‹ Les œuvres libertines. Précédées d'une notice biographique (volume 2)Chapitre 8 sur 162 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

GRANGER, GHASTEAUFORT

GRANGER

0 par les Dieux jumeaux tous les Monstres ne sont pas en Affrique. Et de grâce, Satrape du Palais Stigial, donne-moy la définition de ton individu. Ne serois-tu point un estre de raison, une chimère, un accident sans substance, un élixir de la matière première, un spectre de drap noir ? Ha ! tu n'es sans doute que cela, ou tout au plus un grimaut d'Enfer qui fait l'école bissonnière.

CHASTEAUFORT

Puis que je te voy curieux de connoistre les grandes choses, je veux t'apprendre les miracles de mon berceau. Scache que la Nature voiant germer au monde un essaim de petits Dieux affamez, et craignant que cestel vermine venant à pululer n infectât à la fin la Terre après le Ciel", voulut' opposer un Hercule à ces Monstres. Gela luy donna bien jusques à la har-' diesse de s'imaginer qu'elle me pouvoit produire. Pour cet effet elle empoigna les âmes de Samson, d'Hector, d'Achille, d'Ajax, de Cirus, d'Epaminondas, d'Alexandre, de Romule, de Scipion, d'Annibal, de Sylla, de Pompée, de Pyrrhus, de Caton, de Csesar, et d'Antoine; puis les ayant pulvérisées, calcinées, rectifiées, elle réduisit toute cette confection àb un spirituel sublimé qui n'attendoit plus qu'un foureau pour la c fourer. Nature glorieuse de son réussit ne pût gouster modérément sa joye, elle clabauda son chef-d'œuvre par tout; l'Art en devint jaloux; et fâché, disoit-il, qu'une teigneuse emportast toute seule la gloire de m'avoir engendré, la traitta d'ingrate, de superbe, luy déchira sa coiffe: Nature de son costé prit son ennemy aux cheveux ; enfin l'un et l'autre bâtit, et fut batu. Le tintamarre des démentis, des soufflets, des bastonades, m'éveilla; je les vis, et jugeant que leur démesléd ne portoit pas la mine de prendre si-tost fin, pour les mettre d'accord, je me créé moy-mesme. Depuis ce temps-là leur querelle dure encore ; par tout vous voyez ces irréconcilia-

a) Var. de l'édit. originale de 1654 : La Nature se voyant incommodée d'un si grand nombre de Divinitez. — b) en. — c) s'y. — d) leurs demeslez.

bles [ennemis] se prester le colet, et les descriptions de nos Escrivains d'aujourd'huy ne sont lardées d'autre chose que des faits d'armes de ces deux gladiateurs, à cause que, prenant à bon augure d'estre né dans la guerre, je leur commanday en mémoire de ma naissance de se batre sans se reposer jusques à la fin du Monde. Nature pour guigner mes bonnes grâces me présenta cette bisque de héros, je n'en fis par Dieu que deux gorgées ; Idonc afin de ne pas demeurer ingrat, je la voulus dépestrer a de ces Dieutelets, dont l'insolence la mettoit en cervelle. Je les mandé, ils obéirent ; enfin je prononcé cet immuable Arrest : « Gaillarde troupe, quand je vous ay convoquez, la plus miséricordieuse intention que j'eusse pour vous estoit de vous annihiler ; mais craignant que vostre impuissance [ne] reprochast à mes mains l'indignité de cette victoire, voicy ce que j'ordonne de vostre sort. Vous autres Dieux qui sçavez si bien courir comme Saturne, père du temps, qui mangeant et dévorant [tout], court à l'hôpital; Jupiter qui, comme ayant la teste fêlée depuis le coup de hache qu'il receut de Vulcain, doit courir les rues ; Mars qui comme soldat court aux armes ; Phœbus qui comme Dieu des Vers court la bouche des Poètes ; Vénus qui comme putain court l'esguillette ; Mercure qui comme Messager court la Poste ; et Diane qui comme Chasseresse court les bestes b ; vous prendrez la peine s'il vous plaist de monter tous sept à califourchon chacun sur une Estoile. Là vous courerez de si bonne sorte, que vous n'aurez pas le loisir de fermer c les yeux. »

PAQUIER

En effet, les Planètes sont tout justement ces sept-là.

GRANGER

Et des autres Dieux qu'en fistes-vous ?

CHASTEAUFORT

Midy sonna, la faim me prit, j'en fis un saupiquet pour mon disner.

PAQUIER

« Domine », ce fut asseurément en ce temps-là, et je m'en souviens bien, que les Oracles cessèrent.

CHASTEAUFORT

Il est vray ; et dès lors ma complexion prenant part à ce salmigondis \de Rois et de Dieux, mes actions ont esté \onitsJœroï^iœs ou di^iaes^ , car si je regarde, c'est en Basilic ; car si j'engendre, c'est en Deucalion ; si je pleure, c'est en Heraclite ; si je ris, c'est en Démocrite ; si je vomis, c'est en Mont-Etna ; si j'escume, c'est en Cerbère ; si je dors, c'est en Morphée ; si je veille, c'est en Argus; si je marche, c'est en Juif-Errant; si je cours, c'est en Pacolet1 ; si je vole, c'est en financier'' ; si je m'arreste,

a) 1654 : Donc afin de ne pas demeurer ingrat, je voulus dépestrer la Nature. — b) bois. — c) d'ouvrir. — d) extraordinaires. — e) Dédale.

(1) C'est le nom de l'écuyer dans le vieux roman des Quatre fils Âymon. Ce nom était devenu proverbial pour désigner un homme vif, leste et bon coureur. Le valet de pied du prince de Condé se nommait ainsi. Voir l'épitre IX de Boileau (P. Lacroix).

c'est en Dieu Terme ; si je mange, c'est en cangraine ;. si je bois, c'est en esponge ; si j'ordonne, c'est en Destin; si je baise, c'est en Judas. Enfin vous voyez celuy qui fait que l'Histoire du Phœnix n'est pas un conte.

GRANGER

Il est vray qu'à l'âge où vous estes n'avoir point de barbe, vous me portez la mine d'estre, de mesme* que le Phœnix, incapable d'engendrer. Vous n'estes ny masculin, ny féminin, mais neutre : Vous avez fait de vostre Dactyle un Troquée, c'est-à-dire que, par la soustraction d'une brève, vous vous estes rendu impotent à la propagation des individus. Vous estes de ceux dont le sexe femel

Ne peut oiiir le nominatif A cause de leur génitif, Et souffre mieux le vocatif De ceux qui n'ont point de datif, Que de ceux dont l'accusatif Apprend qu'ils ont un ablatif.

J'entends que le diminutif Qu'on fit de vray trop excessif Sur vostre flasque génitif, Vous prohibe le conjonctif.

Donc, puis que vous estes passif, Et ne pouvez plus estre actif, Témoin le poil indicatif Qui m'en est fort persuasif, Je vous fais un impératif De n'avoir jamais d'optatif Pour aucun genre subjunctif, De « nunc » jusqu'à l'infinitif, Ou je fais sur vous l'adjectif Du plus effrayant positif Qui jamais eut comparatif:

Et si ce rude partitif, Dont je seray distributif Et vous le sujet collectif, N'est le plus beau superlatif, Et le coup le plus sensitif Dont homme soit mémoratif, Je jure par mon jour natif Que je veux pour ce seul motif Qu'un sale et sanglant vomitif, Surmontant tout confortatif,

a) 1654 : aussi bien.

Tout lénitif, tout restrictif Et tout bon corroboratif, Soit le chastiment primitif Et l'effroyable exprimitif D'un discours qui seroit fautif, Car je n'ay le bras si chétif, Ni vous le talon si fuitif, Que vous ne fussiez portatif D'un coup bien significatif.

0 visage I 6 portrait naïf !

0 souverain expéditif Pour guérir tout sexe lascif D'amour naissant ou effectif:

[0] Genre neutre, genre métif, Qui n'estes homme qu'abstractif, Grâce à vostre copulatif Qu'a rendu fort imperfectif Le cruel tranchant d'un ganif ; Si pour soudre1 ce Logogrif Vous avez l'esprit trop tardif, A ces mots soyez attentif :

Je fais vœu de me faire Juif Au lieu d'eau de boire du suif, D'estre mieux damné que Caïf, D'aller à pied voir le Ghérif, De me rendre à Tunis captif, D'estre berné comme escogrif, D'estre plus maudit qu'un Tarif*, De devenir ladre et poussif, Bref par les mains d'un sort hâtif Couronné de Ciprès et d'If, Et passer du a mortel Esquif Au païs où l'on est oisif :

Si jamais je deviens rétif A l'agréable exécutif Du vœu dont je suis l'inventif, Et duquel le préparatif Est, beau Sire, un baston massif Qui sera le dissolutif De vostre demy-substantif :

Car c'est un h vouloir décisif Et mon testament, mort, ou vif.

a) 1654 : Passer dans le. — b) mon.

(1) Pour résoudre (solvere) (P. L.). — (2) Taxe des marchandises à l'entré* des villes et sur les marchés (id).

Mais vous parler ainsi, c'est vous donner à soudre les emblèmes d'un Sphinx ; c'est perdre sou huile et son temps ; c'est escrire sur la Mer, bastir sur l'Arène ' et fonder sur le Vent. Enfin je connois que si vous avez quelque teinture des Lettres, ce n'est pas de celle des Gobelins *, car par Jupiter Ammon, vous estes fou a.

CHASTEAUFORT

De Lettres ! ah que me dites-vous ? Des âmes de terre et de boue pourroient s'amuser à ces vétilles ; mais pour moy je n'escris que sur les corps humains.

GRANGER

Je le voy bien. C'est peut-estre ce qui vous donne envie d'appuyer vostre plume charnelle sur le parchemin vierge de ma fille. Elle n'en seroit pas contristée, la pauvrette ; car une femme aujourd'huy aime mieux les bestes que les hommes, suivant la règle « as petit haec » 3. Vous aspirez aussi bien qu'Hercule à ses Colones yvoirines * ; mais l'orifice, l'orée, et l'ourlet de ses guestres, est pour vous un « Ne plus ultra » \ Premièrement à cause que vous estes Veuf d'une pucelle qui vous fît faire plus de chemin en trois semaines b que le Soleil en six c mois dans le Zodiaque, vous courustes du gémi ni à au chancre en huit jours, ce que l'autre ne sçauroit faire, et lors que vous pensiez n'estre encore arrivé qu'à la Vierge e, vous entrastes au Verseau sans avoir veu d'autre signe en passant que celuy du Capricorne. La seconde objection que je fais à vos argumens est que vous estes Normand ; Normandie « quasi » venue du Nort pour mandier. De vostre nation les serviteurs sont humbles ', les égaux insolens, et les maistres insuportables. Jadis le blason de cette Province estoit trois Faux, pour enseigner s les trois espèces de faux qu'engendre ce climat ; « scilicet » Faux-sauniers, Faux-témoins et Faux-monoyeurs ; je ne veux point de Faussaires en ma maison. La troisième, qui m'est une raison invincible, c'est que vostre bourse est malade d'un flux de ventre, dont la mienne appréhende la contagion. Je sçay que vostre valeur est recommandable, et que vostre mine seule feroit trembler le plus ferme manteau d'aujourd'huy. Mais en cet âge de Fer on juge de nous parce que nous avons, et non pas parce que nous sommes. La pauvreté fait le crime*, et si vous me demandez « Cur tibi despicior » ? 6 je vous répons « Nunc omnibus itur ad aurum » 7. D'un certain riche laboureur la charrue m'ébloûit, et je suis tout à fait résolu que puis que « hic dat or8 ; I longum ponat » dans son « 0 commune » 9. C'est pourquoy je vous conseille de ne plus approcher ma

a) 1654 : un ignorant. — b) deux jours. — c) n'en fait en huit. — d) de la Vierge. — e) en moins de vingt-quatre heures, d'où. — /) traistres. — g) monstrer. h) vice.

(1) Le sable, du latin arena. — (2) La manufacture des Gobelins. — (3) Despautères, liv. I, de nom. gêner. — (4) Cuisses d'ivoire, au figuré, par allusion aux

Colonnes d'Hercule (P. L). — (5) non au delà. — (6) Pourquoi me dédaignes-tu.

^7) Allusion au célèbre proverbe latin : non omnibus licet adiré Corinthum.

(8) Celui-ci donne de l'or. Despautères, livre I, de nom. gêner. — (9) Allusion à deux règles de la prosodie de Despautères ; / longum pono... [O commune daiur.]

fille en Roy d'Egypte, c'est-à-dire qu'on ne vous voye point auprès d'elle dresser la Pyramide à son intention. Quoy que j'aime les règles de la Grammaire, je ne prendrois pas plaisir de vous voir accorder ensemble le Masculin avec le Féminin ; et je craindrois que « Si duo continué jungantur fixa nec una, sit res » *, un malevole2 ninférast « Optant sibi jungere casus » 3.

CHASTEAUFORT

Il est vray, Dieu me damne, que vostre fille est folle de mon amour. Mais quoy, c'est mon foible de n'avoir jamais pu regarder une" femme sans la blesser. La petite gueuse toutefois a si bien sceu friponner mon cœur ; ses yeux ont si bien sceu paillarder ma pensée, que je luy pardonne quasi i la hardiesse qu'elle a prise de me donner de l'amour. « Généreux Gentiljhomme, me dit-elle l'autre jour, la pauvrette ne sçavoit pas mes qualitez* l'Univers a besoin de deux Alexandres b ; la race en est esteinte en vous, si vous ne me regardez d'un œil de miséricorde. Comme vous estes un Hercule °, je suis une Amazone ; faisons sortir de nous deux un Plus-que- Mars, de qui la naissance soit fatale d au genre humain et dont les armes, après avoir dispensé la mort aux deux bouts de la Terre, fassent un si puissant Empire que jamais le Soleil ne se couche pour tous les " peuples. » J'avois de la peine à me rendre entre les bras de cette passion, mais enfin je vainquis en me vainquant tout ce qu'il y a de grand au monde, c'est-àdire que je l'aimé. Je ne veux pas pourtant que tant de gloire vous rende orgueilleux, que deveniez insolent sur les petits ; mais humiliez-vous en vostre néant que j'ay voulu choisir pour faire hautement éclater ma puissance. Vous craignez, je le voy bien, que je [ne] méprise vostre pauvreté ; mais quand il plaira à cette épée, elle fera de l'Amérique et de la Chine la' basse-court de vostre maison.

GRANGER

0 ! Microcosme de visions fantastiques « Vade rétro », autrement, après vous avoir apostrophé du bras gauche, « Addemus s huic dexter, cui sincopa fiet ut ulter » * ; et pour toute emplastre de ces balafres, vous serez médicamenté d'un « Sic volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas » 6. Loin donc d'icy, Prophane, si vous ne voulez que je mette en usage pour vous punir toutes les règles de l'Arithmétique. Ma colère « primo » commencera par la Démonstration, puis marchera ensuite une Position de

a) 1654 : de. — b) Conquérans. — c) Alexandre. — d) utile. — e) ses. — f) une. — g) Addetur.

'1) Despautères, Syntax., regimen genitivi. — (2) malveillant, du latin mahvolus. — (3) On retrouve dans la farce de Molière : La Jalousie du Barbouillé, scène VI, dans la bouche du Docteur, des rapprochements de cette sorte, mais Le Pédant joué est-il antérieur ou postérieur à La Jalousie du Barbouillé ? On ne sait. — (4) Despautères, lib. II, de nom. déclin. — (5) Le Pédant se souvient d'une règle de la Syntaxe de Despautères, exprimée dans ces deux vers : Quaerenti vires, sit pro ratione voluntas [Assiduusque usas magnorum grammaiicorunï] (P. L.).

souflets ; « Item », une Addition de bastonades ; « Hinc » *, une Fraction de bras ; « Illinc » 3, une Soustraction de jambes. De là je feray gresler une Multiplication de coups, tapes, taloches, horions, fandans, estocs, revers, estramaçons et cassemuseaux si épouvantables, qu'après ce charcutis grand nez, grand Cam (K/ian), grand Turc, grand Muphti, grand Vizir et grand Tephterdat des plus redoutez charcutis a, l'œil d'un Linx ne pourra pas faire [la moindre] Division, ny Subdivision, de la plus grosse parcelle de vostre misérable individu.

Et moy, chétif excommunié, j'aurois déjà fait couler h ton âme par cent playes, sans la dignité de mon Estre, qui me défend d'oster la vie à quelque chose de moindre qu'un Géant ; et mesme je te pardonne, à cause que je croy qu'infailliblement l'ignorance de ce que je suis t'a jette dans ces extravagances. Cependant me voicy fort en peine, car pouvoit-il me connoistre c, puis que pour sçavoir mon nom il ne faut qu'estre de ce monde ? Sçachez donc, Messire Jean, que je suis celuy qu'on ne peut exterminer sans faire une Epitaphe à la Nature, et le Père des Vaillans puis qu'à tous je leur ay donné la vie.

GRANGER

Pardonnez, grand Prince, à mon peu de foy. Ce n'est pas... ta fierté que je révoquois en doute, mais j'avois de la peine à croire qu'un Dieu peutv/ se loger avec un homme.

CHASTEAUFORT

Pielevez-vous, Monsieur le Curé, je suis content. Choisissez vite où vous voulez régner, et celte main vous bastit un Trône dont l'Escalier sera fait des cadavres de six cens Roys.

GRANGER

Mon Empire sera plus grand que le monde quand je régnerayA sur vostre cœur. Protégez-moy seulement contre je ne sçay quel Genlillastre qui a [bien] l'insolence de marcher sur vos brisées, [et...]

CHASTEAUFORT

Ne vous expliquez pas, j'aurois peur que mes yeux en couroux ne jettassent des estincelles, dont quelqu'une par mégarde vous pourroit consumer. Un Mortel aura donc eu la témérité de se chauffer à mesme feu que moy, et je ne puniray pas les quatre Elémens qui l'ont souffert ! Mais je ne puis parler, la rage me transporte : Je m'en vay faire pendre le Feu, l'Eau, l'Air et la Terre, et songer au genre de mort dont nous exterminerons ce Pigmée qui veut faire le Colosse.

o) 1G54 : cela. — b) sortir. — c) méconnoistre. — d) si je règne. (1) de ce côté-ci. — (2) de ce côté-là.

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