‹ Les œuvres libertines. Précédées d'une notice biographique (volume 2)Chapitre 116 sur 162 · CYRANO DE BERGERAC · texte numérisé non relu

CYRANO DE BERGERAC

(1649 et 1651)

I. Le Ministre d'Etat flambé (en vers). II. Le Gazettier des-interressé (en prose). III. La Sybille moderne ou l'Oracle du temps (id.). VI. Le Conseiller fidèle (id.).

V. Remonstrance des Trois Estats à la Reyne Régente pour lapaix (id.).

A) Remonstrance du Clergé à la Reyne Régente

B) — de la Noblesse à la Reine Régente pour

la paix.

C) — du Peuple à la Reyne Régente pour la paix. VI. Lettre contre les Frondeurs (id.).

LE MINISTRE D'ETAT FLAMBE Burlesque.

II faut bien qu'un chien de Lutin Me mette la puce en l'oreille, De prosner dessus le Destin D'un Homme qui fait le mutin, Qui se saoule d'une bouteille, Qui ne sçait ny Grec ny Latin, Et qui n'est propre qu'à Marseille*.

D'où diable me vient cette humeur ?

Mon âme n'est-elle point duppée ?

Moy qui ne suis qu'un Escrimeur, Suis-je bien devenu rimeur ?

Où ma verve est-elle occupée ?

Et faut-il dans cette rumeur Joindre ainsi la plume à l'espée ?

Page, viste, oste-moy mon pot, Il me servira d'escritoire, Mais pour bien barbouiller ce sot, Non pas en style de Marot, Mais en style bouffi de gloire, Et pour le peindre en Astarot, Cherche de l'encre la plus noire !

Sans sçavoir ny qui, ny comment,

Je sens en moy quelqu'un qui jaze :

C'est une Muse assurément,

Qui pour Mazarin seulement

Me monte aujourd'huy sur Pégaze..

Mais, à ce nom, quel changement !

Ce cheval tremble pour un aze *,

Hé quoy ! plus je le veux pousser, Et plus il se jette en arrière ; Je ne puis le faire advancer, Descendons, il le faut laisser

(1) A Paris, chez Jean Brunet. rue Neuve S. Louys, au Canon Royal, prix le Palais. M.DC.XLIX (16k9). In-i de 16 pp. chiffr. avec cette devise : Ridcndo diccic cerum quid velat. — (2) C'est-à-dire propre à rainer sur les galères du roi. (P. L.) — (3) Au masculin un âne ; au féminin, femelle du lièvre ou du lapin.

238 LE MINISTRE d'ÉTAT FLAMBÉ

Sans entrer dedans la carrière,

Et Mazarin, sans finesser \

Luy pourroit sangler la croupière.

Laissons donc là tout cet atour,

J'entends desjà mon petit Page...

En as-tu ? Quel heureux retour !

Cette encre est noire comme un four..

0 ! le favorable présage !

Ce mauvais Démon de la Cour

En aura dessus le visage.

Ha ! ah ! je vous tiens, Mazarin, Esprit malin de nostre France, Qui, pour obséder son Destin, Faites le soir et le matin Main basse dessus sa pitance ; A ce coup vous serez bien fin Si vous évitez la potence !

Levez les yeux, regardez-moy, Et n'usez d'aucun artifice :

Vous avez faussé vostre foy, Vous avez enlevé le Roy, Vous avez trahy la Justice, Et vous avez fait, sans la loy, Enchérir jusqu'au pain d'espice !

Vos malices ont eu leur cours Presque par toute la Nature ; Vous avez fait cent mauvais tours ; Vous avez fine2 tous les jours Et Créateur et créature, Et vous avez fait à rebours Le gaillard péché de luxure.

C'est où vous estes trop sçavant, Cardinal à courte prière :

Priape est chez vous à tout vent ; Vous tranchez des deux bien souvent Comme un franc couteau de tripière, Et ne laissez point le devant Sans escamotter le derrière.

1 Finasser. — (2) Pour affiné, tromper en jouant au fin.

Des clergeons ', par vous caressez,

Vous ont tenu lieu de coquettes ;

A cent pages intéressez,

Que vos confidents ont dressez,

Vous avez compté des sornettes,

Et vous ne les avez laissez

Ny mains pures, ny grègues nettes.

Vous vous estes servy d'un sort Pour chiffonner fesses et mottes, Pour enchâsser dedans un fort Le généreux duc de Beau fort 2; Pour faire des sots et des sottes Et pour vous asservir d'abord Et les calleçons et les cottes.

Au Sabath, chaque Vendredy,

Vous présentez une bougie ;

Vous vous crevez le Samedy

De chair aussi bien qu'au Jeudy ;

Vostre prière est une Orgie,

Et Grandier, Fauste et Gaufredy 3

Vous ont enseigné la Magie.

Vous n'avez jamais eu chez vous Que gens indignes de louange :

Vos Pages sont de jeunes fous ; Vos Estaffiers, de vrays filous ; Vostre Suisse, une beste étrange ; Vos confesseurs, des loups-garous, Et le Diable est vostre bon Ange.

La Seine et le Rhin par vos loix Vont aussi mal que la Tamise ; Vous avez donné sur les doigts Du Parlement deux ou trois fois, Et par la dernière entreprise, Vous pensiez le mettre aux abois Ou du moins le mettre en chemise.

Hélas ! quel complot inhumain !

Quelle estrange rodomontade !

(1) Clergeaux (abbés), dans Rabelais. — (2) La reine-mère, Anne d'Autriche, avait fait enfermer le duc de Beaufort (François de Vendôme) au donjon de Vincennes. — (3) Urbain Grandier, cure de Loudun, brûlé en 1634 ; Faust, prototype populaire des sorciers ; Gaufredi ou Gofridi, curé de la paroisse des Acoules, à Marseille, brûlé en 1611, pour avoir ensorcelé et séduit Madeleine de Demandols de La Palud. '

Quel vœu passé de main en main De prier Monsieur Saint-Germain ' De conduire cette boutade, Et de mettre le lendemain Tout Paris en capilotade 1

Oùy, vous tranchiez du Fierabras Et pensiez, dans ce mal extrême, Nous coupper et jambes et bras, Nous esgorger entre deux draps, Traitter Noble et Bourgeois de mesme, Et réduire le Mardy-gras, Cette année, à faire Caresme.

Ce point n'estoit point débattu Par les plus scrupuleuses âmes ; Vous treuviez moindre qu'un festu La résistance et la vertu De nos filles et de nos femmes, Et vous prétendiez mettre à eu Le renom de toutes nos Dames.

Au mot de Paris vos Romains* En troubloient l'air de cris de joye, Et les Sarmattes inhumains', Quoy qu'ils prennent à toutes mains, Aimoient moins en avoir la proye Que d'en faire, avec les Germains, Ce que les Grecs firent de Troye.

Jà desjà ces bufles du Rhin, Et ces bonnets du Boristhène * Ont mis en feu meule et moulin, Où Daillé, Faucheur, Aubertin*, Font chanter à perte d'haleine ; Et se sont promis, dans le vin, D'y brûler un bras à la Seine.

Leur luxure et leur cruauté Treuvent partout de la matière;

(1) Mathieu de Morgues, abbé de Saint-Germain, ancien aumônier de Marie de Médicis et prédicateur de Louis XIII, né en 1582, mort en 1670. — (2) Italiens qui venaient chercher fortune auprès de leur compatriote Mazarin. — (3) Les Croates ou Cravattes, corps de cavalerie légère allemande, incorporée depuis 1636 dans l'armée royale. — (4) Polonais incorporés dans les Cravattes. — (5) Ministres évangéliques du Temple de Charenton, près Paris.

LE MINISTRE d'ÉTAT FLAMBÉ 241

C'est pour eux un point arresté, Que l'abondance et la beauté Leur doivent une chère entière ; Et dans cette nécessité Tout est bordel ou cimetière.

Jamais siècle n'a descouvert De plus grands abatteurs de quilles * ; Par eux tout passage est ouvert :

Priape, comme Jean de Wert*, Prend sans quartier garçons et filles, Et le grand Diable de Vauvert s Auroit moins honni de familles.

Voilà le fruict de vos leçons Que pratiquent vos bons Apôtres, Par qui l'on voit en cent façons Danser harnois ou calleçons Avec nos Dames et les vostres, Et par qui filles et garçons S'enfilent comme Patenostres I

Voilà les beaux charivaris Dont vostre fureur est suivie !

Faut-il que femmes et maris Dans neuf mois entendent les cris D'une race à peine assouvie, Et qu'une moitié de Paris En doive l'autre à Cracovie ?

Mais passons nos beaux tortillons *, Et ces grands casseurs de raquettes " Qui volent comme papillons, Qui courent comme postillons Après l'argent de nos layettes*, Et laissons tous ces cotillons A la mercy de ces brayettes.

Par vous, pernicieux Agent, Nos chevaux jeusnent à la crèche :

(1) Débauchés. — (2) Jean de Werth, commandait l'armée bavaroise ; après avoir défait le maréchal de Gassion, il fut fait prisonnier par le duc de Saxe-Weimar en 1038 et resta plusieurs années prisonnier à Vincennes. — (3) Démon qui avait envahi le château de Vauvert, sous le règne du roi Robert. (P. L.) — (4) On appelle encore

tortillons un galant qui tortille auprès des femmes. — (j) Vantards, fanfarons

(6) Coffres, (P. L)

Vous avez volé nostre argent, Il n'est endroit où le sergent N'ait fait quelque mortelle brèche.

Et par vous le peuple indigent Ne sçait de quel bois faire flèche.

Les imposts ont flus et reflus Sur nos prétieuses tavernes, Et par vos injustes refus, Vous avez rendu si confus Tous les officiers subalternes, Que ces pauvres gens ne vont plus Que la nuict, comme des lanternes.

Un Prince en vain vous demanda

Du secours pour la Catalogne ',

Et le siège de Lérida,

Qui nous fit chanter des Oiiy-da

D'une folle et piteuse trogne,

Fit voir que l'argent n'aborda

Qu'au port de l'hostel de Bourgogne*.

Ce fut lors que les délicats Virent bien vostre perfidie, Que vous riiez à tour de bras Des farceurs dont vous faisiez cas, Pour quelque sotte Comédie, Cependant qu'ailleurs nos soldats Jouoient leur propre Tragédie.

Les François estoient resjouys Que nostre France fût pourveuë D'un si grand nombre de louys 3 ; Mais ils se sont esvanouys Par vostre avarice impreveuë, Et les ont si bien esblouis Qu'ils en ont tous perdu la veuë.

Le marchand, partout endebté, N'a plus personne à sa boutique ;

(1) Louis II, prince de Condé, avait été envoyé en Catalogne, où l'armée du roi, commandée par le comte d'Harcourt, venait de subir un cruel échec devant Lérida, il reprit le siège de cette ville, mais dut, à son tour, ballre en retraite. — (2) C'est-à-dire que l'argent destiné aux troupes de Condé servit à entretenir la troupe italienne du théâtre de l'hôtel de Bourgogne. (P. L.) — (3) La fabrication des louis d'or commença en 1640.

LE MIMSTRE d'ÉTÀT FLAMBÉ 243

Cicéron ' n'est plus escouté ; Sainct-Cosme 2 n'est plus consulté ; Sainct-Yves* reste sans pratique ; Et dans leur mérite enchanté La Fortune leur fait la nique.

Le meilleur bocan * du Marais Devient presque une solitude ; La Decombe B y régente en paix :

Gens d'espée et gens de Palais N'y causent plus d'inquiétude, Et Priape y casse du grais 6 Aux filles qu'il mit à l'estude.

Le poulet d'Inde et le cochon

Ne leur doivent plus rien de rente,

Marotte, Cataut et Fanchon,

Qui vendent jusque à leur manchon,

Y sont vaines tables d'attente,

Et Babé, Margot et Nichon "

N'y font pas plus que la servante.

Le Brétilleux est sans chalands, Morel n'enseigne plus à lire, Boisseau n'estalle plus d'escrans, Martial ne vend plus de gants, Rangouze ne sçait plus qu'escrire, Richard ne va plus chez les Grands, Et Vinot n'a plus de quoy frire 8.

Neufgermain ne dit pas un mot,

Les Muses ne l'ont plus pour Moine ;

Le Savoyard plaint chaque escot ;

V Orviétan est pris pour sot,

Il n'a ny théâtre ny baume ;

Et Cousin, Saumur et Sercot

Ne gaignent plus rien à la paume '.

(1) Cicéron personnifie l'avocat. — (2) Le chirurgien. — (3) Le procureur. — (4) Lieu de débauche. — (5) Célèbre « maîtresse de maison close ». — (6) Travailler sans profit. — (7) Filles galantes, la petite Nichon est la plus connue, elle est citée dans plusieurs mazarinades. — (8) Morel, professeur d'écriture ; Jean Boisseau, peintre et enlumineur du roi ; Rangouze écrivait des lettres pour obtenir quelques écus ; Vinot, célèbre cuisinier. — (9) Louis de Neuj germain, poète hétéroclite du duc d'Orléans ; Philippot, dit le Savoyard, chantait sur un théâtre en plein vent.au bas du Pont-Neuf, devant la rue Guénégaud ; l'Orviétan, tenait boutique sur le Pont-Neuf, où il vendait ses drogues en chantant et en faisant des grimaces; Cousin, Saumur et Sercot, joueurs de paume.

Cardelin semble estre perclus :

Son corps n'opère plus merveille, Carmeline, en un coin reclus \ Voit ses policans2 superflus ; Le Coutelier mesme sommeille ; Et Champagne 3 ne coiffe plus Que la poupée ou la bouteille.

Sur le Pont-Neuf, Cormier * en vain Plaint sa gibecière engagée ; La Roche ! y prosne pour du pain ; La pauvre Foire Saint-Germain Fait des cris comme une enragée Et les Pages n'ont plus de main Pour en escroquer la dragée.

Le crédit, par vous occuppé,

Fait partout de sanglantes courses,

Tout nostre bonheur est frippé ;

Nostre cher espoir est duppé ;

Nos malheurs n'ont plus de ressources,

Et nostre heureux sort usurpé

A fait des balons de nos bourses.

Vous estiez plus ferme qu'un roc,

Quand vous heurtiez quelque personne ;

Vous avez inventé le « Hoc » 6

Qui met la conscience au croc

Dès l'instant mesme qu'on s'y donne,

Et le frère coiffé de froc

Vouloit l'estre d'une couronne '.

Vos niepces 8, trois singes ragots, Qu'on vit naistre de la besace, Plus méchantes que les vieux Gots Et plus baveuses qu'escargots,

(1) Cardelin, farceur et baladin, qui eut d'abord ses tréteaux sur la place Dauphine et fit ensuite partie de la troupe italienne avec Colle et Scaramouche ; Carmeline était un dentiste du Pont-Neuf dont il est question dans Les Aventures de Dassoucy. — (2) Ou Pélicans, c est une tenaille pour arracher les dents. — (3) Champagne, coiffeur de femmes et... intermédiaire en amour, il a une historiette dans Tallemant des Rëaus. — (4) Cormier était aussi un des industriels bouffons du Pont-Neuf ; il faisait das tours de gobelet et débitait des discours joyeux à son auditoire. — (5) Charlatan et bouffon italien, qui se qualifiait de marquis dcila Rocca. — (6) Sorte de jeu de cartes (le hoca) nouvellement introduit en France. — (7) Cyrano semble insinuer que Mazarin voulait devenir roi de France. — (8) Marie de Mancini^née à Rome en 1635, Hortense en 1C4G et Marie-Anne.

LE MINISTRE d'ÉTAT FLAMBÉ 245

Prétendoient ici quelque place, Et vous esleviez ces magots Pour nous en laisser de la race.

Elles avoient fait leurs adieux

A leurs parens de gueuserie,

Pour s'accoupler à qui mieux mieux

Aux Caudales, aux Riclielieux,

Aux grands maistres d'artillerie,

Ravis de voir en d'autres lieux

Les singes et la singerie. „

Vous n'avez point encor jeusné Ny Vendredy-sainct ny Vigile ; L'innocent par vous condamné A bien plus souffert qu'un damné, Que dis-je, un damné ? plus que mille. Ou, pour n'estre pas malmené, Il a fallu qu'il ait fait gille 4.

Vous avez créé des imposts

Sur les plus simples marchandises ;

Vous avez fait mal à propos

Enchérir la liqueur des pots

Pour qui je vendrois mes chemises,

Et prenez de nostre repos

Les usures et les remises.

Vous voyez nos maux sans blesmir ; Ils frappent en vain vostre oreille, Vostre crédit veut s'affermir Sur des taxes qui font frémir ; Et si vostre fureur sommeille, Pour nous empescher de dormir Le Moine-bourru la resveille \

Par vous le Conseil infecté "

N'a plus rien de bon que la mine ;

Il se porte à l'extrémité,

Pour nous oster la liberté

D'avoir icy quelque farine,

Et vous nous avez tout osté,

Hors la crainte de la famine *.

(1) Disparaître, s'enfuir. — (2) On appelait ainsi un fantôme habillé en moine qui courait les rues pendant la nuit et maltraitait les passants. — (3) Le Conseil de régence qui siégeait à Saint-Germain ou était la Cour. — (4) Pendant le siège et le blocus de Paris.

246 LE MIMSTRE d'ÉTÀT FLAMBÉ

Quoy qu'aient pu faire vos suppôts Pour nous envoier la tempeste, Parmi nos cris et nos sanglots Nous meslons pourtant quelques rôts ; Nous prenons du poil de la besle', Qui fait enrager Atropos Depuis les pieds jusqu'à la teste.

En effet, quoy que dès long-temps Vous voliez tout à tire d aisles, Malgré vous et malgré vos dents, Nos convois nous rendent contents*, Et tous nos généraux fidèles Font chez nous plus de pénitents Que vous ne faites de querelles.

Vous pensiez, faute de morceaux, Mettre à nos jours de courtes bornes, Mais depuis peu, chappons et veaux, Bécasses, moutons, lappereaux, Nous empesclient bien d'estre mornes ; Paris est fourny de pourceaux, Et crève de besles à cornes.

Cependant La Pomme de Pin,

La Chasse, L' Esc harpe et La Couppe,

L Aigle, Les Faisans, Le Dauphin,

Le Cormier et Le Gros Raisin 3

Ont tousjours depuis quelque trouppe,

Confuse de voir que le vin

N'y reproche rien à la souppe.

C'est là que nous bénissons tous Nos ressentimens légitimes ; Que nous voyons, à deux genoux, Les traicts qu'Apollon contre vous Décoche tous les jours en rymes, Et qu'il s'y boit autant de coups Que vous avez commis de crimes.

Mais c'est trop long-temps caquetter :

De toute part le peuple aborde,

(1) C'est-à-dire : nous recommençons à boire de plus belle. (P. L.) — (2) Les convois de farine qui traversèrent les lignes de 1 armée royale pour ravitailler Paris. — (3) Célèbres cabarets. Voir notre édition des OLuv/es libertines de Claude Le Petit, Paris, 19ia, p. 2u9. Ode à ta louange de tous les cabarets de Paris, 1021, etc,

LE MIK1STRE D'ÉTAT FLAMBÉ 247

Qui, sans doute, vient d'arrester Qu'on ne devoit point le traitter Sur « A l'aide I Miséricorde » !

Qui nous a fait souvent chanter :

Qu'on peut estre pendu sans corde.

Mazarins ! quel estrange ennuy !

Voilà desjà qu'on me l'enlève.

' Il n'a plus d'espoir ny d'appuy, Grais et leviers pleuvent sur luy, Et s'il n'en reçoit quelque trefve, Maistre Jean-Guillaume1 aujourd'huy N'officiera point à la Grève.

L'y voilà, pour nostre intérest ; Viste, bourreau, qu'on le secoue !

Tout va bien, Maistre Jean est prest.

Ha I parbleu, voilà qui me plaist I 0 justice, que je te loue I Mais, dans le bel estât qu'il est, Il nous fait encor la moue.

Pour Dieu I ne te rebute pas ; Fais paroistre icy ta vaillance, Imprime tes pieds sur ses bras, Tiens-t'y droit comme un eschalas ; Achève en luy nostre souffrance, Et ne te plains point d'estre las De faire du bien à la France.

Encore trois ou quatre coups,

Mon pauvre Maistre Jean-Guillaume;

Pèse plus fort, contente-nous ;

Fais si bien avec tes genoux,

Que les carabins de Sainct-Cosme *

Escorchent vite, au gré de tous,

L'Escorcheur de ce grand Royaume.

Allons bénir Dieu promptement Dans l'Eglise de Nostre-Darae.

C'en est fait : 0 l'heureux moment I Le Bourgeois et le Parlement Ne craindront jamais cet infâme ;

(1) C'est le bourreau que l'on désignait sous ce nom. — (2) Les écoles de chirurgie étaient dans la rue des Cordeliers, près de l'église paroissiale de Saint-Cosme.(P. L.)

248 LE GAZETTIER des-interressé

Le Bourreau prend son vestement Et le Diable gobe son âme !

Epitaphe.

Icy gist pour long-temps, ou plustost pour jamais, Un homme dont chacun maudit la destinée ; Dieu luy veuille donner la paix De mesme qu'il uous l'a donnée !

Ceux qui attaquent le Cardinal Mazarin par sa naissance, et qui en veulent faire son premier crime, ou qui s'imaginent que sa condition luy deffcndoit d'approcher de si près des degrez du Throsne, ne doivent pas estre mis au rang des Sages, et j'ose dire que le feu mesme qui les échaufle, les aveugle en cette rencontre. Nostre condition est une ; il n'y a que la vertu qui nous distingue, et la noblesse ne peut pas avoir tousjours esté vieille. Outre que ceux qui n'ont point receu de faveurs de la Nature peuvent prétendre légitimement à celles de la Fortune, il est certain que Dieu relève la bassesse et qu'il abaisse la grandeur quand il luy plaist, comme dit Chilon, et comme l'Escriture nous l'enseigne, et que les Roys, qui en sont appeliez les vivantes et les plus parfaites Images, peuvent limiter sans faillir, et faire quelque chose de rien par une espèce de création qui ne doit pas tenir lieu de miracle. Toutes les terres ne peuvent pas estre si prétieuses que celles des Indes ; toutes les tailles ne peuvent pas estre de Géans ; tous les Princes ne sont pas sortis de l'ancienne maison de Saxe, et pour expliquer ma pensée par la remarque d'une Histoire, il n'appartient qu'à Servius de coucher toutes les nuicts avec la Fortune. Il est mesme permis aux particuliers de cueillir des rozes parmy les espines, de choisir des perles dans le limon, et de tirer de l'ambre du sable. C'est en cecy que la volonté des Roys peut estre et leur excuse et leur loy, qu'ils sont en droit de tirer des hommes nés dans la fange et dans la poussière pour les porter aux plus hautes charges, et que leur choix est bien souvent une marque de leur jugement et de leur conduite. Je n'en rappelleray point icy d'exemples, quoy que toutes les Monarchies en soient pleines, et qu'on n'ait veu presque autre chose dans tous les Empires. C'est assez pour fermer la bouche à ceux qui déclament d'abord contre le Cardinal Mazarin pour estre né dans une pauvreté honteuse, et qui le treuvent digne de malédiction pour ce qu'ils le treuvent aujourd'huy digne d'envie Les personnes qui l'ont eslevé au Cardinalat et au Ministère l'ont pu faire pour

(1) A Paris, chez Jean Brunet, rue Neuve S. Louis, au Canon Royal, prés te Palais. M.DC.XLIX (Î6t,9). In-4 de 24 pp. chiffr.

ce qu'elles l'ont voulu ; et comme ces personnes-là mesme nous doivent estre sacrées, nous ne pouvions nous opposer à leur volonté sans quelque espèce de Rébellion et de Sacrilège. Mais comme une femme autrefois appella de Philippe endormy au mesme Philippe esveillé, nous pouvons aussi en appeller de l'assoupissement au réveil, et de la Patience à la Justice. Le Cardinal Mazarin pouvoit bien mettre son industrie en usage pour se laver de la pauvreté, qui estoit un second péché originel dans la famille de ses pères ; il pouvoit joindre les vertus Chrestiennes aux Morales et aux Politiques pour s'en défaire, et travailler pour son salut, pour sa gloire et pour sa fortune. Cependant cet amour abominable qui ne cherche que les enfans, et qui n'en sçauroit estre jamais le père, a esté une des premières occupations de sa vie ; il a connu ce vice lorsqu'il le pouvoit à peine nommer, et s'y est abandonné dans un âge qui est dans tous les autres l'âge d'innocence. Dans ce commerce, pour qui les loix n'ont pu trouver de moindre punition que celle du feu, il fit depuis l'épreuve de ce Tirésias de la Fable pour mettre toutes les abominations en usage, et dans cet estât dont l'idée seule fait trembler, il fut long-temps le mary de ceux-là mesme dont il avoit esté la femme. Cette horrible galanterie l'approcha de plusieurs personnes pour estre et l'objet et le ministre de leurs voluptés enragées ; de leur galand et de leur maistresse, il devint ensuite leur maquereau et s'efforça, par toutes ses brigues, de leur procurer ce qu'il ne pouvoit plus leur vendre. Il fut assez heureux dans cette négociation scandaleuse ; il lira d'abord quelque fruict de cette ambassade, et quand il se vit quelque argent, il se mit insensiblement dans le jeu ; il introduisit ceux qui luy apprenoient à pipper et leur fit vendre souvent ses maistres à moindre prix que Judas ne vendit le sien. Comme il réussit dans cette nouvelle trahison, et qu'il crût pouvoir hazarder tout seul ce qu'il ne faisoit auparavant qu'en partie, il rencontra ce qu'il cherchoit ; il fit, avec le temps, un grand nombre de malheureux et de duppes,et commença dès lors à remplir les Hospitaux et les Monts de piété de ses péchés et de ses usures, Il est vray que cecy ne succéda pas tout d'un coup et qu'il faisoit quelquefois d'assez grandes pertes pour un homme à qui le moindre gain devoit estre considérable, mais il tiroit aussi quelquefois des advantages de ces pertes, pource que dans la fureur du jeu il se joiioit enfin luy-mesme, comme ces peuples d'Allemagne dont parle Tacite, et qu'il devenoit le confident nocturne de ceux dont le hazard l'avoit fait esclave. C'est ainsi que son nom s'accrût à Rome avec ees moyens, que ceux qui l'avoient eu au lict le voulurent avoir à table, et qu'ils l'assistèrent de leur faveur avec tant d'empressement, qu'il fit tousjours depuis ou les délices ou l'espérance de ceux qui n'estoient pas encore venus jusques à la dernière bestialité. Il ne pouvoit oublier ce furieux amour de luy-mesme ny des autres, pource qu'il est impossible de blanchir un More et d'effacer les diverses marques d'un Léopard, pour me servir des termes de S. Grégoire de Nazianze, ou, pour parler avec Hiéroclès dans Aristophane, de faire marcher droit un

Cancre. Après cet appareil infâme, il brigua l'amitié de quelques personnes considérables; il eut mesme quelques emplois assez glorieux, et l'un des successeurs de sainct Pierre ne voulut pas estre le dernier à luy procurer quelques avantages. Mais il ne ménagea pas mieux ses intérests que ceux du Duc de Mantoue et de son Roy légitime ; il leur fit voir qu'il pouvoit estre sacrilège, traistre et rebelle, et ne manqua pas d'estre tous les trois dans une mesme personne. Quoy qu'il eût sujet de travailler pour leur bien commun, il ne changea ny de condition ny d'humeur, il retourna contre leur créance à ses premières fourberies et ne put, non plus, se défaire de son naturel avec des personnes de vertu, que ce bouc de Mendez, en Egypte, qui pour estre enfermé avec des femmes fort belles n'en devenoit pas plus amoureux, mais qui ne s'adonnoit qu'à des chèvres.

Aristote dit que les uns sont faits bons par la Nature, quelques-uns par la doctrine et quelques autres par l'accoustumance ; et le Cardinal Mazarin voulut témoigner qu'il estoit d'un quatriesme ordre et qu'il ne pouvoit devenir bon que par un miracle.

Le Cardinal de Richelieu, qui avoit connu son esprit et qui l'avoit gaigné par quelques pensions secrettes, n'eut pas beaucoup de peine à corrompre un homme si corrompu ; il l'approcha de "sa personne autant qu'il lui fut possible et trouva qu'il luy esloit nécessaire pour l'exécution de ses desseins, de la mesme sorte qu'il est nécessaire qu'il y ait des bourreaux pour l'exécution des Arrests et des Sentences. La facilité qu'il rencontra dans un homme, qui estoit de ceux qui de Mammone se font des thrésors d'iniquité ne le trompa point, il se l'assujetit par ses dons et par ses promesses, et luy procura de si bons offices qu'il pût estre compté au nombre de ses plus heureuses créatures. Le Cardinal Mazarin, qui avoit esté l'espion du Cardinal de Richelieu, se persuada qu'il en pouvoit estre le rival ou le successeur ; et quand il se ressouvint qu'on l'avoit honoré du chapeau de Cardinal, luy qui n'eût pas refusé mesme le Turban, s'il en eust esté sollicité par quelque présent considérable, il porta plus loin son ambition et son avarice et voulut estre gouverneur du Roy et premier ministre de son Estât, pour estre plus aisément le fléau de ses peuples. C'est dans ce Ministère naissant qu'il a fait languir dans les prisons, ou des personnes qui n'estoient coupables que de n'avoir pas affecté ses crimes, ou qui n'ont esté mal-heureuses que pour avoir esté innocentes, et qui ne luy avoient esté peut-estre suspectes que pour avoir osé prier Dieu de le convertir. C'est dans ce Ministère naissant que les Reauforts et les Houdancourts ' furent les premiers objets de sa rage, pour ce qu'ils estoient trop généreux et trop gens de bien pour en estre les instrumens, et qu'il

(1) Anne d'Autriche, à qui Beaufort avait manqué de respect, Tarait fait emprisonner au château de Vincennes d'où il s'était évadé le 31 mai 1648. — La Molhe Houdancourt avait été enfermé à Pierre Encise du 28 décembre 1C44 à septembre 1648 à la suite de la perte de Lérida ; le 29 février 1649, la Cour lui avait enlevé ses régiments.

considéra leur vertu comme un obstacle, et comme un rempart qui s'opposeroit à toutes ses brigues. Il fît serrer étroitement le premier au bois de Vincennes pour tascher d'y estouffer des qualitez qui ont fait des Dieux dans le Paganisme ; et pour venir à bout du second, il s'efforça de gaigner un Parlement et de violer cette Vierge d'Hésiode, cette belle Reyne du monde, comme l'appelle Pindare, la Justice en un mot, dont Platon fait le fondement et la colonne des Républiques et des Monarchies. Ce fut alors une chose étrange, qu'un ennemy de l'Estat fit emprisonner un Prince pour la seureté de l'Estat; qu'un voleur public pressast hautement la mort d'un Général et d'un Vice-Roy pour luy supposer ses mesmes crimes, que Verres reprochast à l'un le larcin et que Milon en voulut faire condamner un autre pour meurtre. Comme l'attouchement de l'Aconit n'infecte les corps sains qu'avec peine, au rapport des naturalistes," et qu'il empoisonne aisément ceux qui sont desjà blessez, le Cardinal Mazarin fit toucher de l'argent en cette occasion à plusieurs personnes pour reconnoistre les sains d'avec les malades, pour infecter les uns et pour s'assurer des autres, et trouva tant de soumission dans les derniers qu'on ne doute plus que Monsieur le Mareschal de La Mothe ne les ayt eus pour ses parlies, pour ses tesmoins et pour ses Juges. Quoy que l'innocence ne soit guères sujette à la fièvre, il est certain loulesfois que ce grand homme eut besoin de quelque autre chose pour ne pas trembler, que le secours du Ciel luy fut extrêmement nécessaire, et que ceux qui vouloient renverser son bon droit par leur imposture et par leur opiniastreté durent s'écrier que c'esloit là le doigt de Dieu, comme s'écrièrent les Magiciens d'Egypte, quand ils virent que leurs illusions estoient ridicules et que leurs faux serpents estoient dévorez par la verge de Moyse. Les Princes et les Généraux d'armées n'ont pas seulement servy de matière à sa jalousie et à sa fureur, les Magistrats qui l'ont espreuvée en plusieurs rencontres ont reconnu à leurs despens ce que dit le Sage dans ses proverbes : « Qu'il n'est rien de plus insupportable qu'un valet quand une lois il est devenu maistre ». Les uns ont achevé leur vie dans l'exil ; et le poison a mal-heureusement advancé la mort des autres. Après n'avoir peu faire mourir sur les eschaffauts ceux qu'il n'avoit peu corrompre sur leurs sièges, il les a condamnez par les arrests de sa politique et s'en est fait des victimes propres pour faire craindre sa puissance où l'on ne craignoit point sa justice. Il n'est presque point de Cour souveraine qui ne se soit veuë ou séduilte ou deschirée dans quelques-unes de ses parties ; il a porté la division et le désordre où il n'a peu porter le fer et le feu, et s'est fait une entrée secrette par ses pensions, où il devait estre en horreur par sa cruauté. Il n'a pas esté satisfait de remplir les prisons et les hospitaux comme il a rempli les banques ; il a tiré de l'Eglise un frère Moyne qui avait fait vœu de pauvreté ; il a voulu que la Mître et le Chappeau marchassent de compagnie avec le Froc et qu'il fût déclaré Vice-Roy en Catalogne pour confondre le Nouveau Testament avec l'Ancien et pour adjouster la Royauté au Sacerdoce. Il ne s'est pas çpntenté de

protéger les partisans, il en a créé de tous costez et n'a reraply les meilleures villes que de ces pestes publiques pour profiter de leur malédiction et de leurs crimes, comme les Sacrificateurs d'Israël s'engraissoient autrefois des péchez du peuple. Dans un temps où la paix nous estoit promise de nos victoires, il en a retardé les traittez les plus honorables pour avoir loisir de faire transporter ses larcins en Italie sous prétexte d'y faire la guerre et s'est rendu fameux et redoutable par nos richesses, cependant que des armées entières périssoient ailleurs par la peste et par la famine. Il a voulu que Lérida ayt eschappé à des personnes qui faisoient la pluspart des resjouissances publiques, et de qui les entrées dans les villes avoient tousjours esté autant de triomphes. Il a troublé Naples par ses brigues pour y faire succomber un Prince ' par ses artifices et pour faire chanter à nos despens et à nostre honte de secondes Vespres Siciliennes à toute l'Espagne et nous a fait battre au son des violons de Crémone comme ces pauvres esclaves dont parle Aristote, que les Toscans fouettoient autrefois au son des fluttes.

Après cette vérité, il est bien à Craindre que les estrangers ne nous fassent à l'avenir le mesme reproche qu'un orateur faisoit autrefois à ceux d'Athènes, qu'ils ne traittoient jamais de la paix qu'en robes noires, pour ce que c'estoit là la marque du dueil qu'ils portoient des parens et des amis qu'ils avoient perdus dans les sièges et dans les batailles. En effet, combien d'enfans le Cardinal Mazarin a-t-il desrobé aux pères ? Combien de marys a-t-il enlevé aux femmes ? Combien de frères aux sœurs ? Combien de soldats aux officiers ? Combien d'officiers aux généraux et combien d'hommes à toute la France ? Le nombre en est tel et l'impiété qui a suivy cette fureur est encore si fraische à nostre mémoire, qu'il peut estre convaincu par sa bouche mesme d'avoir changé des Temples en Escuries, quelques-unes de nos Provinces en déserts et plusieurs Villes en cimetières.

Pour en faire rire quelques-uns, cependant qu'il en faisoit pleurer une infinité, il a tiré de l'Italie des farceurs ° de qui les postures n'estoient guères plus honnestes que celles de l'Aretin, qui faisoient profession ouverte d'introduire les images de toutes les voluptés scandaleuses par les yeux et par les oreilles, et qui, pour estre entendus avec moins de peine et avec plus d'authorité, enseignoient à faire des maquerelages de tout sexe en plein théâtre, et, ce qui n'est pas moins étrange dans une maison Royale, il en a fait venir d'une autre espèce pour nous endormir au son des théorbes et des guitares ; et comme les compagnons d'Ulysse, enyvrez du fruit qui leur fut offert, oublièrent leur pays, il a creu de mesme que nous pourrions oublier tous les intérêts du nostre après avoir esté estourdis de cette musique. Mais estoit-il croyable que des machines qui nous avoient plus

(1) Le duc de Guise (Henri II, de Lorraine), et son expédition de Naples, décembre 1647. — (2) Il s'agit probablement des comédiens italiens que Louis XIII avait fait venir d'Italie en 1639 et qui jouaient en 1644-1645 à la Comédie Italienne.

cousté que toutes celles de la guerre ne fissent point trembler d'horreur ceux qui en avoient la veiie ? Que ces limonades qu'on y versoil avec une profusion galante, et qui avoient esté composées du sang de tant de sujets fidèles, ne laissassent aucune frayeur aux plus altérés et aux plus stupides ? Que nous eussions de l'admiration pour des Scènes toutes remplies de nos souffrances et de nos misères, et de l'amour pour des spectacles qu'on nous faisoit achepter par le sacrifice de tant d'innoccns, et par la désolation de tant de familles ? Estoit-il croyable qu'on deut payer tant d'obsèques et tant de ruines par des Métamorphoses d'Ovide et par des fables d'Homère ? Que tant d'ombres et tant de mânes deussent estre appaisées par des Sarabandes Italiennes, et qu'une farce deut estre le prix de tant de victimes immolées à l'ambition et à l'avarice ! Le Cardinal Mazarin a cru sans doute qu'il seroit de cette dance comme de celle des Corybantes, qu'on ne pouvoit jamais voir dancer sans estre espris de mesme fureur, ou comme /Elian nous asseure que les Pescheurs attirent aisément dans leurs filets les Pastenades de mer quand ils les divertissent par quelque chant ; il faut dire de nécessité que ce Cardinal n'a pas eu meilleure opinion des François que de ces poissons, et qu'il a creu nous surprendre et nous appaiser par l'harmonie de ces Courtisanes effrontées. Mais il avoit oublié que la Musique estoit une chose bien importune dans le dueil, et sur tout dans un dueil public ; que la France n'en feroit pas moins que cet Empereur, qui, songeant à la deffaite de ses Légions, ne cessoit de répéter : « Rends-moy mes Légions, Varus », et qu'elle crieroit tousjours de mesme après luy : « Rends-moy mes enfants, si tu veux que je me console. »

Du jeu de Barbare, il a passé à celuy de Phrénétique. Après avoir creusé des Sépulchres atout un peuple, il a fait eslever un Palais à des chevaux1, et je nesçay pas mesme s'il n'a point eu un dessein secret d'en porter quelqu'un aux premières dignitez et de le ti'aitter avec le mesme appareil que cet abominable Empereur trailtoit le sien, qui luy faisoit manger son avoine dans des vases d'or, et qui avoit entrepris de le faire Consul de Rome. A n'en point mentir, il y a de l'estonnement et de la honte à voir des Princes incommodez où des chevaux ont des appartemens superbes, et la postérité aura peine à croire qu'une curiosité cruelle ait basty des Escuries de ruine de toutes nos villes.

Le soin qu'il a eu de ses domestiques de manège et de voiture ne luy a point fait perdre celuy de ses Niegces ~ pour fortifier sa tyrannie par

(1) Les écuries du Palais Muzarin étaient placées le long de la rue Richelieu, et pour leur construction le Cardinal eut recours aux plus habiles... On n'y vit ni ornements frivoles, ni dorures, ni peintures, mais on déploya un grand luxe dans le choix des bois appliqués aux mangeoires et aux râteliers, dans la place réservée aux chevaux, dans les nombreuses issues ménagées au service (de Laborde : Le Palais Mazarin). — Ce palais, construit à la suite des jardins du Palais-Royal, entre la rue de Richelieu et la rue Vivienne, est en partie utilisé par la Biblioth. nat. — (2) Laure, Olympe, Marie, Hortensc et Marie-Anne Mancini, Anne-Marie et Laure Martinozzi.

l'appuy des plus puissantes maisons de France, et c'est pour cette raison qu'il a tourné ses yeux du costé de l'Arsenal, du Chasteau Trompette et de Richelieu, et qu'il s'est proposé d'avoir pour gendres des grands Maistres d'artillerie, des Colonels de l'infanterie françoise et des Généraux des Galères. Ces mariages, qui avoient esté conceus avec grand éclat, n'ont pas esté pourtant enfantez avec grand succez, et le bruit n'en a pas plus duré que la vie de ces animaux du Pont dont un mesme jour, à ce qu'on dit, voit la mort et la naissance. Pour faciliter un si haut dessein, il avoit fait mettre des imposts sur toutes les marchandises ; il avoit taxé pour leur mariage toutes les nécessitez de la vie, et peu s'en est fallu qu'il n'ait en un point ressuscité Vespasian, qui avoit imposé des tributs sur les urines.

On s'est mis souvent en peine de le porter à de meilleurs sentimens ; on luy a représenté les misères et les cris du peuple, mais on l'a tousjours trouvé sourd, comme on l'avoit trouvé aveugle, et quoy qu'on ayt peu faire pour le persuader et pour le convaincre par nos souspirs et par nos larmes, il a tousjours esté comme cette Médée de l'ancienne Tragédie qui voyoit le mal et qui ne pouvoit se deffendre de le suivre. Aussi n'a-t-il pas esté de ses oreilles comme ce Temple des Tonides, dont parle Pausanias, dans lequel on n'estoit pas plustost entré qu'on se sentoit libre de toutes ses maladies, mais phislost comme de ces portes que les Anciens appelloicnt maudittes, qui ne recevoient point de choses pures ny sainctes, et qui ne donnoient passage qu'aux hosties d'exécration et à toutes sortes d'ordures. 11 ne falloit qu'eslre cruel pour mériter son estime ; celuy qui donnoit le plus d'advis avoit auprès de luy le plus de crédit, et qui n'estoit point ennemy du peuple ne pouvoit prétendre à son amitié. C'est dans la foule exécrable de ces Conseillers interressez qu'il a renoncé ouvertement à la dignité de son ministère et au repos de son âme, qu'il a fait tant d'orphelins et tant de veufves, qu'il s'est enrichy de nos désordres et qu'il a trahy tous les sentimens de la Religion et de la Nature.

Cet anathème que Dieu prononce aux réprouvez fait trembler : « Allez, maudit, au feu éternel » ; mais il doit estre espouvantable à ce mal-heureux quand il en adjouste la cause : « Pour ce que j'ay eu faim, et que vous ne m'avez pas donné à manger ; que j'ay eu soif, et que vous ne m'avez point présenté à boire ; que je passois, et que vous ne m'avez point offert de retraitte ; que j'estois nud, et que vous ne m'avez point couvert ; que j'estois malade, et que vous ne m'avez point soulagé ; que j'estois prisonnier, et que vous ne m'avez point rendu de visite. O ciel ! s'écrie le grand Evesque d'Hippone, si celuy qui a refusé du pain est précipité dans les flammes éternelles, à quelles cheuttes doivent estre réservez ceux qui dérobent le pain d'autruy ? Si celuy qui n'a point donné des habits à son prochain est damné, que peut estre celuy qui s'est enrichy de ses despouilles ? Si celuy qui n'a pas receu les passans doit nécessairement périr, que doivent attendre ceux qui usurpent leurs héritages ? Si celuy qui n'a point visité les prisonniers est condamné par un arrêt sans appel, que doivent attendre

ceux qui ont changé les villes en autant de Conciergeries ? Et si ceux qui ne font pas le bien sont menacez d'une peine si horrible, de quels supplices doivent estre persécutez les empoisonneurs, les traistres, les usurpateurs, les meurtriers et les sacrilèges ? » Si ce grand Sainct dit ailleurs « que Dieu est, dans soy-mesme, comme le commencement et la fin dans le Ciel, comme un Roy dedans son throsne ; dans son Eglise comme un père de famille dans sa maison ; dans le monde comme un Gouverneur dans sa Province ; dans les justes comme un Azile et dans les réprouvez comme horreur et tremblement » ; de quelle sorte peut-il estre dans ce Cardinal qui, comme un autre Attila, peut estre appelle le fléau de Dieu? Comme on dit qu'un Ancien voyoit tousjours sa figure de quelque costé qu'il cheminast, on ne peut douter que ce misérable n'ait tousjours ses crimes devant ses yeux en quelque lieu qu'il puisse aller, et que ses divertissemens ne deviennent enfin ses furies. « Le meschant peut trouver des retraittes, disoit Epicure, mais il n'y peut trouver d'asseurance », pour ce que le l pesché ne sçauroit estre impuny, et que le chastiment du mal est dans le mal mesme.

Il n'a pas seulement vomy son venin contre les hommes, il l'a mesme vomy contre Dieu dans la persécution de ceux qui annonçoient sa parole, et n'a pu laisser en repos les Ministres de son Evangile. C'est ainsi qu'il en a fait emprisonner quelques-uns et qu'il a interdit la chaire aux autres ; qu'il en a espouvanlé quelques-uns par le bannissement, et quelques autres par les menaces, comme si on ne pouvoit estre innocent à prescher un Dieu, et qu'il eut entrepris de s'opposer à la gloire de celuy qu'il est obligé de craindre. Après avoir veu qu'il n'estoit pas du siècle des Fables et qu'il ne pouvoit estre le successeur de ces vieux Titans de son pais qui osèrent attaquer les Dieux jusques dans le Ciel, il a eu la hardiesse de porter une partie de sa fureur jusques sur le siège de S. Pierre, de se déclarer contre le Pape après avoir fait assassiner un de ses nepveux, et de protéger ouvertement contre luy des personnes que des larcins publics avoient rendues criminelles au premier chef, de les rappeller au milieu de ce Royaume, et de les remettre dans leurs charges, quoy que leurs mains fussent encore toutes rouges du sang d'un Escuyer de l'Ambassadeur de France. Mais comme toutes ces impiétez s'attaquent directement au Dieu que nous adorons et qu'il ne veut point reconnoistre, c'est à luy à prononcer quelque jour ce qu'il a résolu dans ses décrets éternels, et à faire esclatter comme il luy plaira sa Miséricorde ou sa Justice.

Nous nous plaignons seulement icy que le Cardinal Mazarin se soit paré de nos ornemens, qu'il se soit fait grand de nos perles et qu'il compose encore aujourd'huy ses triomphes de nos gémissemens et de nos misères. Nous nous estions contentez de souspirer dans nos familles; nos plaintes n'estoient point sorties de nos maisons ; nostre lict et nostre foyer avoient partagé toutes nos larmes, et nous n'avions eu pour tesmoins de nostre murmure que nos frères, que nos enfans et nos femmes. Mais

depuis que nous avons veu qu'il s'est emparé ouvertement de l'Estat, qu'il nous a desrobé nostre Prince légitime, qu'il l'a mesme enlevé de nuict, sans avoir égard à sa personne sacrée ny au mal-heur qui pouvoit suivre la délicatesse de son tempérament et de son aage, et qu'il nous a voulu presser par la guerre et par la famine, nous nous sommes fortifiez contre ses attaques et nous n'avons pas moins fait que ces ouvriers qui, pour travailler plus seurement aux murailles de Jérusalem, tenoient la truelle d'une main et l'espée de l'autre. Nous avons reconnu que ce Ministre ambitieux estoit prest de se faire une puissance légitime de l'usurpation, et qu'il ne luy restoit plus rien à faire après s'estre mis au-dessus des loix et au-dessus des Magistrats qui sont commis à la distribution de la Justice. Nous avons remarqué par la suitte, et par la violence de ses desseins, qu'il avoit charmé la plus part des Grands et qu'il avoit esbloûy des Princes pour qui les Poètes les plus des-interressez ont fait éclatter des Odes qui ne valent guères moins que des Hymnes, et pour qui les Orateurs les plus célèbres ont fait des Panégyriques qui eussent passé dans d'autres siècles pour autant d'Apothéoses. Nous avons veu que ces Princes mesmes ont imposé des loix et des chaisnes à des ennemys estrangers, cependant qu'ils souffroient un ennemy domestique ; qu'ils ont estendu nos frontières par la force et par le bon-heur de leurs armes, cependant qu'ils laissoient dans l'Estat un monstre qui affligeoit toutes nos villes et qui désoloit toutes nos campagnes, et que nous faisions des feux de joye dans les rues pour des ennemys vaincus, cependant qu'un tyran allumoit le feu dedans nos maisons ou qu'il y pilloit toutes nos richesses. Parla nous avons veu qu'il vouloit nous empescher d'avoir une espèce de vénération pour leur bras ou pour leur conduitte, et qu'il avoit entrepris de leur desrober toute la gloire que l'envie mesme ne leur ose refuser, puis qu'il disputoit diversement avec eux l'avantage de se faire craindre ; qu'il humilioit les François jusques à la dernière consternation, lorsqu'ils gaignoient des places et des victoires sur les estrangers ; qu'il rendoit icy redoutable l'authorité qu'il y avoit prise, lors qu'ils faisoient ailleurs des sujets ou des prisonniers, et qu'il oposôit au spectacle et au ressouvenir de leurs triomphes celuy de nos funérailles. Nous avons veu qu'il a précipité la mort de plusieurs personnes, pour ne leur laisser pas mesme la langue libre ; qu'il a fait des criminels de tous ceux dont il n'a peu faire des bourreaux, et qu'il a corrompu par ses maximes dangereuses la pluspart de ceux qui l'ont approché, comme on dit que les Thébiens infectoient ceux qui avoient une fois receu leur haleine. Nous avons veu qu'il a chassé d'auprès du Roy ceux qui avoient esté commis dès long-temps à la garde de sa personne sacrée, que leur retraitte n'a guères esté meilleure qu'un exil, et qu'ils n'ont esté mal-heureux que pour avoir esté trop fidèles. Nous avons craint dès lors que le Cardinal Mazarin, qui taschoit d'esloigner d'auprès du Roy tous les gens de bien et tous les hommes de remarque, et qui en approchoit des personnes très suspectes, n'eut des desseins très pernicieux à l'Estat, qu'il

ne voulut faire une Cour nouvelle à force d'y introduire desestrangers et des mercenaires ; que ceux-ci ne dévorassent les peuples après les avoir sucez, et qu'ils n'en fussent les tygres après en avoir esté les sangsues. Nos Plaintes n'eussent pas esté jusques au désespoir, s'il n'eut pris de nos biens qu'en faisant chemin, comme on dit que le chien ne boit de l'eau du Nil qu'en passant, et s'il se fut contenté de nous tondre sans nous escorcher. Mais il a fallu que nos ressentimens ayent esclatté avec nos mat-heurs, quand nous avons veu qu'on ne pouvoit ny le saouler, ny le remplir ; et nous avons reconnu avec un des Sages de Grèce que celuy qui entreprendroit de guérir la convoitise d'un avare, en le voulant rassasier de richesses, feroit la mesme chose que le Médecin qui conduiroit un hydropique aux fontaines. La raison et l'expérience nous ont fait voir qu'en luy fournissant des trésors, nous luy fournissions des armes qu'il employoit à nous combattre, qu'il entretenoit nos ennemis par nostre argent mesme et qu'il ne pouvoit estre eslevé que sur nos ruines.

En effet, quelle apparence y auroit-il qu'un homme qui vouloit oster au premier et au plus auguste de nos Parlemens l'ancienneté de ses privilèges, l'authorité de ses loix, et toutes les marques de sa grandeur, deut avoir en suitte du respect et de l'amour pour les autres; qu'il laissoit subsister un corps dont il retranchoit le cœur et la teste, et qu'il ne tarit pas les ruisseaux après avoir espuisé la source.

Il est de l'authorité du Roy comme de la lumière du Soleil, qui se respand doucement par tout et qui ne fait de mal qu'à ceux qui n'en peuvent souffrir l'éclat, et de l'authorité des Favoris comme de la Lune qui n'esclaire qu'autant qu'elle est esclairée. Mais quand les Favoris ne sont pas contents du pouvoir qu'on leur communique, qu'ils veulent retenir ce qu'on ne fait que leur prester, qu'ils violent et qu'ils profanent ce qu'on leur confie et qu'ils usurpent le droit qu'on ne leur peut accorder, il y va de la conscience des Magistrats et de la générosité des peuples de remédier à l'insolence de ces tyrans et d'arrester des hommes qui courent quand ils doivent simplement marcher. Quelqu'indifférentes ou quelqu'obscures que puissent estre les loix dans les Estats, il y en a tousjours quelqu'une qui s'oppose diversement à la violence des Souverains, pour ce que la Religion qui s'y exerce explique ce qu'un Prince doit éviter et ce qu'il doit suivre. Quelle différence y auroit-il entre l'usurpation et la souveraineté légitime, entre les Tyrans et les Roys, entre les sujets et les esclaves ? Depuis quand les Souverains qui sont appeliez les Pasteurs du peuple en doivent-ils estre les bouchers, et quelle est la loy qui nous dispense de toutes les autres ? S'il est vray qu'un Roy soit dans son Estât ce qu'est un Père dans sa famille, et que les peuples soient aux Roys ce que les enfans sont aux pères, est-il pas croyable que l'Escriture, qui deffend aux pères d'irriter ceux qui leur sont redevables de la vie, fait la mesme deffence aux Roys au regard de ceux qui leur doivent de l'obéyssance ? La Philosophie a-t-elle mis jamais la barbarie au rang des vertus morales ? La Poli-

tique a-t-elle fait une justice de la rage ? Et la Théologie a-t-elle prononcé des arrests qui nous obligent de croire que la cruauté fasse une des conditions des Saincts et des Images de Dieu ? Que peut donc estre devenue cette union, ou plustost cette unité de la clémence des Souverains et de l'amour des sujets ? Par quel exemple le Cardinal Mazarin a-t-il divisé deux choses qui n'en font qu'une en telle rencontre ? Et par quel secret a-t-il entrepris de rendre des Roys glorieux par le mal-heur de leurs peuples, qui n'ont jamais eu pour eux que des obéyssances et des bénédictions publiques ? Est-il tombé dans la maxime furieuse de cet Empereur : « Qu'on me haïsse, pourveu qu'on me craigne » ? A-t-il jugé qu'il estoit de nous comme de ces bestes farouches qu'il est plus aisé de combattre que d'apprivoiser ? Et s'est-il persuade qu'un throsne ne pouvoit mieux estre affermy que sur des sépulchres ? Certes, la bonté des Princes et l'amour des peuples sont deux choses inséparables ; ce sont ces deux caractères des Hébreux, dont l'un est nommé par eux la gauche, ou l'obéyssance par qui le Prince est redouté des estrangers, et la nomment le Glaive de Dieu ; et l'autre la droitte, qui le fit aymer, à qui ces Hébreux mesmes ont donné le nom de Clémence, et qu'ils appellent le Sceptre de Dieu.

Le Cardinal Mazarin a tout confondu, cependant, sous le nom du Prince ; il a prostitué son caractère et sa volonté absolue dans tous ses ouvrages propres ; et comme s'il eut eu dessein de rendre son règne odieux à tous les hommes, il l'a (ail le tyran et le menrtrier de ceux qui le demandent comme leur Roy légitime et qui le reconnoissent comme leur véritable Père.

Mais après avoir manqué dès long-temps à ce que la Religion a de plus sainct et de plus sacré, il n'a pas eu beaucoup de peine à manquer à la Politique ; après avoir mesprisé les commandements de Dieu.il luy a esté facile tle violer les loix humaines et de rendre son ambition plus grande et plus forte que la coustume et le droit des gens. Il n'a regardé l'Estat que du coslé qui luy pouvoit estre utile ; il n'a considéré la Justice que par son bandeau et sans réfléchir sur cette peinture morale ; il s'est persuadé qu'elle estoit aveugle comme la Fortune. Dans cette opinion criminelle, il n'a laissé au Roy que ie titre, et n'a laissé que l'ombre de la Régence à la Reyne ; et pour des-honorer les premières années du Fils et les dernières années de la Mère, il a voulu faire le Roy et le Régent tout ensemble; il a disposé des charges, des emplois et des bénéfices, et s'est mis en possession de tout ce que les Roys ont en propre. C'eut esté peu pour luy s'il n'en eut encore passé les limites ; et quand il s'est treuvé des personnes qui luy ont conseillé depuis peu de travailler au bien de l'Estat, il en a parlé avec des sentimens de vray François, et n'a pas moins fait en cecy que ce Grachus qui parloit, au rapport de Cîcéron, comme un Procureur fiscal de la République Romaine, cependant qu'il en dissipoit toutes les finances.

Pour empescher que nous respirassions dans le port après la tem-

peste, il a treuvé des obstacles à la paix qui n'en avoit point d'elle-mesrae, et n'a peu souffrir qu'un Prince tout généreux et tout sage esteignit par sa conduitte et par sa bonté une guerre qui n'a fait depuis si long-temps qu'un brazier espouvantable de toute l'Europe. Quelle consolation et quel remède pouvions-nous donc espérer d'un Ministre qui n'estoit gras que du sang des peuples ? D'un Cardinal qui mettoit tout en usage pour abolir ou pour profaner nos plus augustes Mistères ? Et d'un Médecin qui ne guérissoit les maladies qu'en faisant mourir les malades ? S'il est vray, ce qu'a dit un Ancien, que le premier bon-heur estoit de ne naistre point, et le second celuy de mourir bien-tost, il eut esté advantageux pour nostre salut que la vie du Cardinal Mazarin eut esté simplement imaginaire, comme celle des Dragons et des Harpies de la Fable, ou qu'il n'y eut eu, pour le moins, que quelques heures entre son berceau et sa sépulture. Les larmes qu'un Sage appelle le sang d'un cœur meurtry n'auroient pas si long-temps coulé sur nos joues ; nous serions encore à faire entendre nos plaintes, et nous n'aurions pas esté la proye des maux qui eussent arraché des gémissements publics de la constance des martyrs et de la Philosophie des Stoïques. C'est pour cette raison que les plus patients et les plus stupides se sont resveillez de leur assoupissement honteux, que les peuples se sont eslevez à la confusion et à la perte de ce Ministre, et que le Parlement a renouvelle ses coups et ses arrests contre les usurpateurs estrangers, comme les Grecs foiietloient aulrelois les Ilotes, de temps en temps, pour leur faire ressouvenir de leur condition première. Il ne pouvoit ny mieux faire, ny retarder davantage, et si les Philosophes de Perse s'estudioient autrefois à faire mourir les rais et les souris dans la créance qu'ils avoient que leur Dieu les avoit en exécration, il ne faut point douter que les Magistrats n'ayent esté justes quand ils se sont eslevez à la ruine d'un homme qui est devenu fameux par l'excez de tant d'impiétez inoiiies, et pour le nombre de ses sacrilèges. Le dernier effet qu'il fait est une marque de son impuissance; il vomit tout le venin qui luy reste et redouble sa fureur quand il n'a plus de quoy la faire durer, comme ces flambeaux qui redoublent leur lumière quand ils sont prests de s'esleindre. Quoy qu'il en soit, il faut que nos bonnes œuvres esloignent de nous un Tyran que nos péchez avoient attiré dans ce Royaume ; que nous nous servions mesnie, s'il est besoin, de Processions générales contre ce monstre, comme on s'en servoit autrefois quand quelqu'un estoit apparu dans une contrée, et qu'enfin nous espérions que Dieu exaucera les gens de bien dans cette ville assiégée de tous costez, par la mesme miséricorde qui a exaucé le bon larron dans la Croix, Job sur le fumier, Hiérémie dans la fange, Daniel dans la fosse aux Lyons et les trois enfans au milieu de la fournaise.

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