SCÈNE II SÉJANUS, AGRIPPINE, CORNÉLIE
SÉJANUS
Madame, la nouvelle en est trop asseurée ;
L'Empereur ce matin est sortyde Caprée,
Il marche droit à Rome accompagné des siens,
Des Soldats Allemans, et des Prétoriens ;
Et l'on croit que demain, nous verrons à nos portes
Trois de ses Légions, et cinquante Cohortes.
AGRIPPINE
C'est un sujet de joye, et non pas de douleur : Ennuyé de l'attendre il court à son malheur, Et n'approche de Rome en homme de courage, Que pour nous espargner la peine du voyage ; Voy comme aveuglement il vient chercher l'Autel. Frappons ! cette victime attend le coup mortel : Mais gardons qu'échappant au couteau du Ministre Sa fuitte ne devienne un présage sinistre.
SÉJANUS
Sans avancer nos jours, pour avancer sa mort, Regardons son naufrage à couvert dans le port ; Et gauchissons de sorte en montant à l'Empire, Que selon le succès nous puissions nous dédire. L'Empereur qui connoist tous vos desseins formez, Ignore que je trempe à ce que vous tramez ; Il m'escrit qu'il espère, assisté de ma brigue, Joindre avec le Sénat tout le peuple à sa Ligue. Ce traict de confiance est un gage asseuré Qu'il ne soupçonne point que j'aye conjuré : Ainsi, quoy que d'affreux son courroux entreprenne, Je vous tiendray tousjours à couvert de sa haine : Prononcez son arrest irrévocablement ; Mais parmy tant d'écueils, hastons-nous lentement.
AGRIPPINE
Conduis ma destinée ! Aussi bien la Fortune, Triomphans, ou vaincus, nous doit estre commune : Mais sçache, si de moy tu prétens disposer, Que le Thrône est le Temple où je dois t'espouser.
Informe Livilla du retour de Tibère,
De peur que sa surprise effarouche son Père :
Moy j'iray cependant solliciter nos Dieux,
Ils me doivent secours, puis qu'ils sont mes Ayeux.