‹ Les œuvres libertines. Précédées d'une notice biographique (volume 2)Chapitre 74 sur 162 · SCENE III AGRIPPLNE, SÉJANUS, GORNÉLIE · texte numérisé non relu

SCENE III AGRIPPLNE, SÉJANUS, GORNÉLIE

AGRIPPINB

0 ! qu'il est à propos de sçavoir se contraindre !

Mais comment se forcer, quand on ne sçauroit craindre ?

Dans mon abaissement incapable d'effroy,

César me semble encor bien au dessous de moy ;

Le nom de mon Mary, mon rang et ma naissance,

Enflent tous mes discours d'une masle asseurance.

La Terre a beau plier sous cet Usurpateur,

Mon sang me fait régner sur ce lasche Empereur;

Encor qu'insolemment le Superbe me brave,

Je ne puis m'abaisser à flatter mon Esclave.

Quoy ! mon Fils à Caprée !

SÉJANUS

0 Ciel !

AGRIPPINB

Ah ! Séjanus !

La fureur me saisit, je ne me connois plus... Vois-tu pas son dessein ?

SÉJANUS

Ce rusé Politique Le cache aux yeux de Rome et de la République ; Son amitié travaille aie faire oublier : De l'azile qu'il donne il se fait le Geôlier, Et vous des-unissant à faux tiltre de Père, Oste la Mère au Fils et le Fils à la Mère. Ah ! Madame, il est temps de faire agir la main Dont le coup doit un Maistre à l'Empire Romain. Allez descendre au Camp, mutinez les Gensdarmes, Faites-les souvenir d'avoir porté les armes, D'avoir en cent climats planté nos pavillons Et fauché par la mort tant d'affreux Rataillons,

138 LA MORT d'aGRIPPINE, TRAGEDIE

Sans qu'il reste à pas un pour vingt ans de services,

Que des cheveux blanchis, de larges cicatrices,

Des cadavres entez dessus des membres morts,

Et des troncs survivans la moitié de leurs corps.

Pour les picquer d'honneur, vous direz de leurs Pères,

Que vous les avez veus parmy nos adversaires,

Pesle-mesle entassez, et sanglants qu'ils estoient,

S'enterrer sous le poids des corps qu'ils abatoient,

Percer des escadrons les murailles serrées,

Faire avec un bras seul plus que deux Briarées,

Et qu'au lict de la mort ces vaincus triomphans

Vous ont recommandé leurs malheureux enfans ;

Que c'est bien la raison que vous serviez de Mère

A ceux dont vostre Espoux estoit jadis le Père,

Que tout son patrimoine il leur avoit laissé,

Mais que le Testament par César fut cassé.

Allez, cela fîny, de rang en rang paroistre,

Flater chaque soldat, feindre de le connoistre,

Et jettant à la foule une somme d'argent,

Protestez qu'au Palais d'un œil si diligent,

On veille vos discours, vos pensers, vostre vie,

Qu'un don plus généreux attireroit l'envie ;

Mais qu'en un grand dessein, s'ils vous veulent ayder,

Et vous mettre en estât de pouvoir commander,

Vous leur restituerez ce fameux héritage

Que leur Père mourant leur laissoit en partage.

CORNÉLIE

Si leur âme en suspens semble encor hésiter,

Vous sçaurez par ces mots leur courage exciter.

« Quoy vous, mes compagnons, dont l'ardente colère

Fit trembler autrefois le Thrône de Tibère,

Qui dispensiez la vie et la mort aux humains,

Qui portiez des combats la Fortune en vos mains,

Qui vouliez au Tyran arracher la Couronne

Pour des crimes légers dont le couvroit son Thrône,

Vous semblez l'adorer dessus son Thrône assis,

Quand il est devenu le bourreau de ses Fils ?

Où s'en est donc allé cette noble furie,

Et ce feu qui veilloit au bien de la Patrie ?

Le Ciel d'un coup de foudre épargneroit vos mains,

S'il,osoit usurper la charge des Romains.

Marchez donc sans trembler sur les pas d'une femme !

Espuisez d'un Vieillard ce qui luy reste d'âme ;

LA MORT d'àGRIPPINE, TRAGÉDIE 139

Que si d'un esprit foible en cet illustre employ Vous craignez le péril, ne frappez qu'après moy ! » Ce discours achevé, du haut de leur Tribune, Avec un front égal attendez la Fortune.

agrippine, à Séjanus Mais sans que de l'Estat nous déchirions le flanc, Que le sang de Tibère espargne tant de sang ! Laisse-moy l'attaquer seule en face de Rome, Il ne mérite pas de tomber sous un homme.

SÉJANUS

Madame, en ma faveur, ne vous exposez point !

Attendons au party le Soldat qui se joint ;

Du plus seur au plus prompt ne faites point d'eschange.

AGRIPPINE

Périsse l'Univers, pourveu que je me venge I

SÉJANUS

Ouy, vous serez vengée, oùy, Madame, et bien-tost ! Vostre Ayeul, dans le Ciel, le demande assez haut, Et du fond des Enfers vostre Espoux vous le crie : Mais pour un malheureux conservez vostre vie, Vous me l'avez promis !

AGRIPPINE

Ouy, va, je m'en souviens !

Mais une Ombre qui crie empesche nos liens.

SÉJANUS

Hé quoy ! Germanicus peut-il trouver estrange Que sa Veufve se donne à celuy qui le venge ?

AGRIPPINE

Non, sa Veufve à son gré te fera son Espoux, Tu seras son Rival sans qu'il en soit jaloux ; Il joindra de son nom la force à ton audace, Pourveu qu'en le vengeant tu mérites sa place. A ces conditions que je passe avec toy, Dessous le sceau d'Hymen je t'engage ma foy.

[Vers qui cachent un autre sens] Mais il faut, si tu veux que le contract s'observe, Vengeant Germanicus, le venger sans réserve; Et quand ton bras aura ses Mânes consolez, Et tous ses meurtriers à son Ombre immolez, Mes faveurs envers toy pour lors seront si grandes, Que je t'espouseray si tu me le demandes.

140 LA MORT d'aGRIPPINE, TRAGEDIE

SEJANUS

Quoy ! vous m'ayraez, Madame, et je l'aprens de vous ! Quoy ! je puis espérer d'estre un jour vostre Espoux ! Et l'excez du plaisir dont mes sens sont la proye Ne me sçauroit encor faire expirer de joye ! Si le Sort ne veut pas que je meure d'amour, Ny cpie sans vostre aveu j.e sois privé du jour, Du muins je vous diray jusqu'au souspir extrême : Voyez mourir d'amour Séjanus qui vous ayme !

AGIUPPINB

Adieu! ma sœur approche, oste-luy les soupçons Qu'elle pourroit avoir que nous la trahissons.

SEJANUS

Ah ! Madame, elle peut nous avoir escoutée, Elle marche à grands pas et paroist transportée.

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