SCENE IV LIVILLA, SÉJANUS, TÉRENTIUS
LIVILLA
J'ay beau voir en Triomphe un Empereur Romain, S'avancer contre nous le tonnerre à la main, Ce n'est pas l'ennemy que je crains davantage.
SÉJANUS
Ha ! dites-moy son nom. Cette longueur m'outrage ; Vous le plaindrez plutost que vous ne le craindrez, Et j'attens, pour agir, ce que vous résoudrez.
LIVILLA
Escoute ! Auparavant qu'un refus m'ait blessée, Sur tout ce que tu crains applique ta pensée, Propose-toy le fer, la flame et le poison, Fais jusque dans ton cœur descendre ta raison, Et t'informe de luy, quoy que je te demande, S'il est prest d'accorder tout ce qu'il appréhende.
SÉJANUS
Il est tout prest, Madame, à remplir vos souhaits.
LIVILLA
Encore un coup, prens garde à ce que tu promets ; Ce que je veux sera peut-estre ta ruine.
SÉJANUS
N'importe, parlez, c'est?...
LIVILLA
C'est la mort d'Agrippine.
SÉJANUS
D'Agrippine ? Madame, hélas! y pensez-vous?
LIVILLA
D'Agrippine, ma sœur, qui conspire avec nous ;
Mon mary sous ma haine est tombé pour victime,
Mon cœur après cela ne connoist plus de crime ;
Jeune encor, et timide en mon timide sein,
Il osa me pousser à ce noble dessein :
Et toy, perfide Amant, dont l'amour me diffame....
SÉJANUS
Tremperay-je ma main dans le sang d'une femme ?
LIVILLA
Je fais, pour m'animer, à ce coup plein d'effroy,
Des efforts bien plus grands que tu n'en fais sur toy ;
J'entends de toutes part le sexe et la Nature,
Qui me font de ce meurtre une horrible peinture :
Mais, femme, je pourray voir du sang sans horreur,
Et, parente, souffrir qu'on égorge ma sœur !
Je l'ay trop offensée, et la mort qui m'effraye
Est le seul appareil qui peut fermer sa playe.
On voit fumer encor de ses plus chers Parens,
Sur la route d'Enfer les vestiges sanglans ;
Rien qu'un cercueil ne couvre un acte de la sorte,
Et pour elle ou pour moy, c'est la fatale porte,
Par qui le Sort douteux d'un ou d'autre costé,
Mettra l'un des partis en pleine liberté.
Encor si mon trespas satisfaisoit sa haine !
Mais de ta mort, peut-estre, elle fera ma peine,
Puis qu'elle a descouvert au gré de son courroux,
A l'éclat de ma flamme un passage à ses coups;
Donc pour me conserver, conservant ta personne,
Sauve-moy des frayeurs que sa rage me donne.
SÉJANUS
Non, non, détrompez-vous de ces vaines frayeurs, Elle croit l'Empereur cause de ses malheurs; Je l'ay persuadée.
LIVILLA
Elle feint de le croire ; Pour un temps sur sa haine elle endort sa mémoire,
Mais crains-la d'autant plus qu'elle craint de s'ouvrir,
C'est pour elle trop peu de te faire mourir :
Si par ta mort toy-mesme assouvissant sa rage,
Tu n'en es l'instrument, et n'en hastes l'ouvrage.
Quoy ! je t'ay de mon Frère immolé jusqu'au nom !
Sur son fameux débris eslevé ton renom,
Et chassé, pour complaire à toy seul où j'aspire,
De mon lict et du jour l'héritier de l'Empire I
Je semblois un Lyon sur le Thrône enchaisné,
Qui t'en gardoit l'abord comme à toy destiné ;
J'ay fait à ton amour au péril de la tombe,
Des Héros de ma race un funeste hécatombe ;
Et ne préjugeant pas obtenir les souhaits
D'un si grand criminel que par de grands forfaits :
On m'a veù promener encor jeune, encor fille,
Le fer et le poison par toute ma famille,
Et rompre tous les nœuds de mon sang, de ma foy,
Pour n'estre plus liée à personne qu'à toy ;
Chaque instant de ma vie est coupable d'un crime !...
Paye au moins tant de sang du sang d'une victime !
Je n'en brusle de soif qu'afin de te sauver
Du bras qu'à ton malheur ce sang fera lever;
Ose donc, ou permets quand on joindra nostre âme,
Que je soye ton mary, si tu n'es que ma femme.
SÉJANUS
Du précipice affreux prest à nous engloutir, Agrippine et son rang nous peuvent garantir ; Prodiguons sa puissance à terracer Tibère; Quand elle aura sans nous destruit nostre Adversaire. Nous trouverons par elle un Thrône dans le port, Et serons en estât de songer à sa mort.
LIVILLA
Tu m'en donnes parole ? Hé bien, je suis contente, L'espoir que j'en auray flattera mon attente ; A Jupiter vengeur je vais offrir des vœux, Si pourtant d'un tel coup j'ose parler aux Dieux ; Car le crime est bien grand de massacrer Tibère.
SÉJANUS
Tibère, ce Tyran qui fit mourir ton Père.
LIVILLA
Ha ! le Traistre en mourra ! Fais, fais-moy souvenir, Quand d'injustes remords viendront m'entretenir,
110 LA MORT d'aGRIPPINE, TRAGÉDIE
Afin de s'opposer au meurtre de Tibère,
Que Tibère est celuy qui fit mourir mon Père.