REMONSTRANCE HE LA NOBLESSE
comme Jacob appelloit ses frères ceux qui ne luy estoient pas connus, cette charité-là raesrae, toutefois, n'est pas sévère jusques à nous obliger de les laisser dans nos héritages et dans nos charges quand ils sont assez hardis pour les usurper. En effet, il suffit d'avoir des yeux pour voir qu'il n'est paré que de nos despouilles, et qu'il en est comme de la Lune qui ne brille que par la lumière qu'elle emprunte. Il n'est pas croyable, Madame, que vostre Majesté soit pleinement informée des intrigues de la plus part des Ministres ; elle sçauroit que leur Politique n'est qu'une longue suitte de crimes, qu'une estude de fourberie, qu'un recueil de maximes dangereuses et cruelles, et un secret infaillible pour dégôuster les plus fidèles, pour aveugler les ambitieux, pour corrompre les gens de bien, et pour faire des misérables. Pour voir un tableau vivant de nostre misère et de leur inhumanité, on n'a qu'à regarder vos sujets dans vos provinces ; on y treuvera des solitudes que le sang et le feu ont marquées d'un bout à l'autre, et tout y fume encore ou d'embrazement ou de meurtres à qui la Philosophie la plus indifférente et la plus austère ne peut plus refuser ses larmes. C'est un prodige espouvantable que nous fassions pitié à nos ennemis, cependant que nos gens mesmes ne s'opiniàtrent qu'à nostre désolation et à nostre perte, que nous soyons pillez par ceux qui ont fait nostre amour et nostre espérance, et que nous tirions du secours de ceux-là mesmes de qui nous devions tout craindre. Vostre Majesté, Madame, ne peut plus douter que nous n'ayons travaillé puissamment au bien de l'Estat depuis qu'elle nous a mis en exercice ; que la France n'a esté estenduë par nostre moyen au delà de ses premières limites ; que nos Pères et nos Parens ne se soient généreusement sacrifiez à la gloire de nostre Roy pour en affermir le Throsne et pour en advancer les victoires, et que nostre fidélité ne parle de tous costez en nostre faveur, par nos playes qui ne sont pas encore fermées. Les Cicatrices en seront tousjours honorables : quelques incommoditez qu'elles nous apportent, nous ne laisserons pas de les bénir, puisque c'est par elles que nous avons appris à vaincre et les mutins et les rebelles, et nous ne serons pas moins zélez que ce fameux Général qui se consoloit d'estre devenu boitteux en sauvant sa chère patrie, et qui disoit que les Dieux vouloient qu'à chaque pas qu'il faisoit, il se ressouvint de son triomphe. Nous ne murmurons donc pas contre nos blessures, quelques larges et quelques profondes qu'elles puissent estre, puisque ce seroit murmurer contre nostre gloire ; au contraire, nous continuerons dans nos respects et dans nos services ; et pour la seureté de vostre personne et pour celle de cette grande Monarchie, nous n'aurons devant les yeux que cette belle maxime de l'un des Sages de Grèce, « qu'il ne faut s'estudier que pour estre loué durant sa vie, et pour estre creu bien-heureux après sa mort ». Celle-cy ne nous a point fait encore trembler depuis que l'honneur et la justice nous ont mis les armes en main, et nous avons assez bien vescu jusques icy, pour persuader aux plus incrédules que nous n'avons jamais eu tant de peur des loix que de