‹ Les œuvres libertines. Précédées d'une notice biographique (volume 2)Chapitre 57 sur 162 · SCENE III AGRIPPINE, CORNELIE · texte numérisé non relu

SCENE III AGRIPPINE, CORNELIE

AGRIPPINB

Qu'en dis-tu, Cornélie ? Enfin...

CORNÉLIB

Enfin, Madame, Du traistre Séjanus deviendrez-vous la femme ? Faut-il que l'Assassin de vostre cher Espous, Se trace par son crime un chemin jusqu'à vous ? Que dans son meurtrier vostre Mary se treuve, Et vienne se sauver dans le lict de la Veufve ? Quoy ! n'entendez-vous point le grand Germanicus, Porté sur un monceau de cadavres vaincus, S'écrier des Enfers : « Femme ingratte et perfide, Tu vas joindre ma race avec mon homicide ! » Voylà comme il se plaint, ce Héros outragé, Que sa Veufve en dix ans n'a pas encor vengé.

AGRIPPINE

Moy, de mes ennemis je deviendrois la Mère !

Moy qui les dois punir du crime de leur Père !

Rouge encor de mon sang, il viendroit l'Assassin,

En qualité d'Espoux me présenter la main !

Donc mes Fils en mes flancs ne pourroient treuver place,

Sans augmenter le nom du Bourreau de ma race !

Donc avec eux naistroit, malgré tout mon amour,

L'exécrable devoir de les priver du jour !

Donc ces infortunez, sans le pouvoir connestre,

Seroient mes ennemis avant mesme que d'estre !

Deviendroient criminels entre les mains du Sort,

Et pour avoir vescu mériteroient la mort !

Du plus vil des Romains je me ferois un Maistre !

Et veufve d'un Héros j'espouserois un Traistre I

Ha ! ne m'accuse point de tant de lascheté,

Et pénètre un peu mieux dans mon cœur irrité.

Voy jusqu'où doit aller le courroux d'Agrippine,

Qui l'oblige à flatter l'autheur de sa ruine ;

Et combien il est grand, puis que pour l'occuper

Estant ce que je suis, je m'abbaisse à tromper :

Oùy, j'abhorre ce Monstre ; après l'avoir ravie,

Pour le tuer encor je luy rendrois la vie;

Et je voudrois qu'il pût, sans tout à fait périr,

Et sans cesse renaistre, et sans cesse mourir.

Mais, hélas ! je ne puis me venger de Tibère,

Que par la seule main de mon lasche adversaire :

Car Séjanus vainqueur luy percera le flanc,

Ou Séjanus vaincu payera de son sang.

Si Tibère y demeure, alors je suis vengée ;

Si contre Séjanus la Fortune est rangée,

Je verray satisfaite entrer au monument

De mon Espoux meurtry le premier instrument.

Mais Livilla paroist... J'évite sa présence, Elle hayt ma rencontre, et la sienne m'offence.

Page 1