III. — LA SYBILLE MODERNE, OU L'ORACLE DU TEMPS
Je puis dire aux François ce que sainct Paul escrivoit à ceux de l'Eglise de Corinthe : « Vous avez assez de gens qui vous louent, mais vous n'en avez point qui vous reprennent. » Le François est si amoureux de ce qu'il ayme, qu'il a du respect pour ses deflauts et pour ses foiblesses quand il rencontre quelqu'un qui les eslève ou qui les approuve ; et comme il ne veut point estre contredit, il ne cherche et n'estime que ceux qui les flattent et ne manque jamais d'en trouver de cette nature qui l'endorment et qui le perdent, comme les Psylles, de qui les louanges estoient si funestes, à ce qu'on dit, que c'estoit par elles qu'ils avoient accoustumé d'empoisonner et de desseicher jusques aux troupeaux et jusques aux arbres. Quoy que je sois de la Nation à qui je parle, Testât où j'ay esté appellée par une inspiration particulière ne me permet point de flatter ny de mentir, et si vous me refusez vostre audiance, ou si ce que j'ay à vous dire vous désoblige, je vous feray le mesme reproche que Jésus-Christ faisoit aux Pharisiens et aux Juifs : « Que qui se scandalise de la vérité est aveugle et que qui ne l'écoute point n'est point de Dieu. »
Nous pouvons dire des premiers François ce qu'on a dit des premières femmes des Hébreux, qui pour accoucher n'avoient point besoin de Sages-Femmes. Pour conduire et pour achever leurs desseins, ils n'avoient besoin ny de l'opiniastreté furieuse des Anglois, ny de la vaillance brutale des Allemans, ny de la patience orgueilleuse des Espagnols, ny de l'adresse criminelle de ceux d'Italie, ny de la malice envieillie de ceux de Sicile. Leurs victoires pouvoient estre appellées les ouvrages de leurs mains et de leur esprit, et leur jalousie estoit si belle et si noble, qu'ils se croyoient assez forts et assez puissants pour asseurer leur Estât et pour en estendre les bornes. Les trouppes stipendiaires ne leur estoient pas mesme connues, et ce n'est pas la moindre faute de l'un de nos Roys, à ce que remarque Machiavel, que d'en avoir introduit qui ont tousjours partagé depuis avec eux la gloire de leurs conquestes, et que l'alliance a presque naturalisées dans ce Royaume. Mais puis qu'il faut faire quelquefois des alliez de peur de faire des mutins, et qu'on se sert de la fidélité des uns pour s'opposer à l'insolence et à la tyrannie des autres, je n'examineray point l'opinion de ce Politique et je passeray de nostre premier bon-heur ànostre dernière disgrâce. Cependant, comme il y avoit autrefois chez les Romains une ordonnance qui deffendoit à ceux qui se mesloient de prédire l'avenir par la remarque du vol des oyseaux d'exercer leur charge quand ils avoient sur eux quelque ulcère, auparavant que de faire entendre ce que j'ay prédit par le vol d'une infinité d'Harpies, je suis obligée de des-abuser les personnes qui pourroient me soupçonner de quelque maladie cachée et
(1) A Paris, chez Jean Brunel, rue Neuve S. Louys, au Canon Royal, proche le Palais, M.DC.XLIX (JG49). In-4 de 15 pp. olriff.
de protester d'abord que je n'ay rien en moy qui m'empesche d'estre croyable.
Si Lysippe qui se contenta de donner une lance au grand Alexandre reprit justement Apelle qui l'avoit peint avec un foudre dans la main, ceux qui ont parlé du Cardinal qui règne aujourd'huy peuvent estre plus justement accusez d'avoir représenté avec des vertus Morales et Chrestiennes un homme souillé de meurtres, d'empoisonnemens et de sacrilèges, et d'avoir donné à une Furie des esloges que les Poètes eussent refuse; à leurs Grâces et aux demy-Dieux de l'Antiquité. Les François qui l'ont vanté si hautement dans leurs escrits ont esté aussi galans que cet orateur qui escrivoit les louanges de la fièvre à mesure que ses accez le faisoient trembler ; ils ont eu des Panégyriques pour un monstre à mesure qu'ils en estoient persécutez, et n'ont pas moins fait par flatterie ce que les Martyrs faisoient autrefois par un sentiment de religion, lors qu'ils bénissoient les bourreaux qui les deschiroient en pièces. Mais on ne doit presque plus trouver estrange que le Cardinal Mazarin ait eu des hommes pour faire valoir ses crimes, puis que les Busires et les Nérons ont trouvé des Apologistes, et que des peuples entiers ont Déifié des Crapauts et des Crocodiles. Il n'est point de siècle qui n'ait porté des aveugles et des ladres, et tant qu'il y aura des pauvres et des mercenaires, il y aura tousjours et des flatteurs et des lasches. Cette bassesse n'a pas eu de grands succez ; ces illusions pompeuses n'ont pas mesme gaigné les plus foibles et les plus crédules, et ceux qui ont eu quelque espèce de créance pour les Fables n'en ont pas eu pour ces impostures.
Certes, il n'estoit pas vraysemblable qu'on deut faire passer pour un Ministre fidèle celuy qui usurpoit l'authorité souveraine et qui désoloit tout l'Etat; qu'on deut nommer Politique celuy qui n'est adroit qu'aux dez et aux cartes ; qu'on eût de l'amour pour un Agent qui doit toute sa réputation à ses crimes ; et qu'on eût de l'estime pour un Gouverneur qui souffroit que la Chambre du Roy retentit dans le jeu de mille blasphèmes pour luy apprendre à estre desvot, après avoir peut-estre oiiy dire que ceux de Lacédémone rendoient leurs enfans sobres à force de leur montrer leurs esclaves yvres. Il eut esté plus aisé de souscrire à l'opinion des Sceptiques et d'Anaxagore, qui ont soustenu que le feu ne brusloit point, et que la neige estoit noire.
Il y avoit quelque chose de religieux et de sainctdans la coustume de ces Anciens, qui ne vouloient point que les gens de mauvaise vie fussent receus à donner mesme un bon conseil, dans la créance qu'ils avoient que ce qui sortoit de la bouche d'un meschant homme devoit tousjours estre suspect, et je m'estonne qu'une loy si juste n'ait passé dans tous les Estats, ou qu'une si belle morte, qu'il estoit facile de faire revivre, n'ait point esté ressuscitée depuis tant de siècles. Il n'eut jamais esté permis au Cardinal Mazarin d'ouvrir la bouche dans les Conseils ny dans les assemblées publiques, il n'eut jamais esté reçu dans le Cabinet ny dans les maisons de
ville, et tous ses arrêts n'eussent eu crédit que dans les brelans et dans les Académies. Mais on l'a bien fait passer plus avant, quoy qu'on fut instruict des abominations de sa jeunesse et de ses trahisons ordinaires, on ne luy a pas seulement ouvert la porte dans le Conseil, on a voulu qu'il y fît esclatter ses sentimens, et que les Sages les révérassent comme des loys et des Oracles. C'est ainsi qu'il a persuadé aux uns et aux autres qu'il fal- Ioit entretenir la guerre pour leur interest ou pour leur gloire, qu'on ne pouvoit mieux purger la France de séditieux qu'en luy tirant ce qui luy restoit de sang dans les veines, et qu'il n'estoit point de remède ny plus prompt ny plus asseuré, pour en espouvanter les ennemis, que de l'escorcher. Comme on dit que les loys de Dracon estoient plustost escrites avec du sang qu'avec de l'encre, celle-cy ne fut enregistrée que sur des tombeaux et sur des ruines ; elle trouva des acclamateurs publics, et pour la faire passer, on n'espargna ny la liberté des Princes, ny les conquestes des Grands, ny l'authorité des Juges, ny le ministère des Prélats, ny le caractère des Prestres, ny les privilèges de la Noblesse, ny le sang du peuple. Les Intendants de Justice furent envoiez dans les provinces pour violer ou pour abolir jusques au droit des gens ; les Sacrificateurs qui refusèrent d'estre des loups furent immolez à la tyrannie comme des aigneaux et comme des victimes d'expiation, et ceux qui ozèrent murmurer contre ce décret furent desclarez rebelles et n'ont esté guères mieux traittez que des incendiaires et des parricides.
Quoy que cet horrible et ce nouveau Législateur deut estre en exécration à tous les hommes, il s'en est veu cependant qui se sont empoisonnez de ses maximes, et comme on dit que ceux qui se frottoient les mains aux colonnes du Temple de cette Diane Orientale, qui estoit basty dans Athènes, en rapporteroient l'odeur et la couleur du saffran, il s'est treuvé que ceux qui se sont frottez à sa robbe, pour rappeller noire vieux proverbe, en ont rapporté toutes les tasches.
Après avoir espuisé toutes les finances de l'Estat, après avoir fait autant de pauvres qu'il y a de sujets dans ce Royaume, il semble qu'il ait eu dessein de se jouer mesme de Dieu. Il a fait venir de nouveaux Religieux l, qui ont fait une foire sainct Germain de leur Eglise, un Théâtre de leur autel, qui ont introduit des Marionettes pour des Saincts, et qui coramençoient à faire une farce de nos plus Augustes mistères, dans la créance qu'ils ont eue qu'ils ne pouvoient luy plaire plus avantageusement qu'en changeant la Religion en Comédienne. Il les avoit desjà logez de ses impiétez et de ses larcins, et consacroit à Dieu un Temple de ses saletez et de ses crimes, comme ces malheureuses Phœniciennes qui se prostituoient devant leurs Idoles et qui leur dédioient le prix de leurs paillardises et de leurs ordures.
(1) Il s'agit des théatins, ordre fondé par Sainl-Gaëtan de Thiene (1480-1547). Mazarin fit venir en France ces religieux en 1638 et la reine Anne d'Autriche se déclara leur protectrice. Leur maison, dont l'église s'appelait Sainte-Anne la Royale, était située quai des Théatins, aujourd'hui quai Voltaire.
Mais c'est imiter de trop près certains médecins qui discourent assez de la nature du mal et qui ne parlent jamais du remède, et si je pensois rappeller l'argent qu'il nous a voilé, à force de faire esclatter mes ressentimens et mes plaintes, je ne travaillerois guères plus utilement que les Romains, qui dans l'Eclipsé de la Lune faisoient esclatter de grands bruits pour en rappeller la lumière.
Je veux simplement vous advertir que la guerre qu'il vient d'allumer au milieu de ce Royaume luy doit estre aussi fatale qu'elle nous doit estre sensible, et que nous pouvons dire à peu près de luy ce qu'un joueur de tragédies respondit autrefois à ceux qui luy demandèrent ce qu'il avoit trouvé de plus remarquable dans les deux Tragiques de la Grèce : « Rien, dit-il, ne m'a plus surpris que d'avoir veu Philippe célébrer les nopces de sa chère fille dans une scène longue et pompeuse où il estoit appelle le treiziesme Dieu, et d'avoir veu le lendemain le mesme Philippe massacré et jette hors du théâtre. » Si nous n'avons suivy tout à fait le Cardinal Mazarin dans les espouzailles de ses Niepces, nous l'avons remarqué jusques icy dans un estât magnifique : nous l'avons veu comme le premier et le plus superbe des Ministres; il a joué un personnage de Roy, et nous le verrons despouillé de ses ornemens, et plus misérable dans sa mort qu'il n'a esté glorieux durant sa vie.
Ceux qui le protègent doivent craindre Dieu, si les belles qualitez qu'ils ont apportées au monde les empeschent de craindre les hommes. Entre plusieurs espèces de foudres, les Anciens en appelloient quelquesuns monitoires, pour ce qu'ils advertissoient ceux qui en estoient frappez de se tenir sur leurs gardes. Monseigneur le Prince en a esté desjà frappé dans la personne de deux Favoris ; il en a regretté la perte, il est encore en son pouvoir de nous empescher de pleurer la sienne. Quelle honte et quel mal-heur, qu'un Cardinal, tout souillé de crimes, souille aujourd'huy l'Estat du plus pur et du plus illustre sang dont il ait droit de se prévaloir ? Qu'on fasse périr tant de gens de bien pour un meschant homme ! Qu'on hazarde jusques à la gloire et à la santé du Roy pour l'un des derniers monstres de la Sicile ! Toutes nos larmes peuvent-elles jamais suffire à la mort de Monsieur de Chastillon, qui s'estoit rendu fameux dans la plus part de nos sièges, qui avoit eu tant de part à nos victoires, et qui s'estoit immortalisé dans un aage où César se plaignoit de n'avoir rien fait encore ? * Il a fallu que la maison de Chastillon périt avec ce grand homme pour un tyran et pour un barbare ; que les Tancrèdes2, le^ Comtes d'Ors et les Clanleus fussent immolez à la querelle d'un traistre, que nos meilleurs soldats et nos meilleurs officiers combatissent jour et nuit les uns contre les autres pour le divertissement d'un estranger ; que des Prin-
(1) Voir la Lettre de consolation (de Cyrano) envoyée à Madame de Chastillon pourla mort de Monsieur de Chastillon (T I, Notice, p lxxi) — (2) Voir la Lettre de consolation (de Cyrano) envoyée à Madame ta duchesse de Rohan, sur la mort de {eu Monsieur le duc de Rohan, son fils, surnommé Tancrède (T. I, Notice, p. lxxi).j
ces dont nous appréhendons esgallement et le triomphe et la deffaitte se cherchassent comme des ennemis irréconciliables pour leur fléau commun, que les frères fussent divisez et d'intérests et de sentimens pour un usurpateur, et que la France employast ses forces et tournast ses armes contre elle-mesme pour satisfaire à l'avarice d'un voleur, et pour assouvir sa rage.
Quoy que ce Royaume soit grand et peuplé, il ne porte pas lousjours de grands hommes ; Dieu ne fait pas des miracles tous les jours, et les Héros ne sont pas des productions ordinaires de la Nature. Quand quelqu'un de cette espèce vient à périr, la consternation en doit estre universelle, et tous en doivent prendre généralement le dueil, comme certains peuples le prenoient quand le Soleil souffroit quelque esclipse. Le Cardinal Mazarin est d'une opinion tout à fait contraire, pour ce qu'il croit ne pouvoir mieux servir son Roy naturel pour rachepter son bannissement, et pour se remettre dans ses bonnes grâces, qu'en faisant esgorger ceux qui font trembler l'Espagne; »t ne luy peut rendre en eflet de meilleur office qu'en luy donnant le loisir et la liberté de reprendre haleine, et de venir triompher chez nous de nos déroules et de nos victoires.
En eflet, quand Dieu nous puniroit des péchez de Mazarin jusques à permettre que Monsieur le Prince fut aussi heureux contre les véritables sujets du Roy qu'il l'a esté contre les ennemis jurez de l'Estat ; il est certain que le Cardinal rempliroit la France de nouveaux désordres et qu'il adjousteroit de secondes souffrances aux premières. Mais avec quels maux feroit-il revivre ces maux mesmes, puisqu'il faudroit assiéger toutes les places, livrer plusieurs combats dans chaque province, désoler toutes nos campagnes, ruiner toutes les maisons, et forcer des peuples qui combattent pour leur foyer avec lemesme zèle que les Anciens combattoient pour leur liberté et pour leurs Dieux domestiques ? Il ne resteroit aucune partie saine dans cet Estât, et Monsieur le Prince n'auroit enfin travaillé qu'à rendre au Roy une affreuse solitude pour un beau Royaume. Quelle récompense auroit-il droit d'espérer d'une peine si cruelle ? Et quelle gloire pourroit-il prétendre du meurtre de tant d'innocens qui eslèvent encore leurs cœurs et leurs yeux au Ciel pour la conservation de sa personne ? S'il arrive d'ailleurs que son cœur soit endurcy comme celuy de Pharaon et qu'il succombe dans un si mal-heureux party, comme Dieu est juste et terrible, la moindre goutte de son sang peut-elle estre jamais assez dignement payée ? Et quelque respect et quelque amour que nous ayons pour nostre cause, pourrions-nous assez regretter le bras droit du Roy, l'espérance et l'admiration de ses peuples, l'estonnement et l'effroy des estrangers, et pour tout dire, un Prince que l'Empereur et le Roy d'Espagne ne connoissent que par la prise de leurs forteresses, et par la deffaite de leurs armées ?
Je fais icy en sa faveur ce souhait que faisoit autrefois Moyse : « Pleut à Dieu que tous les hommes fussent Prophètes. » Il verroit au moins de loin que ceux qui soustiennent des querelles trop injustes sont tousjours
à plaindre, qu'ils sèment du vent, pour parler avec l'Escriture, et qu'ils moissonnent des tempestes. Monsieur le Prince est trop judicieux pour croire, avec Roboam, que son petit doigt est plus fort que tout le corps de ses pères, et quand il voudïoit s'eslever à leurs despens et à leur honte, il est trop sage pour n'estre pas persuadé que c'est icy la cause de Dieu qui combat pour nous au milieu de nos armées.
Outre ce mal-heur qui regarde la vie et la conscience, il arrivera sans doute que ces belles journées que les François ont chommées comme autant de festes ne vivront plus dans leur mémoire, pour ce que les hommes sont naturellement plus portez à se ressouvenir des maux qu'on leur a causez que des grâces qu'on leur a faites, que les bienfaits s'escrivent dessus le sable, et les injures sur le marbre et sur le bronze. Il arrivera que les acclamations publiques se changeront tout d'un coup en imprécations secrettes ; qu il perdra sa plus belle gloire en perdant l'amour des peuples, et quand la postérité s'entretiendra de Rocroy, de Fribourg, de Norllinguen et de Lens, elle ne manquera point de parler de Paris pressé d'un siège, d'un usurpateur maintenu contre l'Authorité Royale, de Parlemens interdits, de morts horribles, de sanctuaires prophanez, de femmes et de vierges violées, d'innocens persécutez ou meurtris, et d'un sacrifice effroyable de tant de personnes de toutes conditions, de tout aage et de tout sexe de qui le sang doit fumer une éternité toute entière. Comme on dit que Dieu chastie l'iniquité des pères sur leurs enfants, il estendra cette haine sur les descendans de ceux qui auront preste le consentement ou la main à l'horreur de ces spectacles, et fera passer ce mal-henr du tronc aux branches.
Il arrivera, par une raison contraire, que les autres qui se seront armez en faveur du Roy et de la Justice seront comblez de bénédictions et de louanges, tjue la félicité des pères ne manquera pas de couler avec leur sang dans les veines de leurs enfans, et qu'ils procureront à toute leur postérité plus de bon-heur qu'elle n'en pourroit tirer des plus favorables influences des Astres. S'il est vray, ce que dit Pausanias dans ses Attiques, que cent ans après la journée de Marathon, les passans entendoient encore le hannissement des chevaux et le bruit des trompettes et des armes au mesrae lieu où la bataille s'estoit donnée, j'ose dire que ceux qui viendront longtemps après nous entendront sortir des cris des sépulchres partout où l'on aura combattu, et que ceux de qui les ancestres auront causé toutes nos misères seront frappez de frayeur et de pitié à cette merveille prodigieuse. S'il est vray encore que les villes d'Afrique qui estoient autrefois assiégées par des lyons n'en purent estre délivrées que par le spectacle des lyons qu'on pendit aux advenues, il est certain que la France ne sera libre des Partisans qui l'ont pressée de toutes parts, et qui l'ont réduitte aux extrémitez dernières, qu'après en avoir fait pendre par toutes les places publiques pour espouvanter les autres, et pour aller au devant de ceux qui avoient le mesme dessein de la perdre. Pourveu que la mort du Cardinal Mazarin devienne l'exemple des voleurs et des estrangers, la
France se remettra de ses désordres avec le temps, mais si on luy ouvre des passages pour sa sortie et qu'on favorise sa fuitte, elle doit avoir aussi peu de sujet de se resjouyr que celuy de qui on auroit enlevé tous les biens et bruslé tous les héritages, et qu'on voudroit consoler en luy remonstrant qu'on auroit sauvé l'autheur de son désespoir et de sa misère. De quelques trouppes que nos ennemis se puissent prévaloir tous les jours, ils succomberont enfin sous leurs propres forces, comme ces bastiraents qui crèvent sous leur pesanteur ; ils esbranleront une colonne comme Samson, sous laquelle ils feront périr plusieurs personnes et ne manqueront pas de périr eux-mesmes, et l'on dira d'eux, pour leur gloire, ce qu'on a dit d'Erasme pour les sciences, qu'ils eussent esté beaucoup plus grands, s'ils eussent voulu se contenter d'estre moindres '.
Un grand sainct n'a pas eu mauvaise grâce de dire qu'il estoit de la foiblesse de l'homme de pécher, et que c'estoit le propre des Diables de persévérer dans leur malice. Ce seroit une chose incroyable, si elle ne nous estoit devenue sensible, que les mauvais ministres n'eussent point eu de paix ny de tresve avec eux-mesmes, dans le dessein qu'ils ont eu de ne faire qu'un désert de tout ce Royaume, et qu'ils ne se proposassent la fin de la guerre que par celle des personnes qui n'estoient plus en estât de souffrir leurs crimes. Le peuple ne se treuve coupable aujourd'huy que d'avoir fait des vœux publics pour sa liberté première ; il n'a esté condamné au dernier snpplice que pour avoir osé gémir sous un fardeau sous lequel il estoit prest de succomber, et par une cruauté inconnue à tous les Siècles, nostre plainte est devenue une partie de nostre souffrance. Ces tyrans, en qui la rage n'est plus qn'un divertissement ordinaire, authorisé par la coustume, ont deffendu aux misérables ce qu'on n'a pas mesme refusé aux premiers Martyrs ; ils ont voulu enchérir sur la charge des bourreaux et rendre muets ceux de qui les plaies pouvoient estre autant de bouches sanglantes. Dans cette loy dont ils ont fait une nécessité toute barbare, quelques-uns d'entre nous s'en sont fait une du respect et du silence ; ils ont reçu l'arrest de leur mort ou la nouvelle de leur perte sans jetter mesme un souspir, et l'on eut dit qn'ils sortoient du monde avec aussi peu de trouble que quand la Nature les y avoit fait entrer. Il est vray que quelques autres ont treuvé lasche une soumission si aveugle, qu'ils n'ont peu se persuader que la tyrannie deut estouffer tous les sentimens de la Religion et de la Nature, et qu'ils ont creu que la Justice ne pouvoit refuser d'enten-
(1) Cette mazarinade se termine par un sonnet que nous avons reproduit dans notre Notice sur Cyrano de Bergerac, T. I, p. lxxiv. — (2) Le Conseiller fidèle. A Parié, chez Jean Brunet... M.D.CXLIX {16^9). In-4 de 12 pp. chiff.
dre les plaintes de l'innocence persécutée sans perdre son nom et son caractère, puisque c'est là son premier eraploy, et que Dieu deffend esgallement à tous les Juges ce qu'il defFendit à Moyse, d'estre injuste dans ses Jugemens et de s'arrester en telle rencontre à la grandeur et à la bassesse. Dans ce sentiment généreux, ils ont imité ces Cygnes qui ne commencent à chanter que quand ils sont prests de mourir au rapport des Poètes et de Platon mesme, et c'est ainsi qu'ils ont fait un Concert de leur murmure à deux pas de leur tombeau, et qu'ils ont ouvert la bouche quand la mort estoit preste de la fermer. C'est dans une désolation qui n'est pas plus bornée que ce grand Estât et qui en faisoit porter le dueil par avance à tous ceux qui en prévoyoient la ruine entière, qu'ils ont fait voir que l'authorité du Roy n'estoit plus qu'un nom pompeux, comme on l'a dit autrefois de la République Romaine dans un temps où celuy qui s'en faisoit appeller le père en estoit le plus grand tyran ; que la Majesté du Prince n'estoit plus qu'une belle image, qu'un étranger usurpoit toute sa puissance légitime, et que son domaine devenoit sa proye. Après nous avoir fait toucher cette vérité qui nous avoit desjà cousté du sang et des larmes, après avoir veu nos biens espuisez et nos veines presque taries, nous avons reconnu qu'il ne haïssoit point nos loix que pour ce qu'elles estoient contraires à ses entreprises, et qu'il retranchoit l'authorité des Parlemens pour ruiner toute la Justice, comme on fait mourir le cyprez quand on couppe le haut de ses branches. Le temps qui a coustume d'introduire toutes les choses sur le Théâtre, pour parler avec Tatian, a mis au jour la plus part des grands ouvrages de ce Politique dans nos souffrances et dans nos misères ; il n'est plus possible que nous nous plaignions de nos pertes sans nous plaindre en mesme temps de son ministère, et qui dira que nous avons en quelque sorte appuyé son ambition par nostre indulgence, prendra nos mal-heurs dans leur estenduë, et dans leur source. Ce n'est pas d'aujourd'huy que la paresse a fait des repentans et des misérables, et qu'on a veu des gens dévorez par des bestes qu'ils croyoient apprivoisées, et qu'ils pensoient ne devoir plus craindre. Les vertus ont leur excez aussi bien que leur deffaut, La compassion est criminelle quand elle est injuste, et c'est assez de Testât où nous sommes tous réduits pour nous faire confesser qu'il est esgalement dangereux de pardonner toutes les fautes, et de n'en pardonner aucune. Le Médecin fait l'office de bourreau quand il ne refuse rien à son malade, et la charité du Chrestien devient un de ses péchez, quand c'est par elle qu'il prétend aimer jusques aux personnes qui sont en exécration devant Dieu, qui est la charité mesme selon l'Apostre, et qu'il s'en sert de fondement et de principe pour souffrir les sacrifices et les traistres. Nous avons regardé jusques icy le Cardinal Mazarin de la mesme sorte que nous avons souvent regardé des bestes farouches qui sont entretenues pour la rareté de leur espèce, ou parla grandeur des Roys, ou pour la curiosité du peuple ; mais quand nous avons examiné que celles-cy estoient ordinairement enchaisnées, pour ne pas contenter les yeux de
leurs spectateurs aux despens de toutes les parties de leurs corps, et pour empcscher qu'ils n'en devinssent et les victimes et la curée ; que celle-cy estoit libre, et que sa fureur n'esloit point oisive, nous avons jugé qu'il y alloit de l'intérest du souverain, et du salut de son peuple, de s'opposer ouvertement aux coups que nous ne pouvons plus éviter que par miracle. Nous nous estions servis en secret du jeusne et de l'oraison contre un prodigieux nombre d'Harpies, comme on s'en sert contre les Sauterelles de l'Apocalypse quand les exorcismes ordinaires ne peuvent suffire à les chasser du corps dont elles ont pris possession ; mais après avoir veu que nos ennemis nous avoient accoustumé dès longtemps aux jeusnes, et que Dieu nous avoit donné des bras, nous les avons employez en cette rencontre, et noua n'avons point douté que nous ne deussions estre peureux, puisque nous avions pour nous et la Justice et la Force.
Certes, si Damis s'estonne dans Philostrate de voir conduire un Eléphant par un jeune garçon de treize ans, il y avoit bien plus à s'estonner de voir icy l'Estat gouverné par un homme qui n'a rapporté chez nous que la malice de son païs, et qui ne s'est rendu remarquable que par une ignorance grossière, et aussi houleuse que les premiers divertissemens de sa vie. Une Monarchie comme la nostre demandoit une personne plus spirituelle, plus Religieuse et plus adroitte, et pour maintenir son éclat dans la minorité du Roy, ce n'estoit pas trop d'une Intelligence. La France a des Sages aussi bien que la vieille Grèce ; nous avons des Princes à qui l'expérience et l'eslude n'ont presque point laissé de lumières à désirer et de véritez à descouvrir, et qui nous pouroient conduire avec des succez merveilleux, selon l'opinion de cet Ancien, qui ne croyoit pas qu'un Estât fut plus hem-eux que quand il estoit conduit par des Philosophes. Icy je ne comprends pas ces Philosophes qui parlent de la Politique comme certains Médecins parlent des Plantes, dont ils sçavent tous les noms sans en connoistre la vertu ; j'entends ces véritables Sages de qui le cœur respond à la langue, qui raisonnent et qui exécutent, qui se font admirer dans le combat aussi bien que dans le Conseil, qui pénètrent dans les intéresls de nos voisins et dans les nostres, dont la vertu ne doit rien à la naissance et à la Fortune, qui prévoient les dangers et qui les préviennent, qui bastissent leur Politique sur la Morale et qui ne la destachent jamais de l'Evangile.
Outre qu'il est honteux de laisser usurper à un estranger le droit des Princes, de peur que cette souffrance ne leur reproche quelque foiblesse ou qu'elle ne marque en eux quelque tache qui mérite nostre soupçon, il est dangereux encore de l'eslever aux plus hauts degrez du ministère, de peur qu'il ne reconnoisse par ce moyen nos deffauts et nos advantages ; qu'il ne se serve des premiers pour nous ruiner, et des seconds pour nous endormir quand on l'en fera descendre ; qu'il ne descouvre ensuitte à ceux de son païs ou de sa cabale pour se vanger, ce qu'ils doivent ignorer pour nostre gloire et pour nostre bien, et qu'en fournissant aux ennemis de
dehors des mémoires de nos souhaits, de nos deffiances ou de nos craintes, il ne leur fournisse des armes pour nous prévenir, pour nous surprendre, ou pour nous combattre. En effet, l'amour que nous avons pour nostre pais est une passion naturelle qu'on ne peut arracher qu'avec nos entrailles, et celuy qui disoit que le Sage treuvoit sa patrie où il rencontroit son bien, n'estoit pas sage, et ne connoissoit point sa patrie. C'est une sagesse qui n'est qu'en idée, comme la République de Platon, et c'est proprement cesser d'estre homme pour s'efforcer d'estre Philosophe. Dans cet amour qui est imprimé dans nostre sang et dans nostre cœur, et qui fait une partie de nous-mesmes, le favory qui est né sujet du Prince qui le caresse et qui l'estime ne profite point de ses faveurs sans les rendre utiles à ceux de son pais mesme, et s'il arrive qu'il eslève quelques maisons sur la ruine de quelques familles, comme la génération de l'un est la corruption de l'autre dans la nature, les biens qu'il amasse ou qu'il distribue ne passent point les frontières de son souverain ; les particuliers en tirent tousjours quelque fruit, ses parens, ses amis, et ses domestiques y prétendent tousjours quelque part, et la ville qui l'a veu naistre en a pour le moins de l'honneur et du crédit, et s'en promet tousjours quelque privilège et quelque grâce. Il en est tout au contraire d'un estranger quand il possède l'oreille d'un Prince. Comme le retour dans son païs est ordinairement son espérance la plus grande et la plus secrette, quelque artifice qu'il emploie à se déguiser, qu'il ne combat que pour la retraitte, qu'il ne peut oublier ny ses amis ny ses proches, ou qu'il travaille à la gloire de son Roy naturel, lors qu'on croit qu'il s'oppose à sa grandeur, comme les rameurs qui tournent le dos au lieu où ils veulent aborder ; c'est aussi de là qu'il n'a que son intérest pour son but, qu'il fait une moisson dorée de l'Estat, comme on dit que Staroclès et Dromoclidas en faisoient de la justice, qu'il ne laisse d'où il veut partir que ce qu'il ne peut emporter, qu'il procure des emplois et des dignitez à ceux de sa nation autant que son authorité le peut permettre, et que la Cour du souverain ne semble plus devoir passer que pour une Cour estrangère. C'est ainsi que les sujets naturels deviennent pauvres ou que leur crédit est affoibly par celuy des autres pour ce qu'ils en occupent la place ; que les richesses qu'ils ont amassées dans un Estât passent dans l'autre sans aucun retour, et qu'ils se retirent enfin chez eux quand ils en rencontrent l'occasion, pour y vivre de nos sueurs et de leurs rapines. Le Ministère du feu Cardinal de Richelieu nous sembloit estrange, ou pource qu'il n'est pas dans le pouvoir mesme de Jupiter déplaire à tous, comme disoit Théognide, ou pour ce que le bien n'estoit pas simplement enchaîné avec le mal, comme Homère nous l'asseure, mais pour ce qu'ils estoient trop meslez et trop confondus, et que nous devions tousjours nostre repos à quelques regrets et à quelques funérailles. Cependant, il est certain que les lettres ne furent jamais plus fleurissantes sous le règne de François premier, qui en fut appelé le père ; que les siècles des Antonins, des Trajans, des Augustes et des Alexandres, ne furent guères plus