SCÈNE II GAREAU, CHASTEAUFORT
GAREAU '
Vartigué, vêla de ces mangeux depetis enfans ; la vegue2 de la Courtille, belle montre, et peu de rapport.
o) 1654 : commande. — b) manger.
(1) Cyrano a fabriqué de toutes pièces le patois de Gareau, la preuve nous en est apportée par le manuscrit de la Bibliothèque nationale; l'imprimé donne, en effet, un langage tout différent, la prononciation de nombre de mots n'est pas la même. Nous avons maintenu à Gareau le texte de l'édition originale de 1654, Le Pédant joué ayant été publié par Cyrano lui-même. — (2) la vigne de la Courtille, située sur l'emplacement actuel de la rue Rochecbouart, produisait beaucoup de raisin qui ne mûrissait pas.
Où vas-tu, bon homme ?
GAREAU
Tout devant moy.
CHASTEAUFORT
Mais je te demande où va le chemin que tu suis ?
GAREAU
Il ne va pas, il ne bouge.
CHASTEAUFORT
Pauvre cuistre % ce n'est pas cela que je veux savoir : je te demande si tu as fait beaucoup de chemin h aujourd'huy.
GAREAU
Nanain da, je l'ay trouvé0 tout fait.
CHASTEAUFORT
Tu parois, Dieu me damne, bien gaillard pour n'avoir pas disné.
GAREAU
Dix nez ? Qu'en ferais-je de dix ? Il ne m'en faut qu'un.
CHASTEAUFORT
Quel Docteur ! Il en sçait autant que son Curé.
GAREAU
Aussi fi-je1. N'est-il pas bian curé qui n'a rien au ventre? Hé, là, ris Jean, on te frit des œufs. Testigué, est-ce à cause qu'ous estes Monsieu, qu'ous faites tant de menés2 ? Dame, qui tare a, guare a3. Tenez, n'avons point veu malva ? Bonjou donc, Monsieu s'tules. Hé qu'est-ce donc ? Je pense donc qu'ous me prendrois pourqueuque inorant? Hé si tu es riche, disne deux fois. Aga quien, qui m'a ange de ce galouriau 4 ?... Bonefi sfesmon ! Vêla un homme bien vidé ; vêla un angein de belle déguesne ; vêla un biau vaissiau s s'il avoit deux seillesd6 sur le cul. Par la morguoi, si j'avoiias une sarpe et un baston, je feroùas un Gentizome tout auqueu. C'est de la noblesse à Maquieu Furon., va te couché, tu souperas demain. Est-ce donc, pelamor ', qu'ous avez un angein de far8 au costé qu'ous fêtes l'Olbrius et le Vespasian ? Hé ! Vartigué, ce n'est pas encore come-ça. Dame acoutez, je vous dorois 9 bian de la gaule par sous l'huis ; mais par la morguoy ne me jouez pas des Trogédies, car je vous feroiias du bezot10. Jarnigué, je ne sis pas un gniais11. J'ay esté sans repruche Marguillier, j'ay esté Beguiau ", j'ay esté Portofrande, j'ay esté Chasse-Chien, j'ay esté
o) 1654 : rustre. — b) encore bien du chemin à faire. — c) le trouvaray. — d) saicles.
(1) Ainsi, ainsi suis-je. — (2) mines, d'embarras. — (3) qui terre a, guerre a. — (4) de ce godelureau. — (5) tonneau. — (6) cercle. — (7) par la mort. — (8) fer. — (9) donnerois. — (10) argot ancien : bazir, tuer ; bezarder, mourir (R. de G.). — (11) niais. — (12) bedeau.
guieu et guièbe ', je ne sçay pus qui je sis. Mais ardé de tout ça brerrrr, j'en dis du Mirliro, parmets que j'aye de Stic.
CHASTEAUFORT
Malheureux Excommunié. Voilà bien du haut stile.
GAREAU
Monsieu de Marsilly m'appelet [bian] son bastar. Il ne s'en est pas fally l'espoisseur d'un tornas ! qu'il ne m'ait fait apprenty Conseillé ! « Vien ça, ce me fit-il une fois, gros fils de Putain, car j'esquions tout comme deux frères ; je veux, ce fit-il, que tu venais, ce fit-il, autour de moy, ce fit-il, dans la Turquise 3, ce me fit-il. — 0 ! ce l'y fis-je, cela vous plaist à dire. — Non-est, ce me fit-il. — O ! si est, ce l'y fis-je. — 0 ! ce [me] fis-je à part moy : Escoute, Jean, ne faut point faire le bougre, faut sauter. » Dame je ne fesy point de défigurance davantage, je me bouty avec ly cahin caha, tout à la marguerite" françoase. Mais quand on gn'y est, on gn'y est. Bonne-fy pourtant, je paraissy un sot basquié *, un sot basquié je paraissy, car Martin Binet... Et y à propos, Denis le Balafré, son onque, ce grand ecné 5, s'en venit l'autre jour la remontée lantarner environ moy. Ah ! ma foy, ma foy, je pense que Guieu-marcy, je vous l'y ramenis le pus biau chinfregniau 6 sus le moustafa qui lian b demeury les badigoines escarboùillées tout avaux l'hyvar. Que Guiebe aussi ! Tous les jours que Guieu feset, ce bagnoquier-là me ravaudet comme un Satan. G'estet sa sœur qui espousit le grand Tiphoine. Acoutez, ol7 n'a que faire de faire tant de l'enhasée 8, ol n'a goûte ne brin de biau. Par ma fy, comme dit l'autre, ce n'est pas grand chance ; la Beyne de Nior, malhureuse en biauté. Pour son homme, quand oui est des-habillé, c'est un biau cor-nu. Mais regardez un petit, ce n'estet encore qu'une varmene 9, et si 10 ol feset desjà tant la dévargondée, pour autant quoi savet luire dans les Sessiaumes ", qu'on n'en savet chevir. 01 se carret comme un pou dans eune rogne. Dame aussi ol avet la voix, révérence parlé, aussi finement claire qu'eune iaui2 de roche. Len diset que Messire Jean c avet bian trampé souvent son Goupillon dans son Benaisquié '3, mais ardé sont des enviteuxA, les faut laisser dire ; et pis quand oui auret ribaudé un tantinet, c'est à ly à faire, et à nous à nous taire, pis qu'il donne bian la pollution '* aux autres il ne l'oublie pas pour ly. Monsieu le Vicaire itou estet d'une humeur bian domicile et bian turquoise/mais ardé...
CHASTEAUFORT
Et de grâce, Villageois, achève-nous tes avantures du voyage de Monsieur de Marsilly.
a) 1654 : maxite. — b) qu'oui l'y en. — c) Monsieu le Curé. — d) médiseux.
(1) Dieu et Diable. — (2) tournois. — (3) Turquie. — (4) bâté (?) —(5) Hacquené ? — (6) horion. — (7) oui : il ; ol : elle. — (8) l'empressée. — (9) vermine. — (10) cependant. — (11) sept psaumes. — (12) eau. — (13) bénitier. — (14) l'absolution.
GAREAU
Ho, ho, ous n'estes pas le Roy Minos, ous estes le Roy Priant. 0 donc je voyagisme sur l'Occident et sur la Demiannée*.
CHASTEAUFORT
Tu veu dire [au contraire, vers] V Océan et la Méditerranée h.
GAREAU
Hé bian je me reprens, un pou c se reprent bian. Mais guian si vous pansiais que je devisiesrae entendre tous ces tintamares-là, comme vous autres Latiniseurs, Darne nanain. Et vous, comme guiebe, déharnachezvous vostre Philophie ? J'arrivismes itou aux Deux Trois de Gilles le bastard1, dans la Transvilanie, en Relhlian de GalHene, en Harico*, et pis au païs... au païs... au païs... du Reure.
CHASTEAUFORT
Que Diable veux-tu dire, au païs du Reure ?
GAREAU
Oiiy, au païs du Reure. Tant quia que c'est un païs qui est mou comme beure, et où les gens sont durs comme piare. Ha ! c'est la graisse 3 ; hé bian, les gens n'y sont-ils pas bian durs, pis que ce sont des Grets ? Et pis après cela, je nous en allismes, révérence parlé, en un païs si loin, si loin ; je pense que mon Maistre appelet cela le païs des Rassins *, où le inonde est noir comme des Anlrechrists. Ardé, je croy fixiblement que je n'eussiesmes pas encore cheminé deux glieuës, que j'eussiesmes trové le Paradis et l'Enfar. Mais tenez, tout ce qui me semblit de pus biau à voir, c'est ces petits garçons d d'Italise ; cette petite grene d'andoùille n'est pas pus grande que savequoy, et s'ils sçavont desjà parler Italian. Dame je ne fesismes là guère d'ordure. Je nous bandismes nos quaisses tout au bout du monde dans la Turquise, moy et mon Maistre. Par ma fy, pourtant je disis biantost à mon Maistre qu'oui s'en revenist. « Héquement, quelle vilanie ? Tous ces Turs-là sont tretous huguenots comme des chiens ». Oui se garmantet par escousse de leur bailler des exultations à la Turquoise.
CHASTEAUFORT
Il faut dire des exhortations à la Turque.
GAREAU
0 bian, tant quia qu'il les sarmonet comme il falet.
CHASTEAUFORT
Ton Maistre sçavoit donc l'Idiome Turc ?
GAREAU
Hé vrament oiiy oui sçavet ; tous ces ces Gérosmes-là 5, les avet-il
a) 1654 : sur l'Or riant et vers la Mardy Terre Année. — b) vers l'Orient, sur la Méditerranée. — c) var — d) Sarasins.
(1) Gibraltar. — (2) en Bethléem de Galilée, en Jéricho. — (3) Grèce. —(4) Abyssins. — (5) idiomes-là.
pas veus dans le Latin ? Son frère itou estet bien sçavant, mais oui n'estet pas encore si sçavant, car n'en marmuset qu'oui n'avet appris le Latin qu'en François. G'estet un bon Nicolas, qui s'en allet tout devant ly, hurlu, brelu, n'en eust pas dit qu'oui y touchet, et stampandant oui marmonet tousjours dans une bastelée de Livres. Je ne me sçauras tenir de rire, quand je me ramenteu des noms si biscornus, et si, par le sanguoy, tout ça estet vray, car oui estet moulé. D'auquns s'intiloient, s'intuloient : oiiay ? ce n'est pas encore comme ça : s'inlutiloient, j'y sis casi : s'intilutoient, héla, ayez-moy un petit s'intituloicnt : sin, sin, sin. Tanquia que je m'entens bian.
CHASTEAUFORT
Tu veux dire s'intituloient.
GAREAU
Oiiy, oùy, sin, sin, héla qui se fesoient comme vous dites. Vêla tout comme il le defrinchet. Je ne sçay pus où j'en sis, vous me l'avez fait pardre.
CHASTEAUFORT
Tu parlois du nom de ces Livres.
GAREAU
Ces livres donc, pis que Livres y a. Oiiay ? Ha je sçay bian, oui y avet des Madrigales, des Amas de Gaules, [des Cadets de Tirelire], des Clistaires traginques, des Danaïdes de Ville".
CHASTEAUFORT
Il faut dire, mon grand amy, des Madrigaux, des Amadis de Gaule, [des Décades de Tite-Live] des Histoires tragiques, et des Enéides de Virgile, [mais] poursuis.
GAREAU
0 ! par le sangué, va-t'en chercher tes poursuiveux. Aga qu'il est raisonnabe aujourd'huy, il a mangé de la soupe à neuf heures. Et si je ne veux pas dire comme ça, moy ? O bian, tant quia qu'à la parfin je nous en revinsmes. Il apportit de ce païs-là tant de guiamans ' rouges, des Hémoroïdes vartes2 et une grande espée qui atteindret d'icy à demain. C'est à tout ces farremens que ces mangeux de petis enfans se batont en deuil 3. Il apportit itou de petis engingorniaux remplis de naissance l à celle fin de conserver, ce feset-il, l'humeur ridicule, à celle fin, se feset-il, de vivre aussi longtemps que Mathieu salé5. Tenez, n'avons point veu Nique-doiiille6, qui ne sçauret rire sans montrer les dants ?
CHASTEAUFORT
Je ne ris pas de la vertu de tes essences.
a) 1654 : et des Aisnez de Vigile.
(1) diamans. — (2) émeraudes vertes. — (3) duel. — (4) d'essence. — (5) Mathusalem. — (6) Ancienne locution proverbiale, pour désigner un nice, nicaise, niais, nigaud, qui rit en ouvrant la bouche, sans mot dire.
GAREAU
0 gnian, sachez que les naissances ont de rnarveilleuses propretez ' [Il le frappe]. C'est un certain oignement dont les Ancians s'oignient quand ils estient morts, dont ils vivient si longuement. Mais morgue, il me viant de souvenir que vous vouliais tantost que je vous disi le nom de ces Livres. Et je ne veux pas moy ; et vous estes un sot dres là; et testigué, ous estes un inorant là-dedans. Car ventregué, si vous estes un bon parleux*, morgue, lapons-nous donc la gueule comme il faut. Dame, il ne faut point tant de beure pour faire un cartron2. Et quien [et] vêla pour toy.
CHASTEAUFORT
Ce coup ne m'offence point, au contraire il publie mon courage invincible à souffrir. Toutefois, afin que tu ne te rendes pas indigne de pardon par une seconde faute, encore que ce soit ma coustume d'avoir plustost donné b un coup d'espée qu'une parole, je veux [bien] te dire qui je suis. J'ay fait en ma vie septante mille combats, et n'ay jamais porté bote qui n'ait tué sans confession. Ce n'est point que j'aye jamais ferraillé le fleuret, je suis adroit la Grâce à Dieu ; et pourtant c la science que j'ay des armes, je ne l'ay jamais apprise que l'espée à la main. Mais que cet avertissement ne t'effraye point ; je suis tout cœur, et il n'y a point par conséquent de place sur mon corps où tu puisses adresser tes coups sans me tuer. Sus donc, mais gardons la veuë, ne portons point de mesme temps, ne poussons point de près, ne, tirons point de seconde : mais viste, viste, je n'aime pas tant de discours. Mardieu, depuis le temps je me serois mis en garde, j'aurois gagné la mesure, je l'aurois rompue, j'aurois surpris le fort, j'aurois pris le temps, j'aurois coupé sous le bras, j'aurois marqué tous les batemens, j'aurois tiré la flanconade, j'aurois porté le coup de dessous, je me serois allongé de tierce sur les armes, j'aurois quarté du pied gauche, j'aurois marqué feinte à la pointe et dedans et dehors, j'aurois estramaçoné, ébranlé, empiété, engagé, volté, porté, paré, riposté, carte, passé, désarmé3 et tué vingt d hommes.
GAREAU
Vramant, vramant, vêla bian la Musicle de S. Innocent, la pus grande piqué du monde. Quel embrocheux de Limas ! [Il le frappe encore]. Et quien, quien, vêla encore pour t'agacer.
CHASTEAUFORT
[Gareau le frappe.] Je ne sçay, Dieu me damne, ce que m'a fait ce marault, je ne sçaurois me fâcher contre luy. [Il le frappe encore.] Foy de Cavalier, cette gentillesse me charme. Voilà le faquin du plus grand cœur que je vis jamais. [Il est frappé derechef.] Il faut nécessairement, ou que ce bélistre soit mon Fils, ou qu'il soit Démoniaque. D'égorger mon Fils à
a) 1654 : diseux. — b) de donner. — c) partant. — d) trente. (1) propriétés. — (2) un quart. — (3) termes d'escrime.
mon essienl, je n'ay garde ; de tuer un possédé j'aurois tort, puisqu'il n'est pas coupable des fautes que le Diable luy fait faire. Mais, 6 Démon, qui fais agir le corps de ce pauvre idiot, sçache pour te confondre que de tous les Diables je suis le Diable qui fit estocade avec Saint-Michel, et toy', pauvre Païsan, sçache que je porte à mon costé la Mère nourrice des fossoyeurs ; que de la teste du dernier Sophy je fis un pomeau à mon espée ; que du vent de mon chapeau je submerge une Armée navale, et que qui veut sçavoir le nombre des hommes que j'ay tuez n'a qu'à poser un 9, et tous les grains de sable de la mer ensuite qui serviront de Zéros. Quoy que tu fasses, je te l'ay desjà dit, ayant protesté que je gagnerois cela sur moy-mesme [Il est encore battu] de me laisser battre une fois en ma vie, il ne sera pas dit qu'un marault comme toy me fasse changer de résolution. [Gareau se retire en un coin du théâtre et le Capitan demeure seul.] Quelque faquin de cœur bas et ravalé auroit voulu mesurer son espée avec ce vilain ; mais moy qui suis Gentilhomme, et Gentilhomme d'extraction, je m'en suis fort bien sceu garder. Il ne s'en est cependant quasi rien fallu que je ne l'aye percé de mille coups, tant les noires vapeurs de la bile offusquent quelquefois la clarté des plus beaux Génies. En effet, sans cela j'allois tout massacrer.. Je jure donc aujourd'huy par mab main, cette main dispensatrice des Couronnes et des Ilouletes, de ne plus doresnavant recevoir personne au combat, qu'il n'ait leu devant moy sur le pré ses Lettres de Noblesse ; et pour une plus grande prévoyance, je m'en vais faire promptement avertir Messieurs les Mareschaux ' qu'ils m'envoyent des Gardes pour m'empescher de me battre ; car je sens ma colère qui croist, mon cœur qui s'enfle, mon sang qui s'allume et les doigts qui me démangent de faire un homicide. Viste, viste, des Gardes, car je ne réponds plus de moy2. Et vous autres, Messieurs, qui m'écoutez, allez m'en quérir tout à l'heure, ou par moy tantost vous n'aurez point d'autre lumière à vous en retourner que celle des éclairs de mon sabre, quand il vous tombera sur la teste. [Gareau revenant le frappe encore et le Capitan s'en va.] Et la raison est que je vay, si je n'ay un Garde, souffler d'icy le Soleil dans les Cieux comme une chandelle. Je te massacrerois, mais tu as du cœur, et j'ay besoin de soldats.