‹ Les œuvres libertines. Précédées d'une notice biographique (volume 2)Chapitre 83 sur 162 · SCÈNE VII TIBÈRE, AGRIPPINE · texte numérisé non relu

SCÈNE VII TIBÈRE, AGRIPPINE

TIBÈRE

Je vous cherche, Madame, avec impatience,

Et viens vous faire part du fruit de ma vengeance :

Séjanus par sa mort vous va faire raison,

Et venger hautement vostre illustre Maison.

AGRIPPINE

César, je te rends grâce et te suis obligée,

Du traistre Séjanus enfin tu m'as vengée!

Tu payes mon Espoux de ce que je luy doy :

Mais quel bras aujourd'huy me vengera de toy ?

La suite de ta mort m'asseuranl de la sienne,

Ma vengeance voloit toute entière à la tienne ;

Mais dans ce grand projet dont j'attendois mon bien,

Son trespas impréveu n'a point causé le tien.

Où sera mon recours ? Ma famille outragée,

Sur le tombeau d'un seul n'est qu'à demy-vengée.

Si je veux donc m'en faire une entière raison,

Ta teste pour victime est deuë à ma Maison.

Oiiy, je dois t'arracher et l'Empire et la vie,

Par cent coups redoublez contenter mon envie ;

Séjanus abbattu, renverser son appuy,

Te noyer dans son sang, t'immoler dessus luy,

Et d'une main cruelle en desserrant ta veuë,

Te contraindre de voir que c'est moy qui te tuë!

TIBÈRE

Ha! c'est trop, Agrippine!

AGRIPPINE

Ah ! c'est encor trop peu I Il faut que ton esprit aveuglé de son feu, Tombant pour me punir dans un transport infâme, Comble tes laschetez du meurtre d'une femme.

TIBÈRE

Mais je t'ai convaincue, et ton crime avéré

Rend ton Arrest sans tache et mon front asseuré !

AGRIPPINE

Comme je sçay, Tyran, ce que ton cœur estime, Que le crime te plaist à cause qu'il est crime,

152 LA MORT d'aGRIPPINE, TRAGEDIE

Si le trespas m'est deii j'empesche ton transport De gouster le plaisir d'en commettre à ma mort.

Moy ! te donner la mort ! J'admire ton audace ! Depuis quand avec nous es-tu rentrée en grâce ? Pour allonger tes maux, je te veux voir nourrir Un trespas éternel dans la peur de mourir.

AGRIPPINE

Enfin, lasche Empereur, j'apperçois ta foiblesse

A travers l'espaisseur de toute ta sagesse,

Et du déguisement dont fait ta vanité

Un spécieux prétexte à ta timidité :

Quoy ! Tyran, tu pâlis? Ton bras en l'air s'arreste

Lors que d'un front sans peur je t'apporte ma teste ?

Prens garde, mon Bourreau, de ne te point troubler !

Tu manqueras ton coup, car je te fais trembler !

Que d'un sang bien plus chaud, et d'un bras bien plus ferme,

De tes derniers Soleils j'accourcirois le terme !

Avec combien de joye et combien de vigueur

Je te ferois descendre un poignard dans le cœur !

En tout cas si je tombe au deçà de l'ouvrage,

Je laisse encor un Fils héritier de ma rage,

Qui fera, pour venger les maux que j'ay souffers,

Rejaillir jusqu'à moy ton sang dans les Enfers!

TIBÈRE

Qu'on l'oste de mes yeux, cette ingrate vipère !

AGRIPPINE

On te nommoit ainsi, quand tu perdis ton Père !

TIBÈRE

Enfin persécuté de mes proches parens,

Et dedans ma famille au milieu des serpens,

J'imiteray, Superbe, Hercule en ce rencontre.

AGRIPPINE

0 ! le digne rapport d'Hercule avec un Monstre !

TIBÈRE

Qu'on esgorge les siens, hormis Caligula!

AGRIPPINE

Pour ta perte, il suffit de sauver celuy-là.

LA MORT d'aGRIPPINE, TRAGEDIE 153

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