‹ Les œuvres libertines. Précédées d'une notice biographique (volume 2)Chapitre 20 sur 162 · SCÈNE III GRANGER, MANON, GAREAU, FLEURY · texte numérisé non relu

SCÈNE III GRANGER, MANON, GAREAU, FLEURY

MANON

Quel demeslé donc, mon pauvre Jean, avois-tu avec ce Capitaine ?

a) 1654 : Toutefois, ô. — b) cette.

(1) Le Tribunal des Maréchaux de France ou de la Gonnétablie avait charge d'apaiser les querelles entre gentilshommes et d'empêcher les duels (P. L.). — (2) Le Tribunal des Mareschaux ordonnait au besoin à un garde ou à un exempt de veiller sur les deux adversaires disposés à en venir aux mains et de les accompagner partout pour empêcher une rencontre.

GAREAU

Aga, on me venet ravodé de sa Philophie. Ardé tenez, c'est tout fin. dret comme ce grand Cocsigruë de Monsieu du Meny ; vous sçavez bian, qui avet ces grands penaches quand je demeurais chez Mademoirelle de Camay. Dame pelamor qu'oui estet brave comme le tems, qu'oui luiset dans le moulé, qu'oui jargonet par escousse des Asnes à Batiste, des Pères- Paticiers ' ; il velet que je l'y fisiesmes tretous l'obenigna. Pelamor itou, à ce que suchequient les médiseux, qu'avec Mademoirelle nostre Mestraisse, il boutet cety-cy dans cety-là (ce n'est pas ce nonobstant, comme dit l'autre, pour ce chore-là, car ardé bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée). Mais par la morguoy sphesmon, c'estet un bel oisieau pour torner quatre broches ; et pis étou l'en marmuset qu'oui estet un tanlet tarabusté de l'entendement. Bonnefy la barbe l'y estet venue devant eune bonne Ville al luy estet venue devant Sens. Ce Jean qui de tout ce mesle, il y a desjà une bonne escousse, da s'en venit me ramener avos les eschegnes eune houssene de dix ans. Yartigué,je n'estes pasGentizome pour me battre en

deuil, mais 0 don c'estet Mademoirelle, nostre Mestraisse, qui

m'avet loué et stampandant il voulet, ce dit-il, me faire, ce dit-il, enfiler la porte. « O ce me fit-il, je te feray bien enfiler la porte, ce fit-il. » Guian, cette parole-là me prenit au cœur. « O par la morguoy, ce l'y fis-je, vous ne me feraiz point enfiler la porte, et pis, au fons, ce l'y fis-je, c'est Mademoirelle qui m'a loué : si Mademoirelle veut que je l'enfile, je l'enfileray bian, mais non pas pour vous. »

GRAXGER

Or ça, nostre Gendre, mettons toutes querelles sous le pied, et donnons leur d'un oubly au travers les hypocondres. Si l'Hyménée porte un flambeau, ce n'est pas celuy de la Discorde. Il doit allumer nos cœurs, non pas nostre fiel : C'est le sujet qui nous assemble tous. Voilà ma fille qui voudroit desjà qu'on dist d'elle et de vous « Sub, super, in, subter, casu junguntur utroque, in vario sensu2 ».

MANON

Mon Père, je ne suis pas capable de former des souhaits, mais de seconder les vostres. Conduisez ma main dans celle que vous avez choisie, et vous verrez vostre fille d'un visage égal, ou descendre ou monter.

GRANGER

Rien donc ne nous empesche plus de conclure cet accord aussi-tost que nous sçaurons les natures de vostre bien.

FLEURY

Là-donc, ne perdons point de temps.

(1) Gareau appelle ainsi les Anabaptistes et Peripatéticiens. — (2) Règle dixseptième de la Syntaxe de Despaulère : Sous, dessus, dans, dessous, dedans, se mettent aux denx cas, dans tous les sens (R. de G.).

GRANGER

Vos facultez consistent-elles en rentes, en maisons, ou en meubles ?

GAREAU

Dame ouy, j'ay très bian de tout ça, par le moyan d'un héritage.

GRANGER

Qu'on donne promptement un siège à Monsieur ; Manon, saluez vostre mary. Cette succession est-elle grande ?

GAREAU

Elle est de vint mile frans.

GRANGER

Viste, Paquier, qu'on mette le couvert.

GAREAU

[Il se met dans une chaise.] Là, là, vous moquez-vous, rabusez votre bonet ; entre nous autres, il ne faut point tant de fresmes ny de simonies '. Hé ! qu'es-ce donc ? Xostre-dinse, n'en diret que je ne nous connoissiens plus. Quoy ous avez bouté en obliviance de quand ous esquiais au Chaquiau ? Parguene alez, ous n'esquiais qu'un petit Xavet en ce tems-là, ous estes à cette heure-cy eune Citrouille bian grosse. Vrament laissez faire, je pense que Guyeu marcy, j'avons bian sarmoné de vous, feu nostre mainagère et moy. Si vous estet venu des cornes toutes les fois que les oreilles vous ont corné (ce que j'en dis, pourtant, ce n'est pas que j'en parle, ce crois-je bian qu'ous en avez assez sans nous). Tanquia que, ô ! donc, pour revenir à nostre conte, jernigoy. j'esquiesmes tous deux de meschantes petites varmenes. J'alliesmes vieder avaux ces bois. Et y à propos, ce biau marie qui sublct" si finement haut, hé bian, regardez, ce n'estet que le Clocu Fili Davi ! Ous esquiais un vray Jui d'Avignon en ce tems-là : T)us esquiais tréjours à pandiller entour ces cloches, et y à sauter comme un Maron. O bian, mais ce n'est pas le tout que des choux, il faut de la graisse.

GRANGER

Avez-vous icy les Contracts acquisitoires de cet héritage-là ?

GAREAU

Nanain vramant, et si l'on ne me les veut pas donner ; mais je me doute bian de ce qu'oui y a. Testigué, je m'amuse bian à des papiers, moy. Hé ! ardé, tous ces brinborions de Contracts, ce n'est que de l'escriture qui n'est pas vraye, car ol n'est pas moulée. Ho bian, acoutez la, c'est eune petite sussion 3 qui est vramant bian grande da, de Nicolas Girard; hé là, le père de ce petit Louis Girard qui estet si sémillant, ne vous le sçauriais-vous recorder? C'est cely qui s'alit neger* à la grand Mare. O bian

(1) Tant de frimes et de cérémonies. — (2) ce bon merle qui sifflait. — (3) succession. — (4) noyer.

son frère * est mort, et si je l'avons conduit en tare, s'il a plu à Guïeu, sans repruche, comme dit l'autre. Ce pauvre Guiebe estet allé dénicher des pies sur l'Orme de la comère Massée. Dame, comme oui estet au Copiau ', le vêla, bredi breda, qui commence à griller tout avaux s les branches et cheit une grande escousse, pouf, à la renvarse. Guïeu bénit la Chresquianté ! je croy que le cœur l'y escarboiïillit dans le ventre, car oui ne sonit jamais mot, ne groùillit, sinon qu'oui grimonit ' en trépassant : « Guiebe set de la Pie et des Piaux. » 0 donc ly il estet mon Compère et sa femme ma Comère. [Or ma Comère, pis que Comère] y a, auparavant que d'avoir espousé mon Compère, avet espousé en premières nopees le Cousain de la brû de Piare Olivier, qui touchet de bian près à Jean Henault, de par le Gendre du Biau-frère de son Onque. Or cely-cy, retenez bian, avet eu des enfans de Jaquelaine Brunet qui mourirent sans enfans. Mais il se trouve que le Neveu de Denis Gauchet avet tout baillé à sa femme par Contract de mariage, à celle fin de frustriser * les hériquers de Thomas Plançon qui devient y rentrer, pis que sa Mère-Grand n'avet rian laissé aux Mineurs de Denis Vanel l'esné. Or donc, il se trouve que je somes parens en queuque magnière de la Veufve de Denis Vanel le jeune, et par conséquent ne devons-je pas avoir la sussion de Nicolas Girard ? 5

Mon amy, je fais ouvrir à ma conception les yeux aussi grands que salières b et si je ne vois goûte en vostre affaire.

GAREAU

0 Monsieu, je m'en vas vous l'éclaircir aussi finement claire que la voix des enfans de chœur de Nostre-Damcc. Acoutez donc : Il faut que vous sçachiais que la Veufve de Denis Vanel le jeune, dont je sommes parens en queuque magnière, estet fille du second lit de Georges Marquiau, le Biau-frère delà Sœur du Neveu de Piare Brunet, dont j'avons tantost fait mention. Or, il est bian à clair que si le Cousain de la Brû de Piare Olivier, qui touchet de bian près à Jean Hénault de par le Gendre du Biaufrère de son Onque, estet Père des Enfans de Jaquelaine Brunet, trépassez sans enfans, et qu'après tout ce tintamare-là on n'avet rian laissé aux Mineurs de Denis Vanel le jeune, j'y devons rentrer, n'est-ce pas ?

GRANGER

Paquier, repliez la nappe, Monsieur n'a pas le loisir de s'arrester. Ma foy, beau Sire, depuis le jour que Cupidon séparaà la Lumière du Cahos,

a) 1654 : père. — b) plus d'yeux que n'en eust jamais le Berger gardien de la Vache Io (c'est-à-dire Argus) et je... — c) nostre Vilage. — d) segregea.

(1) cime. — (2) à glisser tout le long. — (3) ne murmura. — (4) frustrer. — (5) On nous a assuré, disent les auteurs de Y Histoire du Théâtre français (les frères Parfait, T. VIII, p. 9,) qu'un habile avocat s'était, à ses heures de loisir, donné la peine d'examiner le droit de ce paysan et avait reconnu qu'effectivement il avait raison et que la succession devait lui appartenir.

il ne s'est point veu sous le Soleil un démeslé semblable. Dédale et son Labirinthe en ont bien dans le dos. Je vous remercie cependant de l'honneur qu'il vous plaisoit nous faire. Vous pouvez promener vostre Charrue ailleurs que sur le champ virginal du ventre de ma Fille.

MANON

Les Valets de la Feste vous remercieront.

FLEURY

Vous avez bon courage, mais les jambes vous faillent.

GAREAU

Ma foy voire ; aussi bian n'en velay-je pus. J'aime bian mieux eune bonne grosse Mainagère qui [vous] travaille de ses dix doigts que non pas de ces Madames de Paris qui se fesont courtiser des Courtisans. Vous verrais ces Galouriaux, tant que le jour est long, leur dire Mon cœur, Maraour, Parcy, Parla ; je le veux bian, le veux-tu bian ? Et pis c'est à se sabouler, à se patiner, à plaquer leurs mains au commencement sur les joues, pis sur le cou, pis sur les tripes, pis sur le brinchet, pis encore pus bas, et ainsi le vit se" glisse. Stanpendant, moy qui ne veux pas qu'on me fasse des Trogédies, si j'avouas treuvé queuque Ribaut licher le morviau à ma femme, comme cet affront-là frape bian au cœur, peut-estre que dans le désespoir je m'emporteroûas à jeter son chapiau par les fenestres ou à luy faire les cornes comme me moqué de li, pis ce seret du scandale ; Tigué queuque gniais 4.

GRANGER

0 espérances futiles du concept des humains ! J'avois esté jusqu'à Vaugirard choisir un Gendre en qui la Nature ayant usé de parcimonie, Je pensois que la Fortune eust esté prodigue, mais je trouve que si la mine de son visage est bien plate, celle de son coffre est encore plus écachée. De mesme les Chats, tu ne fiâtes que pour égratigner, Fortune malicieuse !

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