‹ Les œuvres libertines. Précédées d'une notice biographique (volume 2)Chapitre 77 sur 162 · SCÈNE PREMIÈRE TIBÈRE, LIVILLA, FURNIE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE TIBÈRE, LIVILLA, FURNIE

Un homme qu'en dormant la Fortune éleva...

LIVILLA

Que de l'obscurité ton amitié sauva...

TIBÈRE

Séjanus, dont la teste, unie à ma personne, Emplissoit avec moy le rond de ma Couronne, En vouloir à mes jours ! Il en mourra l'ingrat !

LIVILLA

Par sa punition, assure ton Estât.

(1) Dans le sens de « victime ».

• TIBÈRE

Je veux qu'en son trespas la Parque s'étudie

A prolonger sa peine au delà de sa vie ;

Qu'il meure et qu'un sanglot ne lui soit point permis,

Qu'il arreste les yeux de tous ses Ennemis!

Et qu'il soit trop peu d'un pour la douleur entière

Dont il doit servir seul d'espace et de matière !

LIVILLA

A quelque extrémité qu'aille son chastiment, Tu te venges d'un traistre encor trop doucement : Mais ! Seigneur, sans péril le pourras-tu détruire, Et n'est-il plus, le lasche, en estât de te nuire ?

TIBÈRE

Il est pris le Superbe, on instruit son procez, Et je le voy trembler de son dernier accez ; Aussi-tost que ta bouche à Testât secourable, M'eut découvert l'Autheur de ce crime exécrable, Pour l'éloigner des siens avecque moins d'esclat, J'ay fait dans mon Palais assembler le Sénat ; Mais c'est avec dessein d'attirer ce perfide, Et pouvoir en ses yeux lire son parricide. Les convocquez sont gens à ma dévotion, Le Consul est instruit de mon intention; On fait garde par tout, et par tout sous les armes Le Soldat tient la Ville et le peuple en allarmes : Cependant au Palais le coupable arresté, Et du rang de Tribun par ma bouche flatté, Vient d'entrer au Sénat pour sortir au suplice ; 11 n'a plus d'autres lieux à voir qu'un précipice '.

LIVILLA

Seigneur, et d'Agrippine en a-t-on résolu ?

Tu dois l'exterminer de pouvoir absolu :

Cet esprit insolent d'un trop heureux mensonge,

Croit t'avoir sur son crime endormy par un songe.

TIBÈRE

Ce songe fabuleux ne m'a point endormy, Au dessein de la perdre, il m'a plus affermy ; De l'attentat qui trouble une âme embarassée, La parole est tousjours auprès de la pensée ; Et le cœur agité par quelque grand dessein,

(1) Allusion à la Roche Tarpéïenne, du haut de laquelle on précipitait les criminels d'Etat. (P. L.)

144 LA MORT d'aGRIPPINE, TRAGÉDIE

Esbranle malgré soy la bouche avec le sein. Non, ma Fille, elle court à son heure dernière, Et sans qu'elle le sçache, on la tient prisonnière : J'ay corrompu ses gens, dont l'escorte sans foy La garde jour et nuicl non de moy, mais pour moy ; Et ses plus confidents que mon espargne ' arreste, A mes pieds, si je veux, apporteront sa teste ; Mais je la flatte afin que son Arrest fatal, Qand il la surprendra, luy fasse plus de mal.

Page 1