SUR LE FAUX BRUIT QUI COURUT DE LA MORT DE MONSIEUR LE PRINCE
Monsieur. Et puis, tous les Royaumes ont des intelligences qui les gouvernent? Non, non, le Hasard joue nos entreprises, le Sort entraisne aveuglement tout ce qui vit sous les Estoilles ; et les Monarques qui comptent leurs Esclaves en comptant leurs Sujets, sont eux-mesmes les plus gourmandez Esclaves de la Fortune. Donc, ce Prince h de qui les victoires ont marché plus viste que les desseins, qui, en un mesme jour, a fait croistre des Lys sur le Rhin et sur le Danube ; qui, dans les combats, tenoit à sa solde la Parque des Allemans, et qui, sentant pendue à son espée la liberté du Genre Humain, en a pu dédaigner la conqueste, auroit esté la victime d'un grain de plomb eschappé des mains d'un Soldat si timide que l'amorce peut-estre l'a fait tressaillir en le tirant ! Donc, tant d'Astres qui se nourrissent de feu pour venger les Bourbons n'auroient pas fait de ce jour-là celuy de la fin du Monde ? Non, Monsieur, dis-je encore un coup, la Nature agonisante nous l'eust fait ou voir ou sentir : c'est un Soleil qui ne peut éclipser qu'aux yeux de toute la Terre ; car qu'il ait receu (comme récitent les envieux du nom françois) une playe entre les deux aines, je ne puis croire que les Parques, qui sont filles vierges, aient osé prendre un jeune Homme aux parties honteuses. Mais j'ay tort de l'appeller Homme ; c'est nostre Alcide, comme aux Grecs le fameux Hercule. N'a-t-il pas dompté les Monstres aussi bien que cet antique demy-Dieu ? Encore l'année passée, il défit un Aigle à deux testes, et l'Univers entier, surpris extraordinairement de la témérité prudente d'un si vieil Enfant, se plaignoit déjà que la Nature manquoit de promesse aux Nations, permettant qu'on vît le Soleil se lever en Occident. Ainsi nous pouvons protester sans mensonge qu'il n'est plus Homme depuis un jour ; il est Dieu depuis vingtquatre heures, quoy que ce soit une pauvre consolation de dire qu'il soit
a) 1654 : car on. — b) 1662 : grand Guerrier.
(1) Ms., f. 134. —Dans les Nouvelles Œuvres, 1662, p. 1 : Sur le faux bruit qui courut sur la mort d'un grand Guerrier. Il s'agit du grand Condé. P. Lacroix a cru, à tort, qu'elle avait trait au maréchal de Turenne, parce qu'il a daté celte lettre de 1G54, alors qu'elle est de 1G48.
allé prendre place auprès d'Hercule, d'Achille ou de César. Hélas ! nous avons plus besoin de Héros que de Dieux ; les Dieux ne s'estudient qu'à persécuter la conscience de nos Héros, et nos Héros à sauver les Dieux de la moquerie des Sçavans. Admirez un peu, cependant, la malicieuse injustice du Ciel ! Ce Phénix des Batailles estoit allé fouetter le Lyon d'Ibère, pour avoir autrefois trépigné sur nos Fleurs ', à la leste de quatre mille Gentilshommes ; faire, en dépit des hyperbolgs Castillanes, confesser à toute l'Europe qu'il vaut mieux mener des Lyons armez que de porter des armes Lyonnées '. Lors que le Démon d'Espagne, au garant des prémices qu'il nous donne que si cet autre Démon continuoit, il feroit vomir au Roy de Castille tout ce qu'il avoit mal avalé chez nous, il l'alloit bientosl réduire à se faire Moine ou Gentilhomme Verrier : il vint se mcsler furieusement, comme les Sorciers font à la foudre, à la balle homicide qui le frappa. C'est en vain, petit Démon, que tu prétens échapper à la domination du grand Pan3; il est d'un étage où ta teste fait son marchepied, et d'une Race qui tant de fois a fait rougir sur nos frontières les bazanez Rodomons que le sang, à force de leur monter souvent au visage, leur a tout à fait noirci le teint. Déjà par le bras du Fils et la Teste du Père, le Portugal est eschoué, le Roussillon englouty, la Catalogne arachée, la Navarre recousse, la Galice mâchonnée, l'Arragon égratigné, les Indes disparues, la Flandre à l'agonie. Enfin, la gangrène des armes françaises a tant rongé leur Ecusson qu'il ne leur restera bientost que l'Ecu. j'entens la Castille seule, si ce n'est que mon Prince3 leur laisse encore la Grenade pour subvenir aux maux de cœur * que leur doit vray-semblablement engendrer une si longue maladie. Pardonnez-moy, Monsieur, si je me suis si fort esloigné des légitimes mesures d'une Lettre ; je loiiois mon Prince b, on a de la peine à se lever quand on est couché dessus des fleurs. et d'ailleurs je pleurois sa mort. Il est mal aisé de cesser de se plaindre, quand on a tout perdu. En vérité, ce désastre a si bien désordonné l'harmonie de mon tempérament que je meurs aujourd'huy de ce qui me faisoit vivre hyer. Je vais tomber malade si l'on ne me donne du poison. Oiiy, .Monsieur, si vous ne m'envoyez tout à l'heure asseurer que le voyage de mon Duc c en l'Autre Monde est aussy faux que ecluy de Mahomet en Paradis, je m'en vais prophaner un Temple, trahir mon Amy, violer ma Sœur, étrangler mon Père et mesme, ce qui ne tombera jamais en aucune pensée, je m'en vais n'estre plus, Monsieur, vostre affectionné serviteur.
a) 1662 : ce généreux Capitaine. — b) cet Invincible. — c) ce vaillant Homme.
(I) Les lys de France. — (2) Dans les arme-; d'Espagne figurent des lions d'Aragon avec des taureaux de Castille. — (3) On qualifiait ainsi tout personnage dont on voulait constater l'autorité politique. On lit dans une Lettre à un ami publiée en 1G60 (Recucit de pièces en prose) : <c C'estoit la mode alors en France pour ceux qui estoient le plus du monde, d'avoir tousjours leurs poches pleines de libelles et de vaudevilles, spécialement depuis qu'on avoit crié sans Teinte : Le grand l'an est mort! ». ■ — ■ (4) L'odeur des pommes de. grenade était employée alors comme un excellent cordial contre les défaillances et les nausées. (P. L.).
LETTRE D'AMOUR (l)
Bien loin d'avoir perdu le cœur en vous voyant, comme preschent les Passionnez du Siècle, je me trouve depuis ce jour-là beaucoup plus honneste homme, mais comment aussi l'aurois-je perdu ? Que, comme s'il eust appréhendé de n'estre pas assez d'un pour tous vos coups, je le sentis palpiter à cet abord en toutes mes artères, et c'estoit ce petit jaloux qui se reproduisoit indivisiblement en chaque atome de ma chair, afin qu'occupant tout seul mon corps tout entier, rien que luy ne participât à l'honneur d' estre blessé de vous. Je ne dirai/ point non plus comme le vulgaire : de mesme que si vous estiez un basilic, que ce furent vos yeux qui me firent mourir ; comme toutes vos armes ne sortirent pas de vostrc veuë, toutes vos armes n'entrèrent pas par la mienne. Quand vostre bouche me charmoit, c'estoit mon oreille qui m en apportoit ïc poison ; quand j'estois excité par l'aimable douceur de vostre peau bien unie, c'estoit sur la déposition de mes mains que je me condamnois au feu ; vostre beauté mesme ne faisoit point grand effort contre moy, parce que vostre visage, qui fut jadis son throsne, estoit alors son cymetière, et tant de petits trous qu'on y discerne me sembloient estre les fosses où la vérole avoit mis vos attraits en sépulture a. Cependant la franchise pour qui Rome autrefois a risqué l'Empire du monde, cette divine liberté, vous me l'avez ravie, et rien de ce qui chez l'âme se glisse par les sens n'en a fait la conqueste. Vostre esprit seul méritoit cette gloire ; sa vivacité, sa douceur, son courage valoient bien que je me donnasse à de si beaux fers. Je ne croy pas pourtant que vous soyez un Ange, car vous estes palpable ; je n'ay garde aussi de penser que vous soyez comme moy, puisque vous estes insensible ; cela me fait imaginer que vous estes quelque chose au milieu du raisonnable et de l'intelligible; j'aurois dit mesme que vous tenez de la nature humaine et divine, si de tous les attributs qui sont nécessaires à la perfection du premier estre, et qui vous sont essentiels, celuy de miséricordieuse, ne vous manquoit. Oiiy ! Si l'on peut imaginer en une Divinité quelque défaut, je vous accuse de celuy-là ; ce jour mesme que vous me blessâtes, vous me promistes l'appareil dans trois autres ; outre que c'eust été donner remède trop lard à un mal qui gagne le cœur, encore n'y vinstes-vous pas ; mais vous listes bien, car on doit se tenir caché quand on a tué un homme. Sortez toutefois sans rien craindre, sortez, c'est une loi pour le vulgaire qui ne vous regarde point. Il seroit fort nouveau qu'on recherchât un Tyran* de la mort de son Esclave3 ; vous vous estonnez possible que moy-mesme j'es-
a) Tout ce passage en italique a été supprimé dans l'éd. orig. de 1654.
(1) Ms. f. 118. Œuvres diverses, i654. Lettres amoureuses IV, p. 278 ; Nouvelles OEuvres, 1662, p. 26. Cette lettre a été complètement remaniée par Cyrano dans les Œuvres diverses ; les suppressions y sont plus importantes que les additions. Nous avons négligé les variantes trop importantes et qui ne sont que de style. Le texte du Ms. est celui de 1662. — (2) 1654 : les Souverains. — (3) leurs esclaves.
crime. Je le fais pourtant sans miracle ; mais aussi l'homme a deux trespas à souffrir sur la terre, celuy d'Amour et celuy de Nature. Je puis donc croire que quand je commençay de vous aymer, je commençay de mourir, puisque la mort est définie la séparation de l'esprit et du corps, et que je perdis l'esprit au moment que je vous aymay ; mais quand avec la peine d'amour j'auray encore subi celle où la condition d'Animal nous .astreint (quoy que je ne sente plus les douleurs de la première), je ne laisseray pas de m'en souvenir éternellement là-bas, et si on diffère des qualitez en l'Autre monde comme en celuy-cy, vous serez tousjours ma souveraine et moy (fut-ce entre les flammes qui dévoreront ma substance), je seray tousjours vostre Serviteur très ardent.