‹ Les œuvres libertines. Précédées d'une notice biographique (volume 2)Chapitre 127 sur 162 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

La Pointe n'est pas d'accord avec la raison ; c'est l'agréable jeu de l'esprit, et merveilleux en ce poinct qu'il réduit toutes choses sur le pied nécessaire à ses agrémens, sans avoir égard à leur propre substance. S'il faut que pour la Pointe l'on fasse d'une belle chose une laide, cette étrange et prompte métamorphose se peut faire sans scrupule, et lousjours on a bien fait, pourveu qu'on ait bien dit ; on ne pèse pas les choses; pourveu qu'elles brillent, il n'importe ; et s'il s'y trouve d'ailleurs quelques défauts, ils sont purifiez par le feu qui les accompagne. C'est pourquoy, Lecteur, ne blasme point ces contrariélez et faussetez manifestes qui se trouveront par fois en ces Entretiens ; on n'a voulu que se divertir, et tant de beaux Esprits qui tiennent icy leur rang, se traittant icy par fois les uns les autres, et souvent eux-mesmes, de stupides et d'insensez, témoignent assez qu'ils ne veulent pas estre creus, mais seulement admirez, et que ce plaisir est leur seul objet. Suy donc leurs intentions, mon cher Lecteur, et sans éplucher les choses, prens part à leurs divertissemens, qui te seront agréables ou dégoûtans, selon que tu leur seras semblable ou dissemblable. Au reste, j'ay déguisé leurs noms afin que la liberté qu'ils se sont donnée ne leur puisse estre nuisible, et que sous le masque, se jouant de tous également, ils puissent descendre du Théâtre parmy le Peuple sans courir les dangers où les pourroient mettre les ressentimens d'un brutal.

L — Timandre, parlant d'une Arcade que l'on vouloit élever en un troisième étage pour joindre deux bastimens opposez, fut averty par Socrate que c'estoit des desseins en l'air.

H. — Le mesme Socrate dit fort bien sur la mort inopinée d'un jeune homme qui, tombant de foiblesse, estoit tombé sur la pointe d'un couteau qu'il tenoit en main, qu'il mouroit désespéré, puisqu'il se tuoit luy-mesme, et partant, qu'il ne falloit s'estonner de sa mort, toutes actions de désespoir estant actions de foiblesse.

III. — Platon prenant un siège, comme en voulant exiger par force de Simarandre ce qu'il luy demandoit, fut sollicité par Socrate de s'en servir plutost comme d'un placet pour le fléchir.

IV. — Socrate parlant d'un Amoureux transy, qui pour coucher avec une jeune Fille avoit veillé en vain toute une nuit et baailloit le lendemain avec assoupissement, dit qu'il en viendroit à bout, puisqu'il s'avisoit de baailler.

V. — D'un autre qui, sortant du grand chemin pavé après avoir long-temps exercé son esprit, s'estonnoit de sa vivacité, il luy en découvrit la raison, alléguant que son esprit s'estoit éguisé sur les grès.

VI. — Le mesme asseura contre Epaminondas qui tenoit le Capuchon des Capucins pour une bonne pointe, que c'en estoit une très pauvre.

VII. — Et sollicité de payer un obligeant Amy de plusieurs pointes, il refusa de le faire, de peur qu'il ne s'en piquast.

VIII. — Le Frère aisné de Socrate ne rencontra pas moins bien, lors que parlant d'une personne avancée par une Dame stupide et lubrique, il asseura qu'il devoit encore aller plus loin, estant monté sur une si bonne beste.

IX. — Cette Pointe fut suivie d'une autre que fît Socrate lors que, rendant raison de l'amour que les Dames ont pour les Bestes au préjudice des gens d'esprit, il dit que les Chevaux estoient de plus grand travail que les Hommes.

X. — Epaminondas disoit d'un Fripon d'Escolier qui vouloit excroquer son,Maistre à écrire et se vantoit d'avoir du papier très fin, qu'il avoit raison, puis que son papier devoit attraper l'Escrivain.

XL — Phocion, jeune frère de Socrate, parlant d'un autre qui mangeoit par les rues continuellement, il dit que c'estoit disner en Ville.

XII. — Et Socrate, sur quelques discours avancez en suite, s'estonna de ce que les Chrestiens estoient si faciles à corrompre, veu qu'ils estoient salez dès leur naissance.

XIII. — Et poursuivit sa Pointe contre un Sot bien reblanchy et magnifique du tout en Canons, disant qu'il vouloit prendre les Hommes comme les Loups, c'est-à-dire dans les toilles.

XIV. — Philogias, parlant d'un Homme vestu de vert, l'appelloit Vert Galant.

XV. — Socrate, dans le mesme Entretien, ayant bû un grand verre d'eau pour se refaire, dit qu'il s'estoit rhabillé avec une pièce de verrerie.

XVI. — Et voyant un Cheval qui, courant la bague, fîantoit dans sa Carrière, dit qu'il chioit sur le mestier.

XVII. — Pareillement de Monsieur l'Enfant1, mal peint et sans bordure, il dit que c'estoit l'Enfant gasté et débordé.

XVIII. — D'un autre qui marchoit beaucoup, bien qu'il eust un trou à la teste, il dit qu'il couroit les rues comme ayant la teste feslée.

XIX. — Et de luy-mesme, qui se plaisoit à l'amour des masles, il asseura qu'il en usoit ainsi, pour estre honteux, au poinct de se cacher derrière les autres.

XX. — Il asseuroit aussi d'une Femme parée de fleurs, qu'elle avoit ses fleurs.

XXI. — Et qu'il faisoit bon offenser le Pape, veu qu'il avoit beaucoup d'Indulgence.

XXII. — Et parlant d'une Montre qu'on avoit volée et qui ne pouvoit estre retrouvée, il dit qu'elle ne reviendroit pas, estant asseurément fort mal montée.

(1) J. L'Enfant, peintre au pastel et graveur au burin, né à Abbeville en 1615, mort en 1674.

I. Sermon du curé de Colignac attribué à Cyrano. II. Bibliographie des Œuvres de Cyrano.

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