I. — SERMON DU CURE DE COLIGNAC, PRONONCE LE JOUR DES ROIS
Le curé de Colignac est un des personnages mis en scène au début de l'Histoire des Estats et Empires du Soleil ; est-ce seulement pour cette raison, ou pour d'autres plus sérieuses, que le Sermon a été attribué à Cyrano de Bergerac par Etienne Jordan {Recueil de Littérature, Amsterdam, 1730) ? Nous l'ignorons et nous nous garderons bien de trancher la question. En tout cas, ce sermon a été composé dans la note habituelle de notre libertin. Il a dû paraître pour la première fois sous la rubrique : Cologne, Pierre le Grand, dans le Recueil de plusieurs Sermons récréatifs, 1704, in-12 de 96 pp., et a été plusieurs fois réimprimé (1), mais, le plus souvent, avec d'autres pièces.
Chrétiennes ouailles.
Nous célébrons aujourd'hui une grande Fête et un grand Evangile ; mais auparavant que d'en parler, nous traiterons de trois Points. Le premier, je l'entends et vous ne l'entendez pas. Le second, vous l'entendez, et je ne l'entends point. Et le troisième, nous ne l'entendons point ni les uns ni les autres. Quant au premier Point que j'entends, et que vous n'entendez pas : c'est que j'entends que vous me payiez mieux mes dîmes à l'avenir que vous n'avez fait par le passé, et vous ne l'entendez pas. Le second, que vous entendez et que je n'entends pas, c'est que vous entendez que je chasse ma jeune Servante pour en prendre une vieille, et je ne l'entends pas. Et le troisième enfin, très fidelles Brebis, que nous n'entendons ni les uns ni les autres, c'est l'Evangile d'aujourd'hui : c'est pourquoy nous n'en parlerons point de peur d'en dire quelque sotise ; toutefois la Fête est si grande qu'il en faut parler un peu.
C'est cette grande Sainte Epiphanie Vierge et Martyre, Mère des trois Rois, qui mourut en couches de son premier enfant; aujourd'hui, comme dit l'autre, nous en célébrons la Fête. Mais de peur que quelque Satan ne nous vienne tarabuster l'entendement, supplions le Saint-Esprit: tenez, c'est ce beau Pigeon blanc que voilà sur l'Autel de la Pentecôte, de ne souffrir aucun tintamare ; prions-le de nous assister, et vous verrez qu'il le fera, car il est bonne personne, pourvu que ce soit par l'intercession de Notre-Dame, que nous saluons comme l'Ange la salua. A propos, ce ne fut pas l'Ange du Crucifix : Vertu de ma vie, le petit Drôle me tomba
(1) Voici une édition séparée : Le sermon du curé de Colignac. Prononcé le jour des Rois. A Paris. Imprimé Pour l'Auteur dans la Rue de Saint Jaques. M.DCC.XXXVI. Plaquette de 23 pp. chiff. (Bibl. Arsenal, 18221 bis B. L.) — La mention Imprimé pour C Auteur n'a aucune signification, ce sermon ayant vu le jour, nous l'avons dit, trentedeux ans auparavant.
dernièrement sur la tête ; et par ma foi il n'a que faire de rire ; quelque mine que je lui fasse, je ne l'aime point. L'Ange Gabriel, son compagnon, n'étoit pas un songe-malice comme lui, il s'en alloit tous les matins avant que de déjeûner dire à la Vierge, comme nous allons dire présentement, Ave Maria.
Or pour revenir à notre conte, les trois Rois étoient de grands Saints, mais pourquoi, Fidelles Auditeurs, croyez-vous que de si Grands Rois vinrent tout d'un coup de si Grands Saints, eux qui avoient plus de boisseaux de pistoles que Guillaume le Riche n'a vaillant de Garolus : je m'en vai vous en dire la raison. Ce fut à cause qu'ils ne vinrent pas comme vous faites, lors que vous venez à l'Offrande les mains vuides, car eux, ils apportèrent de grands présents. Le premier apporta : Hé vraiment, à propos d'apporter, Messieurs le's Niquedouilles ! j'ai à vous avertir, puis que c'est le devoir de ma Charge et le salut de vos âmes, et que la gloire de Dieu m'y oblige, que le premier Gueux qui n'apporta qu'un denier à mon neveu, comme fit Dimanche le grand Massé, lequel je ne veux pas nommer de peur de scandale.., Par ma foi, je lui casserai le nez contre le bassin, cela seroit beau ? Pensez-vous que moi qui représente en ce monde la personne de Saint-Pierre, et qui suis en cette Parroisse comme son Vicaire, car je suis votre Curé en dépit que vous en ayez : et vous croyez que je me tiendrai deux heures dans cette Chaire fiché comme un échalas ? Non, je débarbouillerai bien vos museaux avec ma paix, pour une pièce de chaudron toute effacée ; je ne parle point par cœur, la voilà ; je ne sçai si elle porte l'image du Roi, ou l'Antéchrist ; encore si vous mettiez cet argent dans le tronc de la Fabrique, passe, mais estant destiné pour votre Pasteur : Ah ! je ne le puis souffrir, car j'y suis obligé en conscience de Dieu. Il vaudroit bien mieux que vous ne fissiez point tant les hastez à quester pour la plus grande Cloche qui est cassée. Eh ! mon Dieu, ne réveillons point le Chat qui dort ! Elle est morte avec le Baptême, suffit ; laissons-la là, nous la referons quand nous pourrons. La Paroisse n'est pas d'un si grand revenu, il n'y a que trop de son pour si peu de farine; mais en cas que vous vouliez faire votre devoir de Chrétiens, il vous reste encore deux Cloches qui vous le prêchent assez : N'entendez-vous point qu'elles sonnent tous les jours à vos oreilles, don, don, don ? Et que veulent-elles dire par là, sinon que vous fassiez force dons à votre Curé ? Oh bien, oh bien! demi-Ribaut, rien du tout, vous voulez toujours être vilains : et Diable emporte qui vous marira.
Mais écoutez un conseil : si vous voulez donner quelque chose pour les Réparations de l'Eglise, vous verrez Samedi ma servante au marché : donnez-lui ce qu'elle vous demandera, et j'espère en ce cas de l'infinie Miséricorde du Tout-Puissant qu'il vous pardonnera les sacrilèges que votre exécrable avarice vous a fait tant de fois commettre à l'Offrande, car c'est un sacrement sans lequel il est impossible d'entrer en Paradis. Oui, il est autant possible d'y entrer sans cela, comme de faire passer un cha-