SCÈNE VI AGRIPPINE, SÉJANUS, NERVA
AGRIPPINE
Demeure, Séjanus ! on te l'ordonne, arreste : Je te vien annoncer qu'il faut perdre la teste ; Rome en foule desjà court au lieu de ta mort.
SÉJANUS D'un courage au dessus des injures du Sort, Je tiens qu'il est si beau de choir pour vostre cause, Qu'un si noble mal-heur borne tout ce que j'ose ; Et desjà mes travaux sont trop bien reconnus, S'il est vray qu Agrippine ait pleuré Séjanus.
AGRIPPINE
Moy pleurer Séjanus ? Moy te pleurer, Perfide ? Je verray d'un œil sec la mort d'un Parricide. Je voulois, Séjanus, quand tu t'offris à moy, T'esgorger par Tibère, ou Tibère par toy ; Et feignant tous les jours de t engager mon âme, Tous les jours en secret je dévidois ta trame...
SÉJANUS
// est d'un grand courage et d'un cœur généreux,
De ne point insulter au sort d'un malheureux :
Mais j'en sçay le motif; pour effacer la trace
Des soupçons qui pourroient vous joindre à ma disgrâce,
Vous bravez mes mal-heurs, encor qu'avec regret,
Afin de vous purger d'estre de mon secret ;
Madame, ce n'est pas connoistre mon génie,
Car j'aurois fort bien sceu mourir sans compagnie.
AGRIPPINE Ne t'imagines pas que par un feint discours Je tasche vainement à prolonger mes jours ! Car puis qu'à V Empereur ta trame est découverte, Il a sceu mon complot et résolu ma perte ;
LA MORT d'aGRIPPINE, TRAGEDIE 149
Aussi f'en soustiendray le coup sans reculer, Mais je veux de ta mort pleinement me soûler Et gouster à longs traits l'orgueilleuse malice D'avoir par ma présence augmenté ton suplice.
SEJANUS
De ma mortalité je suis fort convaincu ;
Hé ! bien, je dois mourir, parce que j'ay vescu.
AGRIPPINE
Mais as-tu de la mort contemplé le visage '.' Conçois-tu bien l' horreur de cet affreux passage '.' Connois-tu le désordre où tombent leurs accords, Quand l'âme se déprend des attaches du corps ? L'image du tombeau qui nous tient compagnie, Qui trouble de nos sens la paisible harmonie. Et ces derniers sanglots dont avec tant de bruit La Nature espouvante une âme qui s'enfuit ? Voilà de ton destin le terme espouvantable.
SÉJANUS
Puis qu il en est le terme, il n'a rien d effroyable. La mort rend insensible à ses propres horreurs.
AGRIPPINE
Mais une mort honteuse estonne les grands cœurs !
Mais la mort nous guérit de ces vaines chimères !
AGRIPPINE
Mais ta mort pour le moins passera les vulgaires :
Escoute les mal-heurs de ton dernier Soleil :
Car ]e sçay de ta fin le terrible appareil :
De joye et de fureur la populace esmeuë
Va pour aigrir tes maux, en repaistre sa veuë.
Tu vas sentir chez toy la mort s'insinuer
Par tout où la douleur se peut distribuer ;
Tu vas voir les Enfans te demander leurs Pères,
Les Femmes leurs Maris et les Frères leurs Frères,
Qui pour se consoler en foule s'estouffans,
Iront voir à leur rage immoler tes fin fans :
Ton Fils, ton héritier, à la haine de Rome,
Va tomber, quoy qu'enfant, du suplice d'un homme,
Et te perçant du coup qui percera son flanc,
Il esteindra ta race et ton nom dans son sans ;
lu
Ta Fille devant toy, par le Bourreau forcée*, Des plus abandonnez blessera la pensée, Et de ton dernier coup la Nature en suspens Promènera ta mort en c/iacun de tes sens : D'un si triste spectacle es-tu donc à l'espreuve ?
SÉJANUS Cela n'est que la mort et n'a rien qui m'esmeuve !
AGRIPPINE
Et cette incertitude où mcine le trespas ?
SÉJANUS
Estois-;e malheureux, lors que je n'estois pas ? . Une heure après la mort, nostre âme évanouie Sera ce quelle estoit une heure avant la vie.
AGRIPPINE
Mais il faut, t annonçant ce que tu vas souffrir, Que tu meures cent fois avant que de mourir.
SÉJANUS
J'ay beau plonger mon âme et mes regards funèbres \Dans ce vaste néant et ces longues ténèbres, \J'y rencontre par tout un estât sans douleur, Qui n'eslève à mon front ny trouble ny terreur ; Car puisque l'on ne reste après ce grand passage Que le songe léger d'une légère image, Et que le coup fatal ne fait ny mal ny bien, Vivant parce qu'on est, mort parce qu'on est rien; Pourquoy perdre à regret la lumière receuë, Qu'on ne peut regretter après qu'elle est perdue ? Pensez-vous m estonner par ce foible moyen, Par V horreur du tableau d'un Estre qui n'est rien ? Non, quand ma mort au Ciel luiroit dans un Cornette, Elle me trouvera dans une ferme assiette, Sur celle des Calons je m'en vais enchérir, Et si vous en doutez, venez me voir mourir. Marchez, Gardes !
AGRIPPINE
Marchez ! Je te rends grâce, ô Rome ! D'avoir d'un si grand cœur partagé ce grand Homme ; Car je suis seure, au moins, d'avoir vengé le sort Du grand Germanicus par une grande mort.
(1) Selon la loi romaine, une fille vierge ayant, en quelque sorte, un caractère sacré, ne pouvait être mise à mort; le bourreau la violait avant de l'exécuter (P. L.).