REMONSTRANCE DE LA NOBLESSE A LA REYNE RÉGENTE
Madame. Vostre Majesté voit à ses pieds la Noblesse qui a esté appellée le bras droit du corps de l'Estat, mais à qui rien n'est presque resté qu'un si beau titre, et qui n'est plus considérable aujourd'huy que par son désespoir et par sa misère. Le dueil est devenu la livrée des plus Illustres familles de vostre Royaume ; toutes les pompes sont funèbres dans nos maisons, et l'on n'y convie plus d'amis que pour assister à des funérailles. Les sœurs y font des souhaits inutiles pour leurs frères, les femmes y souspirent pour la perte de leurs maris, les mères y gémissent pour leurs enfans, et les domestiques y disputent tous les jours à qui pleurera plus long-temps leurs maistres. On n'y voit de tous costez que des orphelins ou des veufves ; on n'y entend que des souspirs et des plaintes ; on ne s'y entretient que de sépulchres, et l'on n'y employé le temps qu'à des occupations tragiques. Nos Laboureurs se contentent d'arrouzer de larmes les champs qu'ils avoient accoustumé de cultiver avec des soins incroyables ; ils ne se mettent plus en peine de la seicheresse, de la chaleur, de la pluye, ny de la rosée ; et la plus part sont réduits à la honteuse nécessité de mandier dans les villes le pain qu'ils y faisoient ordinairement entrer. Nos privilèges ne sont plus reconnoissables que dans nos archives ; nostre authorité ne s'estend plus que sur nos valets, et nos Bourgs, dont la misère a fait de grandes ruines, ne servent plus de retraitte qu'à quelques serpens, qu'aux hiboux, et aux oyseaux de mauvais augure. La guerre, Madame, a fait tous ces accidens et tous ces désordres ; elle n'a pas seulement porté le fer et le feu chez nos ennemis, elle a treuvé des prétextes pour s'introduire jusques dans le cœur de l'Estat, et pour s'y maintenir avec une cruauté qu'on auroit mesme espargnée dans un Pays de conqueste. Nous n'examinons point icy devant vostre Majesté, Madame, ny la suitte de ces mal-heurs ny la cause, et nous sommes trop bien instruits dans la Morale Ghrestienne pour nous servir de la naissance de Monsieur le Cardinal contre sa fortune, puis que nous apprenons de l'un et de l'autre Testament que nous devons aymer l'estranger, que Dieu l'ayme et qu'il le recommande à son peuple, après l'avoir fait ressouvenir qu'il avoit esté estranger au pays d'Egypte. Il est vray que nous pourrions bien dire à Monsieur le Cardinal, sans pécher contre ce précepte, mais avec une raison plus juste et plus forte, ce que ce Roy des Philistins dit à Isaac : « Sors d'icy, puisque tu es devenu beaucoup plus puissant que nous » ; et quoy que la charité nous oblige de recevoir les estrangers au rang de nos frères,