d'imaginer tant de finesses : Ce malautru Berger, que vous tenez dans vos prisons, à la veille d'eslre boûilly, sur quelles convictions le condamnez-vous ? On l'a surpris récitant la patenostre du Loup. Ha ! de grâce, qu'il la répète ; vous n'y remarquerez que de grandes sottises , et moins de mal qu'il n'y en a dedans une mort-diable', pour laquelle cependant on ne fait mourir personne. Outre cela, dit-on, il a ensorcelé des troupeaux. Ou ce fut par paroles, ou par la vertu cachée de quelques poisons naturels. Par paroles, je ne crois pas que les vingt-quatre lettres de l'Alphabet couvent, dans la grammaire, la malignité occulte d'un venin si présent, ny que d'ouvrir la bouche, serrer les dents, apuyer la langue au palais, de telle ou telle façon, ayt la force d'empester les moutons, ou de les guérir. Car si vous me respondez que c'est à cause du pacte : Je n'ay point encore lu, dans la chronologie, le temps auquel le Diable accorda avec le genre humain que, quand on articuleroit de certains mots qui doivent avoir esté spécifiez au contract, il tûroit ; qu'à d'autres, il guériroit; et qu'à d'autres il viendroit nous parler ; et je veux qu'il en eût passé le concordat avec un particulier : ce particulier-là n'auroit pas le consentement de tous les hommes pour nous obliger à cet accord. A quelques sillables toutefois qu'un lourdaud, sans y penser, aura proférées, il avolera incontinent pour l'effrayer,

(1) Phylactère, amulette préservatrice contre le diable.

et ne rendra pas la moindre visite à une personne puissante, dépravée, illustre, spirituelle, qui se donne à luy de tout son cœur, et qui, par son exemple, seroit cause de la perte de cent mille âmes.

Vous m'avouerez peut-estre que les paroles magiques n'ont aucun pouvoir, mais qu'elles couvrent sous des mots barbares la maligne vertu des simples, dont tous les enchanteurs empoisonnent le bétail? Hé bien, pourquoy donc ne les faites-vous pas mourir en qualité d'empoisonneurs et non pas de sorciers ? Ils confessent (répliquez-vous) d'avoir esté au sabat, d'avoir envoyé des Diables dans les corps de quelques personnes qui, en effet, se sont trouvées démoniaques. Pour les voyages du sabat, voicy ma créance : c'est qu'avec des huiles assoupissantes dont ils se graissent, comme alors qu'ils veillent, ils se figurent estre bientost emportez à califourchon sur un balai, par la cheminée, dans une salle où l'on doit lestiner, danser, faire l'amour, baiser le cul au bouc. L'imagination fortement frappée de ces Fantosmes leur représente dans le sommeil ces menues choses comme un balai entre les jambes, une campagne qu'ils passent en volant, un bouc, un festin, des Dames ; c'est pourquoy, quand ils se réveillent, ils croyent avoir veu ce qu'ils ont songé.

Quand à ce qui concerne la possession, je vous en diray aussi ma pensée avec la mesme franchise. Je trouve, en premier lieu, qu'il se rencontre dix mille femmes pour un homme. Le Diable seroit-il un ribaud, de chercher avec tant d'ardeur le couplement ' des femmes ? Non, non, mais j'en devine la cause, une femme a l'esprit plus léger qu'un homme et plus hardy , par conséquent, à résoudre des comédies de cette nature. Elle espère que pour peu de latin qu'elle escorchera, pour peu qu'elle fera de grimasses, de sauts, de capriolles et de postures, on les croira toujours beaucoup au-dessus de la pudeur et de la force d'une fille. Et enfin, elle pense estre si forte de sa foiblesse que, l'imposture estant découverte, on attribuera ses extravagances à quelques suffocations de matrice, ou qu'au pis aller on pardonnera à l'infirmité de son sexe. Vous respondrez peut-estre que pour y en avoir de fourbes, cela ne conclud rien contre celles qui sont véritablement possédées. Mais si c'est là vostre nœud Gordien, j'en seray bientost l'Alexandre.

Examinons donc, sans qu'il nous importe de choquer les opinions du vulgaire, s'il y a autrefois eu des démoniaques et s'il y en a aujourd'huy. Qu'il y en ait eu autrefois, je n'en doute point, puisque les Livres sacrez asseurent qu'une Chaldéenne, par art magique, envoya un Démon dans le cadavre du Prophète Samuel, et le fit parler ; que David conjuroil avec sa harpe celuy dont Saiil estoit obsédé, et que nostre Sauveur Jésus-Christ chassa les Diables des corps de certains Hébreux et les envoya dans des corps de pourceaux. Mais nous sommes obligez de croire que l'Empire du Diable cessa quand Dieu vint au monde, que les Oracles furent estouffez sous

(1) Var. de 1661 : l'accouplement.

le berceau du Messie et que Satan perdit la parole en Bethléem, l'influence altérée de l'Estoille des trois Roys luy ayant sans doute causé la pépie.

C'est pourquoy je me moque de tous les énergumènes d'aujourd'huy et m'en moqueray jusqu'à ce que l'Eglise me commande de les croire ; car de m'imaginer que cette pénitente de Goffridy, cette religieuse de Loudun, cette fille d'Evreux* soient endiablées parce qu'elles font des culbutes, des grimasses et des gambades; Scaramouche, Colle et Cardelin* les mettront à « quia » . Comment ! Elles ne sçavent pas seulement parler latin ? Lucifer a bien peu de souci de ses Diables de ne pas les envoyer au Collège. Quelques-unes respondent assez pertinemment, quand l'Exorciste déclame une oraison du Bréviaire, dont en quelque façon elles escorchent le sens à force de le réciter ; à moins que cela, vous les voyez contrefaire les enragées, feindre à tout ce qu'on leur presche une distraction d'esprit perpétuelle, et cependant j'en ay surpris d'attentives à guester au passage quelque verset de leur Office pour respondre à propos, comme ceux qui veulent chanter à Vespres et ne les sçavent pas, attendent à l'affust le « Gloria Patri, etc. », pour s'y esgoziller.

Ce que je trouve encore de bien divertissant sont les méprises où elles s'embarrassent quand il faut obéir ou n'obéir pas. Le Conjurateur commandoit à une de baiser la terre toutes les fois qu'il articuleroit le sacré nom de Dieu ! Ce Diable d'obéissance le faisoit fort dévotement ; mais comme il vint encore un coup à luy ordonner la mesme chose en autres termes que ceux dont il usoit ordinairement (car il luy commanda par le fils Co-éternel du Souverain Estre), ce novice démoniaque, qui n'estoit pas Théologien, demeura plat, rougit et se jetta aux injures, jusqu'à ce que l'Exorciste l'ayant apaisé par des mots plus ordinaires, il se remit à raisonner. J'observe outre cela que, selon que le Prestre haussoit sa voix, le Diable augmentoit sa colère, bien souvent à des paroles de nul poids, à cause qu'il les avoit prononcez avec plus d'esclat, et qu'au contraire, il avaloit, doux comme laict, des exorcismes qui faisoient trembler, à cause qu'estant las de crier, il les avoit prononcez d'une voix basse.

(1) Louis Goffridi, ou Gaufridis, curé de l'Eglise des Acoules à Marseille, fut brûlé comme sorcier, en 1611, pour avoir séduit, par l'intermédiaire du diable, auquel il s'était donné, une fille de seize ans, sa pénitente, nommée Madeleine de Demandols. Le Parlement d'Aix l'avait condamné pour crime de magie, de sorcellerie et d'impiété. — La Religieuse de Loudun, ce sont les Ursulines de Loudun auxquelles le curé Urbain Grandier aurait jeté un maléfice et qui fut condamné à être brûlé en 1634. — L'affaire de Madeleine Bavent « cette fille d'Evreux » était encore plus récente. Mathurin Picard, curé du Mesnil-Jourdain, et son complice Tbomas Boullé, furent condamnés, pour avoir ensorcelé cette religieuse et ses compagnes du couvent de Saint-Louis de Louviers, à être brûles avec elle par arrêt du Parlement de Rouen du 24 août 1647. Cette affaire, dit P. Lacroix, avait préoccupé l'opinion publique pendant plus de cinq ans ; car, en 1643, Jean Le Breton publiait à Evreux un mémoire intitulé : Défense de la vérité touchant la possession des religieuses de Louviers, et le sieur Le Gauffre racontait ses exorcismes sous le titre de : Procès-verbal du pénitencier d'Evreux. — (2) De ces trois acteurs de la troupe italienne de Paris, on ne connait guère que Scaramouche : Tiberio Fiorilli, né à Naples en 1608.

Mais ce fut bien pis, quelque temps après, quand un Abbé les conjura. Elles n'estoient point faites à son style, et cela fut cause que celles qui voulurent respondre respondirent si fort à contre-sens, que ces pauvres Diables, au front de qui restoit encore quelque pudeur, devinrent tous honteux ; et depuis, en toute la journée, il ne fut pas possible de tirer un méchant mot de leur bouche. Ils crièrent, à la vérité, fort longtemps qu'ils sentoient là des incrédules ; qu'à cause d'eux ils ne vouloient rien faire de miraculeux, de peur de les convertir. Mais la feinte me sembla bien grossière ; car s'il estoit vray, pourquoy les en avertir ? Ils dévoient, au contraire, pour nous endurcir en nostre incrédulité, se cacher dans ces corps et ne pas faire des choses qui pussent nous désaveugler. Vous respondez que Dieu les force à cela pour manifester la Foy. Oùy, mais je ne suis point convaincu, ny obligé de croire que ce soit le Diable qui fasse toutes ces singeries, puisqu'un homme les peut faire naturellement: De se contourner le visage vers les espaules, je l'ay veu pratiquer aux Bohémiens. De sauter, qui ne le fait point, hors les paralitiques ? De jurer, il ne s'en rencontre que trop ! De marquer sur la peau certains caractères, ou des eaux ou des pierres colorent ainsi sans prodige nostre chair.

Si les Diables sont forcez, comme vous dites, de faire des miracles afin de nous illuminer, qu'ils en fassent de convaincants; qu'ils prennent les tours de Nostre-Dame de Paris, où il y a tant d'incrédules, et les portent sans fraction dans la campagne Sainct-Denis danser une sarabande Espagnolle. Alors nous serons convaincus.

J'ay pris garde encore que le Diable, qu'on dit estre si médisant, ne les induit jamais 4 (au milieu de leurs grandes fougues) à médire l'une de l'autre. Au contraire, elles s'entreportent un très grand respect et n'ont garde d'agir autrement, parce que la première offensée descouvriroit le mystère. Pourquoy, mon Révérend Père, n'instruit-on vostre procez en conséquence des crimes dont le Diable vous accuse ? Le Diable (ditesvous) est Père de mensonge. Pourquoy donc, l'autre jour, listes-vous brûler ce Magicien, qui ne fut accusé que par le Diable ? Car je responds comme vous : « Le Diable est Père de mensonge ». Avouez, avouez, mon Révérendissime, que le Diable dit vray ou faux, selon qu'il est utile à vostre malicieuse paternité. Mais, bons Dieux, je vois tressaillir ce Diable quand on luy jette de l'eau béniste ; est-ce donc une chose si saincte, qu'il ne la puisse souffrir sans horreur ? Certes, cela fait que je m'estonne qu'il ait osé s'enfermer dans un corps humain que Dieu a fait à son image, capable de la vision du Très-Haut, reconnu son enfant par la régénération Baptismale, marqué des sainctes huiles, le Temple du Saint-Esprit et le Tabernacle de la saincte Hostie. Comment a-t-il eu l'impudence d'entrer en un lieu qui luy doit estre bien plus vénérable que de l'eau sur laquelle on a simplement récité quelques prières ? Mais nous en aurons bonne issue, je

(1) Var. de l'éd. de 1661 : n'induit jamais ces personnes démoniaques.

voys le démoniaque qui se terapeste fort à la veuë d'une Croix qu'on luy présente. 0 I monsieur l'Exorciste, que vous estes bon ! Ne sçavez-vous pas qu'il n'y a aucun endroit dans la Nature où il n'y ait des Croix, puisque par toute la matière il y a longueur et largeur, et que la Croix n'est autre chose qu'une longueur considérée avec une largeur. Qu'ainsi ne soit, cette Croix que vous tenez n'est pas une Croix, à cause qu'elle est d'ébenne ; cette autre n'est pas une Croix à cause qu'elle est d'argent, mais l'une et l'autre sont des Croix, à cause que sur une longueur on a mis une largeur qui la traverse. Si donc cette énergumène a cent mille longueurs et cent mille largeurs qui sont toutes autant de Croix, pourquoy luy en présenter de nouvelles ? Cependant vous voyez cette femme, qui, pour en avoir approché les lèvres par force, contrefait l'interdite. O quelle piperie ! Prenez, prenez une bonne poignée de verges et me la foiietez en amy. Car je vous engage ma parole que si on condamnoit d'estre jettes à l'eau tous les énergumènes que cent coups d'estrivièrcs par jour n'auroient peu guérir, il ne s'en noyeroit point.

Ce n'est pas, comme je vous ay déjà dit, que je doute de la puissance du Créateur sur ses créatures ; mais à moins d'estre convaincu par l'authorité de l'Eglise, à qui nous devons donner aveuglement les mains, je nommeray tous ces grands effets de magie, la gazette des sots ou le « Credo » de ceux qui ont trop de Foy. Je m'aperçoy bien que ma lettre est un peu trop longue, c'est le sujet qui m'a poussé au delà de mon dessein ; mais vous pardonnerez cette importunité à une personne qui fait vœu d'estre jusqu'à la mort, de vous et de vos contes d'esprit, Monsieur, le Serviteur très humble...

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