‹ Les œuvres libertines. Précédées d'une notice biographique (volume 2)Chapitre 126 sur 162 · REMONSTRANCE DU PEUPLE · texte numérisé non relu

REMONSTRANCE DU PEUPLE

veilles ; nous avons vendu jusques à nos héritages et à nos acquêts, et mesme jusques à nos espérances ; et comme si c'eut esté trop peu pour nostre devoir et que la soumission l'eut enchéry sur l'amour et sur la nature, nous avons quitté nos femmes et sacrifié jusques à nos enfans pour empescher qu'on ne nous peut faire aucune demande, ny aucun reproche. Après les marques de cette obéissance aveugle et les ouvrages d'un zèle aussi grand que juste, nous ne sçaurions douter, Madame, que vostre Majesté n'ait pour nous quelque reconnaissance ou quelque pitié, et qu'elle ne nous conserve pour elle, quand mesme elle compteroit nostre pauvreté et nostre misère entre nos crimes. Nous ne sçaurions douter qu'une Reyne si Chrestienne et si généreuse n'accorde quelque fin ou quelque tresve aux maux qui nous persécutent, qu'elle ne nous laisse reprendre haleine pour nous laisser reprendre de nouvelles forces, et qu'elle ne nous donne plustost des matières de consolation et de joye, que de tristesse et de désespoir. Que pourroient donc estre devenues cette affection de Reyne et celte tendresse de Mère que vous nous avez tousjours tesmoignées ? Que deviendroient ces hautes et ces merveilleuses impressions que nous avons dès longtemps conceuës de vostre bonté naturelle ? Et si sainct Paul appelle morte la veufve qui ne cherche que les délices, comment pourions-nous appeller celle qui n'aimeroit que la cruauté ? Puisque le conseil des impies doit nécessairement périr, comme nous l'apprenons d'un homme qui fut un grand Roy et un grand Prophète tout ensemble, il est croyable, Madame, que ceux qui taschent de suborner vostre piété par leurs conseils ne seront pas long-temps heureux, que leur addresse ne sera pas tousjours triomphante, et que le remords ne sera pas le seul effet du mal qu'ils nous font souffrir. Ils s'estoient proposez d'affamer Paris par un blocus qui a donné de l'estonnement et de la frayeur à toute la France, cependant qu'ils manquoient eux-mesmes des choses les plus nécessaires ; mais le succez a trompé leurs espérances, pour ce que Dieu a confondu leur malice, de sorte que nous pouvons dire, avec l'un de ses Apostres, qu'il a remply de biens ceux qui avoient faim, qu'il a renvoyé les riches vuides et qu'il nourrit jusques aux Corbeaux, qui ne sèment ni ne moissonnent. Malheur sur eux, s'escrie un autre de la mesme trouppe de Jésus-Christ, pour ce qu'ils ont marché sur les traces de Caïn, et certes ils n'ont pas moins fait que luy, puisqu'ils ont massacré leurs frères. Pour ne point troubler le repos ou les occupations de vostre Majesté, Madame, nous ne nous arresterons point icy à luy faire un fidèle et triste tableau de nos souffrances et de nos misères ; nous la supplierons seulement de considérer qu'il est en son pouvoir d'empescher que la France ne s'arme contre elle-mesme ; que des Provinces entières ne se souslèvent pour en perdre d'autres, et que le Royaume ne devienne un Théâtre de meurtres et de sacrilèges. Les fleuves les plus profonds, les plus rapides et les plus larges ne sont ordinairement dans leurs sources que les distillations d'un rocher ou quelques petits bouillons d'eau qui peut à peine murmurer dans

sa sortie ; cependant ces distillation s de rochers et ces petites gouttes d'eau s'enflent et s'estendent dans leur cours et font ces desborderaens et ces inondations horribles qui désolent la campagne et qui renversent tout ce qui leur fait de la résistance. Il en .est de mesme de cette guerre qui n'est rien en apparence, mais qui ne peut manquer d'estre cruelle dans lasuitte, et qui nous fait craindre avec raison qu'un embrasement espouvantable ne soit causé par ses estincelles. La Conférence de Ruel est un obstacle à tous ces désordres, pourveu qu'il plaise à vostre Majesté d'en rendre le succez heureux, d'en faciliter une exécution glorieuse et prompte, de restablir dans nos villes le commerce et l'ordre, et d'escouter la voix et les cris de tant de peuples qui n'auroient plus rien à perdre si on leur avoit osté jusques à la liberté de se plaindre. Nous espérons tous de vostre bonté, Madame, et nous la supplions très-humblement de songer qu'on allume un feu que les mauvais Ministres ne veulent éteindre qu'avec nostre sang, mais dont la fin ne peut estre que très dangereuse, quoy qu'elle soit très incertaine : que nous vous demandons grâce ou plustost justice, que nous avons accoustumé de la demander à Dieu, quand les puissances du monde nous la refusent et que c'est luy qui juge aussi bien les Souverains que les Peuples. — D. B.

Pierre Brun a jugé ainsi cette lettre, après l'avoir analysée avec grand soin :

« Si j'ai insisté sur ce pamphlet d'un ton arrogant, mais courageux, en allongeant l'analyse et en étendant les citations, c'est que j'y retrouve beaucoup des idées qu'appliquait notre auteur dans sa vie privée (tout à fait ignorée alors /) ; c'est que cette Lettre importante nous fait mieux connaître et plus aimer Cyrano et que, d'après sa propre expression, « il l'a écrite avec son épée » ; c'est qu'enfin elle prouve surabondamment qu'à aucune époque il n'a pu composer cette ridicule mazarinade : Le Ministre a" Estât flambé, que des éditeurs trop généreux n'ont pas hésité à lui attribuer. »

Il est permis de constater que la perspicacité de l'éminent universitaire a été ici un peu en défaut; justement son analyse montre que Cyrano plaide pour Mazarin, et quel est l'avocat d'une grande cause politique qui ne se fait pas remettre des arrhes avant de prononcer sa plaidoirie ! Cyrano en a donné à son client pour son argent. Rien n'est plus décisif à cet égard que le respect que le libertin professe pour la Sainte- Ecriture dès qu'il s'agit de l'invoquer en faveur de la Monarchie, etc., etc. Ce ne sont pas ses opinions qu'il faut chercher

dans sa lettre, mais les arguments nécessaires à établir l'innocence de Mazarin. L'aveuglement de Pierre Brun est complet et absolu quand il estime que la Lettre contre les Frondeurs « prouve surabondamment qu'à aucune époque il n'a pu composer cette ridicule mazarinade : Le Ministre d Estât flambé ». Plus de deux années séparent les deux pièces ; le Cyrano de 1649, par sa mentalité, par ses amitiés et ses relations, ne pouvait être que frondeur et il a écrit en Cyrano, c'est-à-dire en forçant la note ; l'anarchiste qui sommeillait en lui respirait mieux dans les temps troublés, aussi a-t-il pu donner alors toute sa voix. Le Cyrano de 1651 est un désabusé, il est plus que jamais en mal d'impécuniosité et à la recherche d'un Mécène depuis l'échec qu'il venait de subir en s'adressant à Séguier (1). Que le Cardinal se soit souvenu de son ancien adversaire — car ce n'est pas une, mais cinq mazarinades que celui-ci a écrites contre lui — qu'il ait fait appel à sa plume ou qu'il ait accepté l'offre de Cyrano, rien n'est plus vraisemblable. N'était-ce pas une véritable satisfaction d'entendre son propre éloge claironné par celui-là même qui l'avait diffamé avec tant de verve ? Avouons que cette revanche ne manquait pas d'esprit, et Mazarin a poussé la cruauté jusqu'à ne pas faire imprimer le factum de Cyrano ! En 1654, dans les Œuvres diverses, ce factum ne présentait aucun intérêt.

Voici la note placée par Cyrano lui-même, en tête de la Lettre contre les Frondeurs, dans l'édition de ses Œuvres diverses, 165k (2) :

« Le Lecteur doit estre adverty que cette Lettre fut envoyée pendant le siège de Paris et durant la plus violente animosité des Peuples contre Monseigneur le Cardinal. On ne s'étonnera donc pas d'y voir des choses un peu moins ajustées à Testât présent des Affaires, qui ont beaucoup changé depuis ce temps-là. »

Or, le siège de Paris se place, si nous ne nous trompons, en février et mars 1649, et la Lettre contre les Frondeurs (elle ne figure pas, d'ailleurs, dans le Manuscrit de la Bibl. nat. daté de 1651) répond à la Mazarinade de Scarron qui est de mars 1651. Cette fois encore, Cyrano a voulu donner le change à la postérité, et il y avait réussi jusqu'ici !

(1) Voir p. 229, l'épitre dédicatoire au chancelier Séguier. — (2) Lettre XX.

A Monsieur D L. M. L. V. L. F. (de La Mothe Le Vayer le fils).

Il est vray, je suis Mazarin ; ce n'est ny la crainte, ny l'espérance qui me le font dire avec tant d'ingénuité, c'est le plaisir que me donne une vérité, quand je la prononce. J'aime à la faire esclaler, sinon autant que je le puis, du moins autant que je l'ose ; et je suis tellement antipathique avec son adversaire, que pour donner un juste démenty je reviendrois de bon cœur de l'Autre Monde. La Nature s'est si peu souciée de me faire bon Courtisan, qu'elle ne m'a donné qu'une langue pour mon cœur et pour ma fortune. Si j'avois brigué les applaudissements de Paris ou prétendu à la réputation d'éloquent, j'aurois escrit en faveur de la Fronde, à cause qu'il n'y a rien qu'on persuade plus aisément au peuple que ce qu'il est bien-aise de croire. Mais comme il n'y a rien aussi qui marque davantage une âme vulgaire que de penser comme le vulgaire, je fais tout mon possible pour résister à la rapidité du torrent et ne me pas laisser emporter à la foule. Et pour commencer, je vous déclare «ncore une fois que je suis Mazarin. Je ne suis pourtant pas si déraisonnable, que je ne vous veuille apprendre la cause pourquoy je me suis rangé de vostre party.Vous sçaurez donc que c'est parce que je l'ay trouvé le plus juste, et parce qu'il est vray que rien ne nous peut dispenser de l'obéissance que nous devons à nostre légitime souverain ; car bien que les Frondeurs nous en jettent des pierres, je prétends les refronder contr'eux si vertement, que je les délogerai de tous les endroits où leur calomnie a. fait fort contre son Eminence. Les premiers coups qu'ont en vain tenté les Poètes du Pont-Neuf1 (contre la réputation de ce grand Homme) ont esté d'alléguer qu'il estoit Italien. A cela je réponds (non point à ces Héros de papier brouillard, mais aux personnes raisonnables qui méritent d'eslre désabusées) qu'un honneste homme n'est ny François, ny Aleman, ny Espagnol, il est Citoyen du Monde, et sa patrie est par tout. Mais je veux que Monsieur le Cardinal soit Estranger ; ne luy sommes-nous pas d'autant plus obligez, de ce qu'il abandonne ses Dieux domestiques pour défendre les nostres ? Et puis, quand il seroit naturel Sicilien, comme ils le croyent, ce n'est pas à dire pour cela qu'il soit vassal du Roy d'Espagne, car l'Histoire est tesmoin que nos Lys ont plus de droict à la souveraineté de cet Estât que les Chasteaux de Castille*.

Mais ils sont très mal informez de son berceau : car encore que la maison des Mazarins fut originaire de Sicile, Monsieur le Cardinal est né dans Rome; et puis qu'il est Citoyen d'une Ville neutre, il a pu, par conséquent, s'attacher aux intérests de la Nation qu'il a voulu choisir. On sçait bien que le peuple à Rome, et les Nobles et les Cardinaux, s'attachent

(1) Les mazarinades en prose comme en vers, portées dans un panier, étaient criée» dans les rues et principalement sur le Pont-Neuf, devant l'horloge de la Samaritaine, qui était le rendez-vous des badauds et des aigrefins. — (2) Allusion aux troif châteaux qui sont dans les armes de Castille.

ainsi à la protection particulière ou d'un Roy, ou d'un Prince, ou d'une République. Il y en a qui tiennent pour la France, d'autres pour l'Espagne, d'autres pour d'autres Souverains, et Son Erainence, embrassant le bon droict de nostre cause, a voulu suivre l'exemple de Dieu, qui se range tousjours du party le plus juste. Certes l'heureux succez de nos Armes a bien fait voir et l'excellence de son choix, et lajustice de nostre cause ; et nostre Estât, agrandy sous son Ministère, a bien tesmoigné qu'en sa faveur le Ciel avoit fait sa querelle de la nostre : Aussi presque tous ceux qui ont demandé sa sortie se sont depuis trouvez Pensionnaires des Ennemis de cette Couronne, et la gloire des belles actions de nostre grand Cardinal, qui multiplie ses rayons, a bien fait voir que son esclat leur faisant mal aux yeux, ils ont imité les Loups de la Fable, qui promeltoient aux brebis de les laisser en paix, pourveu qu'elles esloignassent le chien de leur bergerie.

Enfin ces Réformateurs d'Estat, qui couvrent leurs noirs desseins sous le masque du bien public, n'ont autre chose à rechanter, sinon que Monsieur le Cardinal est Italien. Oùy ! Mais de quoy se peuvent-ils plaindre ? il n'avance que des François, et ceux dont la grandeur ne sçauroit faire d'ombre. Il n'a fait aucune Créature ; et nous voyons à la Cour trente Seigneurs Italiens de fort grande Maison, dont les uns attirez par la proximité du sang avec luy, les autres par sa renommée, sont icy depuis dix ans à se morfondre, d'autant qu'il ne les a pas jugez utiles au service du Roy. Cependant quelque sagesse qu'il employé à la conduite du Gouvernement, elle déplaist à nos politiques Bourgeois, ils décrient son Ministère. Mais ce n est pas d'aujourd'huy que les malheureux imputent à la bonne fortune des autres les mauvais offices de la leur. Dans le chagrin qui les ronge, ils se plaindroient de n'avoir pas de quoy se plaindre : parce que Son Eminence n'a point fait de Créatures, ils l'appellent ingrat ; s'il en eust fait, ils l'auroient accusé d'ambition. A cause qu'il a poussé nos frontières en Italie, il est traistre à son pays, et s'il n'eust point porté nos Armes de ce costé-là, il se seroit entendu contre nous avecque ses compatriotes. Enfin, de quelque biais qu'on avance la gloire de ce Royaume, Son Eminence aura tousjours grand tort, à moins qu'elle ne fasse ses envieux assez grands pour ne luy plus porter d'envie. Que le feu des calomnies pousse donc tant qu'il voudra sa violence contre elle, sa réputation est un rocher au milieu des flots que la tempeste lave au lieu d'esbranler, et cette mesme force qui le rend capable de supporter le faix d'un Empire ne l'abandonnera pas quand il sera question de supporter des injures.

La seconde batterie dressée contre luy attaque sa naissance. Hé quoy I somrnes-nous obligez d'instruire des ignorans volontaires ? Leur devonsnous apprendre, à cause qu'ils font semblant de ne le pas sçavoir, que la famille des Mazarins, de laquelle est sorty le père de Monsieur le Cardinal, est non seulement des plus Nobles, mais encore des mieux alliées de toute l'Italie, et que les armes de son illustre race sont des plus anciennes entre

toutes celles dont la vieille Rome a conservé le nom ? L'ignorance des sots auroit un grand privilège, si nous estions obligez d'escouter patiemment le rebours de toutes les véritez qui ne sont pas de sa connoissance.

Le peuple de la Place Maubert et des Halles ne veut pas tomber d'accord de ces véritez, qui sont manifestes ; mais ce peuple ne seroit pas de la lie s'il pouvoit estre sainement informé de quelque chose; outre que c'est la coustume, quand il apperçoit des vertus élevées d'une hauteur où sa bassesse ne peut atteindre, de s'en venger à force d'en médire. Quoy que Monsieur le Cardinal de Richelieu fust très connu, qu'il sortist d'une des plus anciennes Maisons du Poitou, qu'il touchasl de parenté aux Seigneurs François de la plus grande marque, et que nos Princes mesmes partageassent avec luy le sang de leurs ayeux, sa noblesse ne laissa pas de luy estre contestée. De semblables contes ne tarissent jamais dans la bouche des Séditieux qui cherchent partout un prétexte de refuser l'obéissance qu'ils doivent à ceux que le Ciel leur a donnés pour Maistres.

Ils le poursuivent encore, et l'accusent d'avoir protégé les Cardinaux Barberins. Eust-il esté honorable à la France d'abandonner des personnes sacrées qui réclamaient son secours? les Nepveux d'un Pape qui avoit esté durant tout son règne le fidelle amy de la France. Les autres Nations n'auroient-elles pas attribué ce délaissement à l'impuissance de les maintenir ? Et ce tesmoignage de foiblesse n'auroit-il pas porté grand coup à sa Majesté Très-Chrestienne, de qui l'Empire se soustient autant sur sa réputation que sur sa force ?

Quand nos calomniateurs se sentent pressez en cet endroit, ils changent de terrain et crient qu'il a fait sur les peuples des extorsions espouvantables. Pour moy, je ne sçay pas si la canaille entretient des intelligences dans les Royaumes estrangers, qui l'informent plus au vray du maniement des finances que n'en sont instruits le Conseil, l'Espargne et la Chambre des Comptes. Je sçay bien cependant que la Cour du Parlement de Paris, qui l'accusoit du transport ou du mauvais employ de tant de comptant, après avoir examiné dans un si long loisir les traitez et les négociations de Cantarini1, ne luy a pas mesme imputé la diversion d'un quart d'escu ; et je pense que ses ennemis n'eussent pas oublié de le charger de Péculat, s'il s'en fust trouvé convaincu, plutost que de faux crimes, dont ils ont en vain essayé de le noircir, manque de véritables. Outre cela, le Royaume est-il chargé d'aucun impost qui ne fust estably dès l'autre Règne ? Encore il me semble qu'on ne les exige point avec tant de rigueur qu'il se pratiquoit alors, quoy que le fonds avancé par les traitants eust esté consommé dès le vivant de Monsieur le Cardinal de Richelieu, et qu'il ne faille pas laisser maintenant de continuer la guerre contre les mesmes Ennemis. Croyent-ils donc qu'avec des feuilles de chesnes on paye cinq ou six Armées ? qu'on lève toutes les Campagnes de nouveaux Gens de guerre ? qu'on entretienne les correspondances qu'il faut avoir et dedans

(1) Etait-ce l'intendant ou le trésorier de Mazarin ? (P. L.)

et dehors ? qu'on fasse révolter des Provinces et des Royaumes entiers contre nos Ennemis ? Enfin qu'un seul Ministre domine au sort de tous les Potentats de la Terre, sans de prodigieuses sommes d'argent, qui seules sont capables de nous achepter la paix ? Oùy, car Monsieur le Drapier se figure qu'il en va du Gouvernement d'une Monarchie comme des gages de sa Chambrière, ou de la pension de son fils Pierrot.

Ils adjoustent, à leurs ridicules contes et hors de saison, que les choses ont réussi très souvent au rebours de ce qu'il avoit conseillé. Je le croy, car il est maistre de son raisonnement, non pas des caprices de la Fortune. Nous voyons si souvent de bons succez authoriser de mauvaises conduites ; et je m'estonnerois bien davantage qu'à travers les ténèbres de l'avenir un homme peust, avec les yeux de sa pensée, fixer un ordre aux événemens hazardeux, et par son attention conduire les aleures de la fatalité.

Quand ces causeurs ont esté repoussez à cette attaque, ils luy reprochent un Palais qu'il a fait bastir à Rome ; mais qu'ils apprennent qu'en cette Cour-là le moindre des Cardinaux y a le sien. Estant Cardinal François, la pompe d'un Palais dans Rome tourne à la gloire de la France, comme sa bassesse iroit dans l'esprit des Italiens à la honte de nostre Nation. Il y a eu de nos Roys (je dis des plus Augustes) qui ont fourny libéralement à des Cardinaux des sommes très considérables pour bastir leurs Palais, à condition que sur le portail ils fairoient arborer nos Fleurs de Lys ; et malgré tant de motifs spécieux, un misérable petit Mercier, en roulant ses rubans, ne trouve pas à propos que Monsieur le Cardinal fasse bastir à ses despens une Maison !

La canaille murmure encore et crie qu'il n'a aucun lieu de retraite si la France l'abandonnoit. Hé ! quoy donc, Messieurs les Aveugles, à cause que pour vous protéger et conserver, il s'est fait des ennemis par toute la terre, c'est un homme détestable et abominable, et vous le jugez indigne de pardon ! Sa faute, en effet, n'est pas pardonnable d'avoir si fidellement servy des ingrats. Et Dieu, qui le vouloit donner en exemple à ceux qui s'exposent pour le peuple, a permis que, s'estant comporté aussi généreusement que Phocion, Périclès et Socrate, il ait rencontré d'aussi meschans Citoyens que ceux qui condamnèrent jadis ces grands hommes.

On le blasme ensuite de ce qu'il a refusé la Paix, et ma Rlanchisseuse m'a juré que l'Espagne l'offroit à des conditions très utiles et très honorables pour ce Royaume. J'exhorte les Sages, qui ne doivent pas juger sur des apparences, de se ressouvenir que le temps auquel nos Plénipotentiaires ont refusé de la conclure est lors que commencèrent les plus violents accez de la révolte de Naples, et que la Fortune sembloit alors nous offrir la restitution d'un Estât qui nous appartient*. Il eust esté contre toutes les règles de la prudence humaine d'en négliger la conqueste qui nous

(t) La révolta de Mazaniello (1647), qui amena l'entreprise aventureuse et romanesque du duc de Guise (Henri II, de Lorraine), que la Fortune fit presque roi de Naples et que le Cardinal Mazarin eut le tort de ne pas soutenir ouvertement, au nom des droits du roi de France, avec une armée et une Hotte françaises. (P. L.)

estoit comme asseurée ; outre que le Roy Catholique ayant tousjours insisté que nous abandonnassions les intérests du Roy de Portugal, il ne nous estoit pas licite (à moins de passer pour la plus perfide des Nations) de signer la Paix sans qu'il fust compris dans le traité, puisqu'il n'avoit hazardé que sur nostre parole de remettre la Couronne sur la teste de sa Race.

Mais voicy le dernier choc, et le plus violent, dont ils prétendent obscurcir la splendeur de sa gloire. « Il est, disent-ils, autheur du Siège de Paris. » Je leur responds, en premier lieu, qu'il l'a dû conseiller, la Reyne Régente ayant esté advertie de plusieurs complots qui se brassoient contre la personne du Roy. Cependant le bruit mesme commun tombe d'accord qu'il n'a pas esté le premier à prester sa voix pour la résolution de cette entreprise, et qu'au contraire, on l'a tousjours blasmé d'avoir pris des voyes trop panchées à la douceur. De plus, pourquoy vouloir qu'il ait ordonné luy seul l'enlèvement de nostre jeune Monarque ? Les gens du mestier sçavent qu'il n'est pas seul dans le Conseil, et qu'il n'y porte son opinion que comme un autre. Bien loing donc d'avoir esté le seul autheur de ce dessein, il n'a pas mesme souffert qu'on exécutast contre la Ville les choses qui sans doute eussent hasté sa réduction, parce qu'elles semblèrent à son naturel humain un peu trop cruelles. Et si les Parisiens me demandent quelles sont ces choses, je leur feray connoistre qu'il pouvoit, par exemple, avec beaucoup de justice, faire punir de mort les prisonniers de Guerre en qualité de traistres et de rebelles à leur Roy. Il pouvoit d'ailleurs en une nuit, s'il l'eust voulu, avec l'intelligence qu'il avoit au dedans, faire saccager et brusler les Faux-bourgs, qui n'estoient que fort foiblement gardez, chasser les fuyards dans la Ville pour l'affamer, ou bien les passer au fil de l'espée, à l'exemple de Henry IV, qui fit des veufves en moins d'un jour de la moitié des femmes de Paris, et diminuer par cette saignée la fièvre des habitans. Mais au lieu de ces actes d'hostilité, il deffendit mesme d'abattre les Moulins qui sont autour de la Ville, quoy qu'il sceust que par leur moyen elle recevoit continuellement force bleds; et encore qu'il eust avis de toutes les marches de leurs Gens de guerre, il faisoit souvent destourner les troupes Royales des routes de nos convois, pour n'estre point obligé de nous affamer et nous battre en mesme temps.

Il a donc assiégé Paris, mais de quelle façon? Comme celuy qui sembloit avoir peur de le prendre ; comme un bon père à ses enfans, il s'est contenté de leur monstrer les verges et les a long-temps menacez, afin qu'ils eusseut le loisir de se repentir. Et puis, à parler franchement, leur maladie estant un effet de leur débauche, il estoit du devoir d'un bon Médecin de les obliger à faire une diète *. En vérité, s'il estoit permis de

(1) Lorsque les armées du roi assiégeaient ou plutôt bloquaient Paris, après les barricades de 1649, le cardinal Mazarin, qui s'était retiré au cbàteau de Saint-Germain avec la reine régente et le jeune roi, laissa croire aux Parisiens qu'il voulait prendre la ville par la famine. (P. L.)

se dispenser à la raillerie sur une matière de cette importance, je dirois que, la veille des Roys, le nostre voyant dans sa Capitale tant d'autres Roys arrivez de nuit, il sortit contr'eux et voulut essayer de vaincre cinquante mille Monarques.

Voilà, je pense, tous les chefs par qui la canaille a tasché de rendre odieuse la personne de Son Eminence, sans avoir jamais eu aucun légitime sujet de s'en plaindre. Cependant, ils ne laissent pas de descrier ses plus esclatantes vertus, de blasmer son Ministère, et luy préférer son prédécesseur. Mais par quelle raison ? Je n'en sçay aucune, si ce n'est peut-estre parce que Monsieur le Cardinal Mazarin n'envoyé personne à la mort sans connoissance de cause! parce qu'il n'a point une Cour grasse du sang des peuples ! et parce qu'il ne fait pas trancher la teste à des Comtes, à des Mareschaux et à des Ducs et Pairs I parce qu'il n'esloigne pas les Princes de la connoissance des affaires ! parce qu'il n'est pas d'humeur à se venger I enfin parce que mesme ils le voyent si modéré, qu'ils en prévoyent l'impunité de leurs attentats ! Voilà pourquoy ces Factieux ne le jugent pas grand Politique. 0! stupide vulgaire, un Ministre bénin te déplaist; prends garde de tomber dans le mal-heur des oiseaux de la Fable, qui, ayant demandé un Chef, ne se contentèrent pas du gouvernement delà Colombe que Jupiter leur donna, qui les gouvernoit paisiblement, et crièrent tant après un autre qu'ils obtinrent un Aigle qui les dévora tous. Deffunct Monsieur le Cardinal estoit un grand Homme, aussi bien que son Successeur, mais n'ayant pas assez de hardiesse pour décider de leurs mérites, je me contenteray de faire souvenir tout le monde que Monsieur le Cardinal de Richelieu eut l'honneur d'estre choisi pour estre son Ministre par le Roy Louis XIII, le plus juste Monarque de l'Europe, et Monsieur le Cardinal Mazarin, par le Cardinal de Richelieu mesme, le plus grand Génie de son Siècle.

Au reste, on a tort d'alléguer que nous sommes dans un Gouvernement où les Armes, les Lettres et la piété sont méprisées. Je soustiens au contraire qu'elles n'ont jamais esté si bien reconnues ! Les Armes, tesmoin Messieurs de Gassion et de Rantzau', qui, par son crédit et son conseil, ont esté faits Mareschaux de France, sans parler de Monsieur le Prince1, qui des bienfaits de la Reyne possède plus, luy seul, que quelques Roys de l'Europe. La piété, tesmoin le Père Vincent*, qu'elle a commis pour juger des mœurs, de la conscience, et de la capacité de ceux qui prétendent aux Rénéfices. Les Lettres, tesmoin le judicieux choix qu'il a fait d'un des premiers Philosophes1 de nostre temps pour l'éducation de Monsieur le Frère du Roy ! Tesmoin le docte Naudé 5 qu'il honore de son

(1) Gassion, maréchal de France en 1643 ; Rantzau, en 1G45, qui mourut en 1650 après avoir perdu à la guerre un bras, une jambe, un œil et une oreille. — (2) Henri II de Condé. — (3) Saint- Vincent de Paul, canonisé en 1757, soixante-dix-sept ans après sa mort. — (4) Pierre de La Moitié Le Vayer, auteur des Soliloques sceptiques. — (5) Médecin de Louis XIII et bibliothécaire de Mazarin, créateur et organisateur de la bibliothèque de ce dernier.

estime, de sa table, et de ses présens 1 Et bref, tesraoin cette grande et magnifique Bibliothèque, bastie ' pour le public, à laquelle, par son argent et ses soins, tous les Sçavans de l'Europe contribuent. Qu'adjouster, Messieurs, après cela? Rien, sinon que la gloire de ce Royaume ne sçauroit monter plus haut, puis qu'elle est en Son Eminence. Ne trouvez-vous pas à propos que le peuple cesse enfin de lasser la patience de son Prince par les outrages qu'il fait à son Favory, qu'il accepte avec respect le pardon qu'on luy présente sans le mériter ? Non, Monsieur, il ne le mérite pas ; car est-ce une faute pardonnable de se rebeller contre son Roy, l'Image vivante de Dieu ; tourner ses armes contre celuy qu'il nous a donné pour exercer et sur nos biens et sur nos vies les fonctions de sa Toute-Puissance ? N'est-ce pas accuser d'erreur la Majesté Divine, de controller les volontez du Maistre qu'elle nous a choisy ? Je sçay bien que l'on peut m'objecter que les particuliers d'une République ne sont pas hors de la voye de salut. Mais il est très vray, néantmoins, que comme Dieu n'est qu'un à dominer tout l'Univers, et que comme le Gouvernement du Royaume Céleste est monarchique, celuy de la Terre le doit estre aussi. La saincte Escriture fait foy que Dieu n'a jamais ordonné un seul Estât populaire, et quelques Rabins asseurent que le péclté des Anges * fut d'avoir fait dessein de se mettre en République. Ne voyons-nous pas mesme qu'il a, long-temps auparavant sa venue, donné David pour Roy au peuple d'Israël, et que depuis nostre Rédemption, il a fait descendre du Ciel la saincte Ampoule dont il a voulu que nos Roys fussent sacrez, afin de les distinguer par un caractère surnaturel de tous ceux qui naistroient pour leur obéir? L'Eglise Militante, qui est l'image de la Triomphante, est conduite monarchiquement par les Papes ; et nous voyons que jusqu'aux maisons particulières, il faut qu'elles soient gouvernées par une espèce de Roy, qui est le Père de famille. C'est comme un premier ressort dans la Société qui meut nos actions avec ordre, et c'est cet instinct secret qui nécessite tout le monde à se soumettre aux Roys. Le peuple a beau tascher d'esteindre en son âme cette lumjère qui le guide à la soumission ; il est à la fin emporté malgré luy par la force de ce premier mobile et contraint de rendre l'obéissance qu'il doit. Mais cependant celuy de Paris a bien eu la témérité de lever ses mains sur l'Oint du Seigneur, alléguant, pour prétexte, que ce n'est pas au Roy quil s'attaque, mais à son Favory ; comme si de mesme qu'un Prince est l'image de Dieu, un Favory n'estoit pas l'image du Prince. Mais c'est encore trop peu de dire l'image, il est son fils ! Quand il engendre selon la chair, il engendre un Prince ! Quand il engendre selon sa dignité, il engendre un Favory. En tant qu'homme, il fait un Successeur ; en tant que Roy, il fait une Créature. Et s'il est vray que la création soit quelque chose de plus noble que la génération, parce que la création est miraculeuse, nous devons adorer un Favory comme estant le miracle d'un Roy. Ainsi, quand mesme ce ne seroit que contre Son Eminence qu'il prend les armes, (1) La Bibliothèque Mazarine. — (2) La chute des Anges rebelles.

pense-t-il estre Chrestien, lors qu'il attente aux jours d'un Prince de l'Eglise? Non, Monsieur, 11 est apostat, il offense le Sainct-Esprit qui préside à la promotion de tous les Cardinaux ; et vous ne devez point douter qu'il ne punisse leur sacrilège aussi rigoureusement qu'il a puny le massacre du Cardinal de Lorraine', dont la mort, quoy que juste, saigna durant vingt ans par les gorges de quatre cent mille François. Mais encore, quel fruict peut-il se promettre d'une rébellion qui ne peut jamais réussir? Et quand mesme elle réiissiroit jusqu'à renverser la Monarchie de fond en comble, quel avantage en recueilleroit-il ? Tel qui ne possède aujourd'huy qu'un manteau n'en seroit pas alors le maistre. Il seroit autheur d'une désolation espouvantable, dont les petits-fils de ses arrière-nepveux ne verroient pas la fin I Encore est-il bien grossier, s'il se persuade que la Chrestienté puisse voir, sans y prendre intérest, la perte du Fils aisné de l'Eglise ! Tous les Roys de l'Europe n'ont-ils pas intérest à la conservation d'un Roy qui les peut remonter un jour sur leurs Throsnes, si leurs Sujets rebelles les en avoient fait tresbucher ? Et je veux que cette révolution arrivast sans un plus grand bouleversement que celuy dont saigne encore aujourd'hui la Hollande. Je soustiens que le gouvernement populaire est le pire fléau dont Dieu afflige un Estât, quand il le veut chastier ! N'est-il pas contre l'ordre de la Nature qu'un Bastelier ou un Crocheteur soient en puissance de condamner à mort un Général d'Armée, et que la vie du plus grand personnage soit à la discrétion des poulmons du plus sot qui, à perte d'haleine, demandera qu'il meure? Mais, grâce à Dieu, nous sommes fort esloignez d'un tel cahos. On se cache desjàpour dire le Cardinal sans Monseigneur ; et chacun commence à se persuader qu'il est mal-aisé de parler comme les Marauds et de ne le pas estre. Aussi, quand tout le Royaume se seroit ligué contre luy, j'estois certain de sa victoire, car il est fatal aux Jules de surmonter les Gaules !. J'espère donc que nous verrons bientost une réunion générale dans les esprits, et une harmonie parfaite entre les divers membres du corps de cet Estât. Comme Monsieur de Reaufort3 n'est animé que du Sang de France, il n'est pas croyable que ce Sang ne le retienne quand il voudra rougir son fer dans le sein de sa Mère ; et de mesme que les ruisseaux, après s'estre esgarez* quelque temps, reviennent enfin se réunir à l'Océan d'où ils s'estoient eschappez, je ne doute pas que cet illustre Sang ne se rejoigne bientost à sa source, qui est le Roy. Pour les autres Chefs de Party, je n'ay garde de si mal penser d'eux, que de croire qu'ils refusent de marcher sur les pas d'un exemple si héroïque. Il me semble que je les voy desjà s'incliner de respect devant l'image du Prince ; ils sont trop justes, faisant réflexion sur ce que les premiers de leurs races ont receu de la faveur des Roys précédens, pour vouloir

(1) Var. des éditions postérieures : Guise. — Louis de Lorraine, cardinal de Guise tué au château de Blois, en 1588, le lendemain de l'assassinat de son frère Henri, duc de Guise. Ce double meurtre politique fut. en effet, la principale cause des troubles sanglants de la Ligue. (P, L.) — (2) Allusion à la guerre des Gaules par Jules César. — (3). Fils du duc de Vendôme et petit-fils de Henri IV. — (4)1661 : quittez et esgarez.

empescher que le sort d'une autre Maison soit regardé à son tour d'un aspect aussi favorable.

Monsieur le Coadjuteur sçait bien que le duc de Retz, son grand-père, fut Favory de Henry III. Monsieur de Brissac peut avoir leu que son ayeul fut eslevé aux charges et aux dignitez par le Roy Henry IV. Monsieur de Luynes a veu son père estre le tout-puissant sur le cœur et la fortune du Roy Louis XIII. et Monsieur de La Mothe-Houdancourt se souvient peutestre encore du temps qu'il estoit en faveur sous le Favory mesrae du Roy deffunct. Ils n'ont donc pas sujet de se plaindre que Monsieur le Cardinal soit dans son règne ce qu'estoient leurs ayeux ou ce qu'ils ont esté euxmesrnes dans un autre.

Mais quand toutes ces considérations seroient trop foibles pour les rappeler à leur devoir, ils sont généreux, et l'appréhension de paroistre ingrats aux bien-faits qu'ils ont receus de Sa Majesté fera qu'ils aimeront mieux oublier leurs mécontentemens que de passer pour raéconnoissans ; et l'exemple de mille traistres, qui ont payé les faveurs de la Cour par des injures, ne portera aucun coup sur leur esprit, qui sçait trop que l'ingratitude est un vice de coquin, dont la Noblesse est incapable. Il n'appartient qu'à des Poètes du Pont-Neuf, comme Scarron, de vomir de l'escume sur la Pourpre des Roys et des Cardinaux, et d'employer les libéralitez qu'ils reçoivent continuellement de la Cour en papier qu'ils barbouillent contre elle. Il a bien eu l'effronterie (après s'estre vanté d'avoir receu de la Reyne mille francs de sa pension) de dire que si on ne luy en envoyoit encore mille, il n'estoit pas en sa puissance de retenir une nouvelle Satyre qui le pressoit pour sortir au jour, et qu'il conjuroit ses amis d'en advenir au plus tost, parce qu'il n'estoit pas en sa puissance de la retenir plus longtemps 4. Hé bien ! en vérité, a-t-on veu dans la suitte de tous les siècles quelque exemple d'une ingratitude aussi effrontée ? Ha ! Monsieur, c'est sans doute à cause de cela que Dieu, qui en a préveu la grandeur et le nombre, pour le punir assez, a devancé*, il y a desjà vingt ans, par une mort continue, le chastiment des crimes qu'il n'avoit pas commis encore, mais qu'il devoit commettre. Permettez-moy, je vous supplie, de détourner un peu mon discours pour parler à ces Rebelles : « Peuple séditieux, accourez pour voir un spectacle digne de la Justice de Dieu ! C'est l'espouvantable Scarron, qui vous est donné pour exemple de la peine que souffriront aux Enfers les Ingrats, les Traistres, et les Calomniateurs de leurs Princes. Considérez en luy de quelles verges le Ciel chastie la calomnie, la sédition, et la médisance ! Venez, Escrivains burlesques, voir un Hospital tout entier dans le corps de vostre Apollon ! Confessez, en regardant les Escrouelles qui le mangent, qu'il n'est pas seulement le Malade de la Reyne, comme il se dit, mais encore le Malade du Roy. Il meurt chaque jour par quelque membre, et sa langue reste la dernière, afin que ses cris

(1) Ce texte en italique, qui fait double emploi, a été supprimé avec raison dans les éditions postérieures à l'originale de 1654. — (2) Editions post. à 1654 : advancé.

vous apprennent la douleur qu'il ressent. Vous le voyez, ce n'est point un conte à plaisir; depuis que je vous parle, il a peut-estre perdu le nez ou le menton. Un tel spectacle ne vous excite-t-il point à pénitence ? Admirez, Endurcis, admirez les secrets jugemens du Très-Haut ; escoutez d'une oreille de contrition cette parlante Momie ! Elle se plaint qu'elle n'est pas assez d'une, pour suffire à l'espace de toutes les peines qu'elle endure. Il n'est pas jusqu'aux Bien-heureux qui, en punition de son impiété et de son sacrilège, n'enseignent à la Nature de nouvelles infirmitez pour l'accabler. Desjà par leur Ministère, il est accablé du mal de sainct Roch, de sainct Fiacre, de sainct Gloud, de saincte Reine1, et afin que nous comprissions par un seul mot tous les ennemis qu'il a dans le Ciel, le Ciel luy-mesme a ordonné qu'il seroit Malade de Sainct. Admirez donc, admirez combien sont grands et profonds les secrets de la Providence ! Elle connoissoit l'ingratitude des Parisiens envers leur Roy, qui devoit esclater en mil six cens quarante-neuf ; mais, ne souhaitant pas tant de victimes, elle a fait naistre quarante ans auparavant un homme assez ingrat pour expier luy seul tous les fléaux qu'une Ville entière avoit mérités. Profitez donc, ô Peuple ! de ce miracle espouvantable ; et si la considération des flammes éternelles est un foible motif pour vous rendre sages, et pour vous empescher de respandre vostre fiel sur l'escarlate du Tabernacle, qu'au moins chacun de vous se retienne, par la peur de devenir Scarron.» Vous excuserez, s'il vous plaist, Monsieur, ce petit tour de promenade, puisque vous n'ignorez pas que la charité chrestienne nous oblige de courir au secours de nos semblables qui, sans l'appercevoir, ont les pieds sur le bord d'un précipice, prêts à tomber dedans. Vous n'en avez pas besoin, vous qui vous estes tousjours tenu, pendant les secousses de cet Estât, fortement attaché au gros de l'arbre ; aussi est-ce un des motifs le plus considérable pour lequel je suis et seray toute ma vie, Monsieur, vostre très humble, très obéissant et très affectionné serviteur, de Cyrano Bergerac.

(1) On appelait la peste ou la vérole le mal de saint Roch ; les hémorrhoïdes, le mal de saint Fiacre ; les abcès, le mal de saint Cloud; la sciatique, le mal de sainte Reine. C'tat à cet Saints que les malades s'adressaient pour guérir.

Les mauvais jeux de mots qui suivent nous ont été présentés par Cyrano lui-même comme étant le résultat d'une sorte de « combat d'esprit » entre ses intimes et lui. Cette assertion a été utilisée par ses biographes ; ils se sont ingéniés à substituer les noms de ses amis à ceux des philosophes de l'antiquité dont Cyrano s'est servi.

Ici encore Cyrano a inventé, et cela pour donner plus de relief à ses Entretiens. Ni Bernier, ni Chapelle, ni Sorbière, ni Molière, ni Adrien de Valois, ni Jacques Rohault ne se sont arrêtés à de telles niaiseries; ce serait les diminuer injustement en les enrégimentant dans le soi-disant petit groupe littéraire que Gyrano aurait présidé, groupe qui n'a jamais existé.

Ceci dit, voici le commentaire de Paul Lacroix — il n'a pas rencontré de contradicteur i — qui se lit dans sa notice sur Cyrano de Bergerac :

« Cyrano vivait en dehors de la société des beaux esprits d'académie, des chantres de la Samaritaine, des auteurs de cabaret et des romanciers de ruelles : il avait formé une espèce d'association philosophique et littéraire au milieu de laquelle il rendait ses oracles. On y traitait en toute liberté les questions les plus abstraites de la métaphysique et les plus délicates de la morale humaine ; on ne se piquait pas sans doute d'être toujours très orthodoxe en fait de religion. Puis, tout à coup, la discussion descendait de ces hautes sphères et se rejetait gaiement sur des sujets familiers. Les Entreliens Pointus, qui ont été publiés dans les œuvres posthumes de Gyrano, nous donnent une idée exacte du ton ordinaire que prenait la conversation. C'était un assaut de jeux de mots, d'équivoques et même de coq-à-1'àne. L'éditeur de ces Entretiens ne nous a pas fait connaître, malheureusement, les personnages qui y prenaient part. « J'ay déguisé » leurs noms, dit-il, afin que la liberté qu'ils se sont donnée ne puisse leur » estre nuisible et que sous le masque, se jouant de tous également, ils puis- » sent descendre du Théâtre parmy le Peuple sans courir le danger où le»

» pourroient mettre les ressentimens d'un brutal. » Cyrano se nommait Socrate dans eette école pointue, dont il était l'âme ; on peut aussi sous le nom de Platon reconnaître Jacques Rohault ; mais nous ne savons à qui attribuer les surnoms de Timandre, de P/iilogias et d' Epaminondas... »

Paul Lacroix dans une noie antérieure exposait le résultat de ses recherches relatives à la petite école de Gassendi :

« Il faudrait chercher les véritables noms de ces personnages dans la société intime des élèves de Gassendi, qui leur donnait parfois le ton et l'exemple de l'enjouement. Si Gassendi est ici Socrate, son disciple favori Jean Bernier serait Platon. Quant à Timandre, Phocion, Philogias, il faudroit choisir entre Chapelle, Sorbière, Molière, Valois, etc. Mais, en préparant notre édition, nous sommes arrivéà une opinion un peu différente, et nous n'avons plus hésité à reconnaître Cyrano lui-même dans le personnage de Socrate. »

Remercions le Ciel, pour l'honneur de Gassendi, que les hésitations de Paul Lacroix aient cessé !

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