‹ Les œuvres libertines. Précédées d'une notice biographique (volume 2)Chapitre 81 sur 162 · SCÈNE V LIVILLA, SÉJANUS, NERVA · texte numérisé non relu

SCÈNE V LIVILLA, SÉJANUS, NERVA

LIVILLA

Enfin, sur le penchant de ta proche ruine,

Ny l'amour de César, ny l'amour d'Agrippine,

Ny pour tes intérests tout le Peuple assemblé,

Ny l'effort du party dont nostre Aigle a tremblé,

Ne peuvent rachepter ny garentir ta teste

Du Tonnerre grondant que ma vengeance appreste ;

Ton trespas est juré, Livilla l'entreprend,

Et la main d'une femme a fait un coup si grand.

SÉJANUS

Nous devant assembler sous la loy d'Hyménée, Me pouvois-je promettre une autre destinée ? Vous estes trop sçavante à perdre vos Espous!... On se joint à la mort, quand on se joint à vous.

LIVILLA

Ton amour m'enseigna ce crime abominable ;

Peut-on estre innocent, lors qu'on ayme un coupable ?

J'eus recours aux forfaits pour t'atacher à moy !...

Tu n'espouseras point Livilla malgré toy ;

Mais Agrippine aussi ne sera point ta femme.

Ne pouvant estouffer cette ardeur qui t'enflame,

Sans t'arracher la vie, où loge ton amour,

J'ay mieux aymé, barbare, en te privant du jour,

Précipiter le vol de mon heure fatalle,

Que de te voir heureux aux bras de ma rivalle.

SÉJANUS

La mort, dont vous pensez croistre mon désespoir, Délivrera mes yeux de l'horreur de vous voir : Nous serons séparez, est-ce un mal dont je tremble !

LIVILLA

Tu te trompes encor, nous partirons ensemble I

La Parque au lieu de rompre allongera nos fers ;

Je t'accompagneray jusques dans les Enfers ;

C'est dans cette demeure à la pitié cachée

Que mon Ombre, sans cesse à ton Ombre attachée,

De son vol éternel fatiguera tes yeux,

Et se rencontrera pour ta peine en tous lieux ;

Nous partirons ensemble, et d'une esgale course

148 LA. MORT d'aGRIPPINE, TRAGÉDIE

Mon sang avec le tien ne fera qu'une source

Dont les ruisseaux de feu, par un reflus commun

Pesle-mesle assemblez et confondus en un,

Se joindront chez les morts d'une ardeur si commune,

Que la Parque y prendra nos deux âmes pour une.

Mais Agrippine vient, ses redoutables yeux

Ainsi que de ton cœur me chassent de ces lieux.

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