SCENE IV SÉJANUS, LIVILLA
Si le Sort ne veut pas que je meure d'amour, Ny que sans vostre aveu je sois privé du jour, Du moins je vous diray jusqu'au souspir extrême : Voyez mourir d'amour Séjanus qui vous ayme ! Mais toy, me hais-tu, lasche, autant que je te hays, Et que veut ma fureur te hayr désormais ? Tu l'as prise pour moy, cette aymable Princesse ? Tu pensois me parler et me faire caresse ? Comme je suis pour toy de fort mauvaise humeur, Tu prenois des leçons à fléchir ma rigueur? Ingrat, tu punis bien ce que fit mon courage, Quand je sacrifiay mon Espoux à ta rage ! Est-ce trop peu de chose, et pour te mériter, A des crimes plus grands faut-il encor monter ? J'ay tué mes Neveux, j'ay fait périr mon Frère, Et je suis sur le poinct d'égorger mon Beau -père ; Du creux de ton néant sors, Séjanus, et voy Le Thrône où mes forfaits t'ont eslevé, sans toy ! Si pour des coups si grands, tu te sens trop timide, Rends-moy l'Assassinat, rends-moy le Parricide,
Et pour me rendre un crime encor plus desplaisant, Traistre, rends-moy l'amour dont je t'ay fait présent !
SÉJANUS
Comment agir, Madame, avec une Princesse
Dont il faut mesnager l'esprit avec adresse ?
A qui tous nos desseins paroistroient furieux,
Sans le bandeau d'Amour qui luy couvre les yeux ?
Hélas ! si dans mon sein vous voyez la contrainte ;
Dont deschire mon cœur cette cruelle feinte ;
Quand la haine me force à trahir l'amitié,
Peut-estre en cet estât vous ferois-je pitié ?
Les larmes dont je feins vouloir prendre son âme,
Luy montrent ma douleur bien plutost que ma flamme.
LIVILLA
0 Dieux ! qu'on a de peine à prononcer l'arrest, Quand on veut condamner un ennemy qui plaist ! Je t'abhorre, je t'ayme, et ma raison confuse, Comme un Juge irrité soy-mesme se récuse ; Ton crime parle en vain, je n'ose l'escouter ! J'ay peur qu'il ne me force à n'en pouvoir douter : Quoy que sensiblement ta trahison m'offense, Je me la cache afin d'arrester ma vengeance, Ou si plus clairement il me faut exprimer, Je me la cache afin de te pouvoir aymer !... C'en est trop, Séjanus, ma douleur est contente, La plus foible raison suffit pour une Amante, Et malgré mon soupçon contre toy si puissant, Parce que je t'aymay je te crois innocent. Adieu ! voy l'Empereur, assiège sa Personne, Qu'en tous lieux ton aspect l'espouvente et l'estonne.
SÉJANUS
Je sçay que l'Empereur ne peut estre adverty Du nom des conjurez qui forment le party, Cependant plus ma course approche la barrière, Plus mon âme recule et me tire en arrière.
LIVILLA
Va, va, ne tremble point ! Aucun ne te trahit.
SÉJANUS
Une secrette horreur tout mon sang envahit :
Je ne sçay quoy me parle, et je ne puis l'entendre,
Ma raison dans mon cœur s'efforce de descendre ;
Mais encor que ce bruict soit un bruict mal distinct, Je sens que ma raison le cède à mon instinct ; Cette raison pourtant redevient la Maistresse, Frappons, voylà l'hostie1, et l'occasion presse ! Aussi bien quand le coup me pourroit accabler, Séjanus peut mourir, mais il ne peut trembler.