SCÈNE PREMIÈRE AGRIPPINE, CORNÉLIE
AGRIPPINE
Je te vais retracer le tableau de sa gloire, Mais feins encor après d'ignorer son histoire, Et pour me rendre heureuse une seconde fois, Presse-moy de nouveau de conter ses exploits : Il doit estre en ma bouche aussi bien qu'en mon âme, Pour devoir chaque instant un triomphe à sa femme. Mais ne te fais-je point de discours superflus ? Je t'en parle sans cesse.
CORNÉLIE
Il ne m'en souvient plu».
Et j'attens
AGRIPPINE
Apprens donc comme ce jeune Alcide Fut des Géans du Rhin le superbe homicide, Et comme à ses costez faisant marcher la Mort, Il eschauffa de sang les rivières du Nort. Mais pour voir les dangers où dans cette conqueste La grandeur de son âme abandonna sa teste, Pour voir ce que son nom en emprunta d'esclat, Escoute le récit de son dernier combat :
Desjà nostre Aygle en l'air balançoit le tonnerre Dont il devoit brusler la moitié de la terre, Quand on vint rapporter au grand Germanicus Qu'on voyoit l'Allemand, sous de vastes escus, Marcher par un chemin couvert de nuicts sans nombre « L'esclat de nostre acier en dissipera l'ombre ! »
(Dit-il), et pour la charge il lève le signal ;
Sa voix donne la vie à des corps de métal.
Le Romain par torrens se respand dans la plaine,
Le Colosse du Nort se soustient à grand'peine,
Son énorme grandeur ne luy sert seulement
Qu'à montrer à la Parque un plus grand logement ;
Et tandis qu'on heurtoit ces murailles humaines,
Pour espargner le sang des légions Romaines,
Mon Héros, ennuyé du combat qui traisnoit,
Se cachoit presqu'entier dans les coups qu'il donnoit ;
Là des bras emportez, là des testes brisées,
Des troupes en tombant sous d'autres escrasées,
Font frémir la campagne au choc des combattans,
Comme si l'Univers trembloit pour ses enfans.
De leurs traits assemblez l'effroyable descente
Forme entr'eux et la nuë une voûte volante,
Sous qui ces fiers Titans, honteux d'un sort pareil,
Semblent vouloir cacher leur deffaite au Soleil.
Germanicus y fit ce qu'un Dieu pouvoit faire,
Et Mars en le suivant creut estre téméraire.
Ayant fait du Germain la sanglante moisson,
Il prit sur leurs Autels leurs Dieux mesme à rançon,
Afin qu'on sceut un jour par des exploits si braves,
Qu'un Romain dans le Ciel peut avoir des esclaves.
0 ! quel plaisir de voir sur des monceaux de corps,
Qui marquoient du combat les tragiques efforts,
Dans un livre d'airain la superbe Victoire
Graver Germanicus aux fastes de la Gloire !
CORNBLIE
Vostre Espoux, soumettant les Germains à ses loys, Ne voulut que leur nom pour prix de ses exploits.
AGRIPPINE
Du Couchant à l'Aurore ayant porté la guerre,
Nostre Héros parut aux deux bouts de la Terre,
En un clein d'œil si prompt qu'on peut dire aujourd'huy
Qu'il devança le jour qui couroit devant luy ;
On crût que pour deffendre en tous lieux nostre Empire,
Ce Jupiter sauveur se vouloit reproduire,
Et passant comme un traict tant de divers climats,
Que d'un degré du Pôle il ne faisoit qu'un pas.
Dans ces Pays bruslez où l'arène volante
Sous la marche des siens estoit étincelante,
De cadavres pourris il infecta les airs,
Il engraissa de sang leurs stériles déserts,
Afin que la moisson pouvant naistre en ces plaines
Fournist de nourriture aux légions Romaines ;
Que par cet aliment nostre peuple orgueilleux
Sucçast avec leur sang quelque amitié pour eux,
Et qu'un jour le succez d'un combat si tragique
Pût réconcilier l'Europe avec l'Atfrique ;
Enfin tout l'Univers il se seroit soumis,
Mais il eut le mal-heur de manquer d'ennemis !
Mon cher Germanicus estoit donc sur la terre Le souverain Arbitre et de paix et de guerre, Et se trouvoit si haut par dessus les humains, Que son pied se posoit sur le front des Romains, Alors qu'en Orient terminant sa carrière, Dans la source du jour il perdit la lumière, Et pour un lict superbe à son dernier sommeil, Il s'alla reposer au berceau du Soleil.
Voilà comme il vescut, et je te veus encore Peindre dans son couchant cet Astre que j'adore, Afin que le mal-heur de mon illustre Espoux Par ces tristes tableaux réveille mon courroux, Et que par les horreurs de la fin de sa vie, Je m'excite à haïr ceux qui l'ont poursuivie.
CORNÉHE
C'est accroistre vos maux.
A.GR1PPINE
Ne me refuse pas D'escouter le récit d'un si sanglant trespas, Où mon cœur deschiré de bourreaux invisibles, En iroit émouvoir les rochers insensibles.
Tibère, qui voyoit les pleurs de l'Univers Conjurer mon Espoux de le tirer des fers, Et qui sçavoit assez qu'au milieu des batailles Ses Amis luy seroient de vivantes murailles ; Comme un acier tranchant, comme un bruslant tison, Du filet de ses jours, il approcha Pison : Pison part, il s'avance, et, dans chaque Province, Qu'il oyoit retentir des armes de mon Prince, Par des coups non sanglants, des meurtres de la voix, Ce lasche ternissoit l'éclat de ses exploits. Mais semblable au rocher, qui battu de l'orage, De la mer qui le bat semble estre le naufrage,
104 LA MORT d'àGRIPPINE, TRAGÉDIE
Le nom de mon Héros par le choc affermi, Réfléchissoit les coups dessus son ennemy. Il arrive, et mon Prince ignorant sa malice, D'un véritable amour payoit son artifice. Quand nous vismes tomber ce demy-Dieu Romain Sous l'invisible coup d'une invisible main, Une bruslante fièvre allume ses entrailles ; Il contemple vivant ses propres funérailles. Ses artères enflés. d'un sang noir et pourry, Regorgent du poison dont son cœur est nourry : A qui le considère, il semble que ses veines D'une liqueur de feu sont les chaudes fontaines, Des sei'pens enlacez qui rampent sur son corps Ou des chemins voûtez qui meinent chez les morts ; La Terre en trembla mesme, afin que l'on pût dire Que sa fièvre causoit des frissons à l'Empire.
CORNÉLIE
Jamais la Mort ne vint d'un pas si diligent.
AGRIPPINE
Et Pison toutefois le treuve encor trop lent ; Pour le précipiter, joignant le sortilège, Du poison sans horreur il monte au sacrilège, Et donne à terracer par des charmes couvers Le Démon des Romains au Démon des Enfers. Ainsi l'Enfer, les Gieux, la Nature, et l'Envie, Unirent leurs fureurs contre une seule vie.
CORNÉLIE
Ha ! ne condamnez point la lascheté du sort !
Pour perdre un si grand homme il faut plus d'une mort.
AGRIPPINE
D'un rouge ténébreux sa chair ensanglantée, Fut le triste tesmoin, que Nature irritée Produisit du poison, afin de se purger Du crime dont à Rome on eût pu la charger.
CORNÉLIE
Les Autheurs de sa mort méritoient ses suplico.
AGRIPPINE
Je sçauray les punir avecque leurs complices, Pison est desjà mort, et bien-tost l'Empereur, Livilla, Séjanus, sentiront ma fureur :
Ce couple criminel, qu'un adultère assemble, S'estans joints pour le perdre expireront ensemble :
LA MORT d'aGRIPPINE, TRAGEDIE 105
Ils suivront mon Espoux, ces lâches ennemis. Qui de tous mes enfans ne m'ont laissé qu'un fils !