‹ Les œuvres libertines. Précédées d'une notice biographique (volume 2)Chapitre 79 sur 162 · SCÈNE III TIBERE, LIVILLA · texte numérisé non relu

SCÈNE III TIBERE, LIVILLA

LIV1LLA

Cette haute indulgence Me surprend et m'oblige à la reconnoissance ; Ainsi donc que César demeure satisfait, Et que ma courtoisie esgale son bienfait, Je luy veux découvrir le plus grand des complices.

TIBÈRE

Par son nom, Livilla, couronne tes services.

LIVILLA

Ouvre les yeux sur moy, Tyran, c'est Livilla !

TIBÈRE

La fureur de ma Bru passeroit jusques-là I

LIVILLA

Appelles-tu fureur un acte de Justice ?

Donc de mon assassin, ma Fille est la complice?

LIVILLA

Non, je ne la suis pas, Tibère, il est le mien ; J'ay formé l'attentat, mais le mal-heur est sien, Du massacre d'un Monstre il sort assez d'estime, Pour disputer l'honneur d'en avoir fait le crime : Oùy, ce fut moy, Tyran, qui l'armay contre toy !

TIBÈRE

La Femme de mon Fils conspirer contre moy !

LIVILLA

Moy Femme de ton Fils, moy Fille de ton Frère, J'allois te poignarder, toy mon Oncle et mon Père, Par cent crimes en un, me donner le renom De commettre un forfait qui n'eut point eu de nom ! Moy ta Niepce, ta Bru, ta Cousine, ta Fille, Moy qu'attachent par tout les nœuds de ta famille, Je menois en triomphe à ce coup inhumain Chacun de tes parens t'esgorger par ma main ! Je voulois prophaner du coup de ma vengeance Tous les degrez du sang, et ceux de l'alliance, Violer dans ton sein la Nature et la Loy : Moy seule révolter tout ton sang contre toy ;

146 LA MORT d'àGRIPPINE, TRAGEDIE

Et montrer qu'un Tyran dans sa propre famille,

Peut trouver un Bourreau, quoy qu'il n'ait qu'une Fille,

J'ai tué mon Espoux, mais j'eusse encor fait pis,

Afin de n'estre plus la Femme de ton Fils ;

Car j'avois dans ma couche à ton Fils donné place,

Pour estre en mes Enfans maistresse de ta race,

Et pouvoir à mon gré respandre tout ton sang.

Lors qu'il seroit contraint de passer par mon flanc :

Si je t'ay découvert la révolte secrette,

Dont ce couple maudit complottoit ta défaite,

C'est que mon cœur jaloux de leurs conlentemens

N'a peu que par le fer désunir ces Amans :

Et dans mon désespoir, si je m'accuse encore,

C'est pour suivre au tombeau Séjanus que j'adore ;

Oze donc, oze donc quelque chose de grand,

Je brusle de mourir par les mains d'un Tyran.

TIBÈRE

Oùy, tu mourras Perfide ; Et quoy que je t'immolle, Pour punir ta fureur, je te tiendray parole; Tu verras son supplice, il accroistra ton deuil, Tes regards estonnez le suivront au cercueil : Il faut que par tes yeux son désastre te tue, Et que toute sa mort se loge dans ta veuë : Observez-là, Soldats, faites garde en ces lieux ; Et pendant les transports de leurs tristes adieux, Qu'on la traisne à la mort, afin que sa tendresse Ne pouvant s'assouvir, augmente sa tristesse.

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