SCENE IV GRANGER, PAQUIER, CORBINELI
GRANGER
Paquier, va-t-en « subito » m'accerser 3 les Confrères d'Orphée *.
a) 1654 : voulez-vous. — b) me voulois-je.
(1) Où tourner. — (2) Ne vous souvenez pas de nos péchés. — (3) Me chercher.
(4) Les musiciens.
Mais d'abord que tu leur auras parlé, reviens et amène-les ; car c'est un lieu où je te défens de prendre racine ; encore que la viande aërée de ces Messieurs, aussi bien que le chef de Méduse, ait droict de te pétrifier ou t'immobiliser" par la mesme force dont usa le violon Thracien1 pour tenir les bestes pendues à son Harmonie. Pour toy, Corbineli, je te pardonne en faveur de mon mariage la fourbe dont tu m'as joué b.
CORBINELI
Monsieur, c'est aujourd'huy la feste de Sainte Cécile V Si Paquier ne trouve leurs maisons aussi vuides que leurs instrumens, je veux devenir As de pique. Et puis, Monsieur, [le pauvre garçon a bien des affaires, il doit aller en témoignage *].
GRANGER
En témoignage, et pourquoi ?
CORBINELI
Un homme de son païs fut hier déchargé de ce fardeau, qui n'est jamais plus léger que quand il pèse beaucoup. Des Coupe-jarets l'attaquèrent ; l'autre cria, mais ses cris ne furent autre chose que l'Oraison funèbre de son argent. Ils luy ostèrent tout, jusques à ne luy laisser pas mesme la hardiesse de les poursuivre. Il soupçonne son Hoste d'avoir esté de la cabale s. L'Hoste soustient qu'il n'a point esté volé et prend Paquier à témoin, qui s'est offert à luy.
GRANGER
Hé bien, Paquier, que diras-tu, par ta foy, quand tu seras devant le Juge ?
PAQUIER
Monsieur, diray-je en levant la main, j'entendis, comme je dormois bien fort, du monde dans nostre rue, criant tout bas tant qu'il pouvoit « Aux voleurs ! » Dame, je me levay sans me grouiller, je mis mon chapeau dans ma teste, j'avallay mon châssis*, je jettay ma teste dans la rue, et comme je vis que je ne vis rien, je m'en retournay coucher tout droit. Mais « Domine », au lieu de m'envoyer quérir des Baladins, il seroit bien plus méritoire et plus agréable à Dieu de me faire habiller. Quelle honte vous sera-ce qu'on me voye aux noces de vostre fille fait comme un gueux, sçachant que je suis à vous ? « In duo veste petrum die aut vestem induo Petro » " ; je m'appelle Pierre, monsieur.
a) 1664 : t'immortaliser, au lieu de : immobiliser. — b) 1654 : ta fourbe en faveur de ma conjonction matrimoniale. — c) Dans le Ms , on lit ici ce qui est mis un peu plus loin, avec beaucoup plus de raison, dans la bouche de Paquier dont le prénom est Pierre : « il seroit bien plus méritoire et plus agréable à Dieu de me faire habiller. Quelle honte sera-ce qu'on me voye aux noces
(1) Orphée. — (2) Fête des musiciens. — (3) du complot. — (4) J'abaissai le châssis de la fenestre. — 3) Exemple emprunté à la Syntaxe de Despautères.
GRANGER
Tu peux donc bien te résoudre à rogner un morceau de l'Arc-en-ciel, car je ne sçache point d'autre estoffe payée au marchand pour te vestir. La Lune six fois n'a pas remply son Croissant depuis la maudite journée que je te caparaçonnay de neuf.
PAQUIER
« Domine", Saepe quidera docti repetunt bene praeposituram4 », c'est-à-dire que toute la Nature vous presche, avec Jean Despautère, de m'armer tout à cruh d'un bon lange de bure.
GRANGER
Va, console-toy, la pitié me surmonte : Je te feray bien-tost habiller comme un Pape. Premièrement, je te donneray un chapeau d'architecture* une Lesse de Chiens courans, un Pannache de Cocu, un Colet de Mouton, un Pourpoint de Tripe-madame, un Haut de chausse de Ras en paille, un Manteau de Dévotion, des Bas d'Asne, des Chausses d'Hippocras, des Botes d'Escrime, des Aiguillons de la Chair ; bref une Chemise de Chartre qui te durera long-temps, car je suis asseuré que tu la doubleras d'un Bufle. Cependant Corbineli, tu vois un Pirate d'Amour ; c'est sur cette Mer orageuse et fameuse en naufrages, que j'ay besoin pour guide du phare de tes inventions. Certaine voix secrète me menasse au milieu de mes joyes, d'un brisant, d'un banc, ou d'un escueil. Pense-tu que ma Maistresse revoye mon fils, sans rallumer des fiâmes qui ne sont pas encore esteintes ? Ah! c'est une playe franchement* fermée qu'on ne peut toucher sans y mettre la mort". Toy seul peut démesler les sinueux détours d'un si léthifère Dédale ; toy seul peut devenir l'Argus qui me conservera cette Io. Fais donc, je te supplie, ô présagieuse constellation de mes félicitez de n'estre plus f rétrograde à ma volonté, mais si tu veux que l'Embrion de tes espérances, devenant le plastron de mes libéralitez, fasse métamorphoser ta bource en un Microcosme des richesses, et ta poche en Corne d'Abondance ; fais, dis-je, que mon coquin de fils prenne un verre au colet de si bonne sorte, qu'ils en tombent tous deux sur le cul. Je présage un sinistre succès à mes entreprises, s'il assiste à cette feste : C'est pourquoy enfonce-le dans un Cabaret, où le jus des Tonneaux le puisse entretenir jusques à demain matin. Voicy de l'or, voicy de l'argent ; Regarde si, par un prodige surnaturel, je ne sçay* pas bien faire dans ma poche conjonction du Soleil et de la Lune, sans Eclipse. Prens, ris, bois, mange, et sur-tout fais-le trinquer jusques à l'ourlet ! Qu'il en crève, n'importe, ce ne sera que du vin perdu.
a) 1654 : Monsieur. — b) de nouveau. — c) de fleurs. — d) nouvellement. — e) la r'ouvrir. — f) toy qui es l'Astre et la Constellation de nos félicitez, que mon Fils ne soit plus. — g) fais.
(1) C'est évidemment une citation empruntée à Despautères, mais nous n'avons pas réussi à l'y découvrir. (P. L.)