‹ Les œuvres libertines. Précédées d'une notice biographiqueChapitre 152 sur 155 · L'AUTRE MONDE · texte numérisé non relu

L'AUTRE MONDE

ter le lendemain et d'en faire à l'ouverture des Chambres le rapport à la Compagnie. Ils s'en chargèrent donc, et me portèrent dans un bocage reculé. Là, pendant qu'ils me tinrent, ils ne s'occupèrent qu'à gesticuler autour de mqy cent sortes de culbutes, à faire la procession des coques de noix sur la teste. Tantost ils battoient des pieds l'un contre l'autre ; tantost ils creusoient de petites fosses pour les remplir ; et puis j'estois tout étonné que je ne voyois plus personne.

Le jour et la nuit se passèrent à ces bagatelles jusqu'au lendemain que l'heure prescrite estant venue, on me reporta derechef comparoislre devant mes juges, où mes Syndics, interpellez de dire la vérité, répondirent que, pour la décharge de leur conscience, ils se sentoient tenus d'avertir la Cour qu'asseurément je n'estois pas Singe, comme je me vantois :

« Car, disoient-ils, nous avons eu beau sauter, marcher, piroiJeter et inventer en sa présence cent tours de passe, par lesquels nous prétendions rémouvoir à faire de mesme, selon la coustume des Singes. Or quoy qu'il eût esté nourry parmy les Hommes, comme le Singe est toujours Singe, nous soutenons qu'il n'eut pas esté en sa puissance de s'abstenir de contrefaire nos singeries. Voilà, Messieurs, nostre rapport. »

Les juges alors s'approchèrent pour venir aux opinions ; mais on s'apperceut que le Ciel se couvroit et paroissoit chargé ; cela fit lever l'assemblée.

• Je ni'imaginois que l'apparence du mauvais temps les y avoit conviez, quand l'Advocat Général me vint dire, par ordre de la Cour, qu'on ne me jugeroit point ce jour-là ; que jamais on ne vuidoit un procez criminel lors que le Ciel n'esloit pas serain, parce qu'ils craignoient que la mauvaise température de l'air n'altérât quelque chose à la bonne constitution de l'esprit des juges; que le chagrin dont l'humeur des oiseaux se charge durant la pluye ne dégorgeât sur la cause ; ou qu'enfin la Cour ne se vengeât de sa tristesse sur l'accusé; c'est pourquoy mon jugement fut remis à un plus beau temps. On me ramena donc en prison, et je me souviens que pendant le chemin ma charitable Pie ne m'abandonna guères, elle vola toujours à mes costez, et je croy qu'elle ne m'eût point quitté si ses compagnons ne se fussent approchez de nous.

Enfin j'arrivay au lieu de ma prison où pendant ma captivité je ne fus nourry que du pain du Roy ; c'estoit ainsi qu'ils appeloicnt une cinquantaine de vers et autant de guillots qu'ils m'apportoienl à manger de sept heures en sept heures.

Je pensois recomparoistre dès le lendemain, et tout le monde le croyoit ainsi : mais un de mes gardes me conta, au bout de cinq ou six jours, que tout ce temps-là avoit esté employé à rendre justice à une Communauté de Chardonnerets qui l'avoient implorée contre un de leurs compagnons. Je demanday à ce garde de quel crime ce malheureux estoit accusé :

« Du crime, répliqua le garde, le plus énorme dont un oiseau puisse eslre noircy. On l'accuse... le pourrez-vous bien croire? On l'accuse...

mais bons Dieux ! d'y penser seulement, les plumes m'en dressent à la teste. Enfin on l'accuse de n'avoir pas encor depuis six ans mérité d'avoir un amy ; c'est pourquoy il a esté condamné à estre Roy, et Roy d'un peuple différent de son espèce. Si ses subjets eussent esté de sa nature, il auroit pu tremper, au moins des yeux et du désir, dedans leurs voluptez ; mais comme les plaisirs d'une espèce n'ont point du tout de relation avec les plaisirs d'une autre espèce, il suportera toutes les fatigues et boira toutes les amertumes de la Royauté, sans pouvoir en gouster aucune des douceurs. On l'a fait partir ce matin environné de beaucoup de médecins, pour veiller à ce qu'il ne s'empoisonne dans \e voyage. »

Quoy que mon garde fut grand causeur de sa nature, il ne m'osa pas entretenir seul plus long-temps, de peur d'estre soupçonné d'intelligence.

Environ sur la fin de la semaine, je fus encor ramené devant mes juges.

On me nicha sur le fourchon d'un petit arbre sans feuilles. Les oiseaux de longue robe, tant advocats, conseillers que présidens, se juchèrent tous par étage, chacun selon sa dignité, au coupeau d'un grand cèdre. Pour les autres qui n'assistoient à l'assemblée que par curiosité, ils se placèrent pesle-mesle, tant que les sièges furent remplis, c'est-à-dire tant que les branches du cèdre furent couvertes de pâtes.

Cette Pie, que j'avois toujours remarquée pleine de compassion pour moy, se vint percher sur mon arbre, où feignant de se divertir à béqueter la mousse :

« En vérité, me dit-elle, vous ne sçauriez croire combien vostre malheur m'est sensible ; car encor que je n'ignore pas qu'un Homme parmy les vivans est une peste dont on devroit purger tout Estât bien policé, quand je me souviens toutefois d'avoir esté dès le berceau élevée parmy eux, d'avoir appris leur langue si parfaitement que j'en ay presque oublié la mienne, et d'avoir mangé de leur main des fromages mous si excellens, je ne sçaurois y songer sans que l'eau m'en vienne aux yeux et à la bouche ; je sens pour vous des tendresses qui m'empeschent d'incliner au plus juste party. »

Elle achevoit cecy quand nous fûmes interrompus par l'arrivée d'un Aigle qui se vint assoir entre les rameaux d'un arbre assez proche du mien. Je voulus me lever pour me mettre à genoux devant luy, croyant que ce fut le Roy, si ma Pie, de sa pâte, ne m'eût contenu en mon assiette :

« Pensiez-vous donc, me dit-elle, que ce grand Aigle fut nostre Souverain ? C'est une imagination de vous autres Hommes, qui, à cause que vous laissez commander aux plus grands, aux plus forts et aux plus cruels de vos compagnons, avez sotement crû, jugeant de toutes choses par vous, que l'Aigle nous devoit commander.

» Mais nostre politique est bien autre ; car nous ne choisissons pour nos Roys que les plus foibles, les plus doux et les plus pacifiques ; encor les changeons-nous tous les six mois, et nous les prenons foibles, afin que

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le moindre à qui ils auroient fait quelque tort se pût venger de luy. Nous le choisissons doux, afin qu'il ne haïsse ny ne se fasse haïr de personne ; et nous voulons qu'il soit d'une humeur pacifique pour éviter la guerre, le canal de toutes les injustices*.

» Chaque semaine il tient les Estats où tout le monde est receu à se plaindre de luy. S il se rencontre seulement trois oiseaux mal satisfaits de son gouvernement, il en est dépossédé, et l'on procède à une nouvelle élection.

» Pendant la journée que durent les Estats, nostre Roy est monté au sommet d'un grand yf sur le bord d'un estang, les pieds et les aisles liés. Tous les oiseaux Tun après l'autre passent par-devant luy ; et si quelqu'un d'eux le sçait coupable du dernier supplice, il le peut jetter à l'eau : mais il faut que sur le champ il justifie la raison qu'il en a eue, autrement il est condamné à la mort triste. »

Je ne pus m'empescher de l'interrompre pour luy demander ce qu'elle entendoit par la mort triste ; et voicy ce qu'elle me répliqua :

» Quand le crime d'un coupable est jugé si énorme que la mort est trop peu de chose pour l'expier, on tâche d'en choisir une qui contienne la douleur de plusieurs; et l'on y procède de cette façon :

» Ceux d'entre nous qui ont la voix la plus mélancolique et la plus funèbre sont déléguez vers le coupable qu'on porte sur un funeste cyprès. Là, ces tristes musiciens s'amassent tout autour et luy remplissent l'âme par l'oreille de chansons si lugubres et si tragiques, que l'amertume de son chagrin désordonnant l'œconomie de ses organes, et luy pressant le cœur, il se consume à veuë d'œil et meurt suffoqué de tristesse.

» Toutefois, un tel spectacle n'arrive guères ; car comme nos Roys sont fort doux, ils n'obligent jamais personne à vouloir, pour se venger, encourir une mort si cruelle.

» Geluy qui règne à présent est une Colombe dont l'humeur est si pacifique, que l'autre jour qu'il faloit accorder deux Moineaux, on eut toutes les peines du monde à luy faire comprendre ce que c'estoit qu'inimitié. »

Ma Pie ne pût continuer un si long discours, sans que quelques-uns des assistans y prissent garde ; et parce qu'on la soupçonnoit déjà de quelque intelligence, les principaux de l'assemblée luy firent mettre la main sur le colet par un Aigle de la Garde qui se saisit de sa personne. Le roy Colombe arriva sur ces entrefaites ; chacun se lût, et la première chose qui rompit le silence fut la plainte que le grand Censeur des oiseaux dressa contre la Pie. Le Roy pleinement informé du scandale dont elle estoit cause, luy demanda son nom, et comment elle me connoissoit :

1) Les deux paragraphes ci-dessus inspirent, en 1907, à M. Juppont la réflexion suivante : a II prêle au Royaume des Oiseaux une organisation dont l'ironie cache de larges pensées humanitaires que nos sociologues et nos pacifistes cherchent à réaliser. >

« Sire, répondit-elle fort étonnée, je me nomme Margot; il y a icy force oiseaux de qualité qui répondront de moy. J'apris un jour au Monde de la Terre d'où je suis native, par Guillery l'enrumé que voilà (qui, m'ayant entendu crier en cage, me vint visiter à la feneslre où j'estois pendue) que mon Père estoit Courtequeuë, et ma Mère Croquenoix. Je ne l'aurois pas sceu sans luy ; car j'avois esté enlevée de dessous l'aisle de mes parens, au berceau, fort jeune : Ma Mère, quelque temps après, en mourut de déplaisir ; et mon Père désormais hors d'âge de faire d'autres enfans, desespéré de se voir sans héritiers, s'en alla à la guerre des Geais, où il fut tué d'un coup de bec dans la cervelle. Ceux qui me ravirent furent certains animaux sauvages qu'on appelle Porchers, qui me portèrent vendre à un château, où je vis cet Homme à qui vous faites maintenant le procez. Je ne sçay s'il conceut quelque bonne volonté pour moy, mais il se donnoit la peine d'avertir les serviteurs de me hacher de la mangeaille. 11 avoit quelquefois la bonté de me 1 apprester luy-mesme. Si, en hyver, j'estois morfondue, il me portoit auprès du Jeu, calfeutroit ma cage, ou commandoit au jardinier de me réchauffer dans sa chemise. Les domestiques n'osoient m'agacer en sa présence, et je me souviens qu'un jour il me sauva de la gueuUe du chat qui me tenoit entre ses grilles, où le petit laquais de ma dame m'avoit exposée : Mais il ne sera pas mal à propos de vous apprendre la cause de cette barbarie. Pour complaire à Verdelet (c'est le nom du petit laquais) je répétois un jour des sottises qu'il m'avoit enseignées. Or il arriva par malheur, quoy que je récitasse toujours mes quolibets de suite, que je vins à dire en son ordre justement comme il entroit pour faire un faux message :

« Taisez-vous, fils de putain, vous avez menty. »

Cet Homme accusé, que voilà, qui connoissant le naturel menteur du fripon, s'imagina que je pourrois bien avoir parlé par prophétie, et envoya sur les lieux s'enquérir si Verdelet y avoit esté : Verdelet fut convaincu de fourbe, Verdelet fut fouëté, et Verdelet pour se venger m'eût fait mander au matou, sans luy\ Le Roy, d'un baissement de teste, témoigna qu'il estoit content de la pitié qu'elle avoit eue de mon désastre ; il luy défendit toutefois de me plus parler en secret. Ensuite il demanda à l'advocat de ma partie si son plaidoyer estoit prest. 11 lit signe de la pâte qu'il alloit parler; et voicy,ceme semble, les mesmespoincts dont il insista contre moy.

PLAIDOYÉ FAIT AU PARLEMENT DES OYSEAUX, LES CHAMBRES ASSEMBLÉES, CONTRE UN ANIMAL ACCUSÉ D'ESTRE HOMME

Messieurs,

» La partie de ce criminel est Guillemette la charnue. Perdrix de son extraction, nouvellement arrivée du Monde de la Terre, la gorge encor

1) Yar. 1662 (ezpl. B. N., et 1676, 1681, 1709) : m'avoit voula faire manger au matou.

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ouverte d'une balle de plomb que luy ont tirée les Hommes, demanderesse à rencontre du Genre Humain, et, par conséquent, à l'encontre d'un animal que je prétens estre un membre de ce grand Corps. Il ne nous seroit pas malaisé d'empescher par sa mort les violences qu'il peut faire : Toutefois comme le salut ou la perte de tout ce qui vit importe à la République des vivans, il me semble que nous mériterions d'eslre nés Hommes, c'est-à-dire dégradez de la raison et de l'immortalité que nous avons pardessus eux, si nous leur avions ressemblé par quelqu'une de leurs injustices.

» Examinons donc, Messieurs, les diffîcultez de ce procez avec toute la contention de laquelle nos divins esprits sont capables.

» Le nœud de l'affaire consiste à sçavoir si cet animal est Homme ; et puis, en cas que nous avérions qu'il le soit, si, pour cela, il mérite la mort.

» Pour moy, je ne fais point de difficulté qu'il ne le soit ; premièrement, par un sentiment cV horreur dont nous nous sommes tous sentis saisis à sa veuë sans en pouvoir dire la cause* ; secondement, en ce qu'il rit comme un fol ; troisièmement, en ce qu'il pleure comme un sot ; quatrièmement, en ce qu'il se mouche comme un vilain ; cinquièmement, en ce qu'il est plumé comme un galeux ; sixièmement, en ce qu'il porte la queue* devant ; septièmement, en ce qu'il a toujours une quantité de petits grez quarrez dans la bouche', qu'il n'a pas l'esprit de cracher ny d'avaler; huitièmement, et pour conclusion, en ce qu'il lève en haut tous les matins ses yeux, son nez, et son large bec, colle ses mains ouvertes la pointe au Ciel, plat contre plat, et n'en fait qu'une attachée comme s'il s'ennuyoit d'en avoir deux libres; se casse les jambes par la moitié, en sorte qu'il tombe sur ses gigots*; puis avec des paroles magiques qu'il bourdonne, j'ay pris garde que ses jambes rompues se rattachent, et qu'il se relève après aussi guay qu'auparavant. Or vous sçavez. Messieurs, que de tous les animaux if n'y a que l'Homme seul dont l'âme soit assez noire pour s'adonner à la Magie, et, par conséquent, celuy-cy est Homme. H faut maintenant examiner si pour estre Homme, il mérite la mort.

» Je pense. Messieurs, qu'on n'a jamais révoqué en doute que toutes les créatures sont produites par nostre commune Mère, pour vivre en société. Or si je prouve que l'Homme semble n'estre né que pour la rompre, ne prouveray-je pas qu'allant contre la fin de sa -création, il mérite que la Nature se repente de son ouvrage ?

» La première et la plus fondamentale loy pour la manutention d'une

1) Vur. de l'excmpl. de la Bibl. nat., 1662 : puisqu'il est si effronté de mentir en soulenniit qu'il ne l'est pas. Cette version a été suivie dans les éditions de 1676, 1681, 17U'J, tandis que celle de mon expl. de 1602 se lit dans 1699. — 2) Ce mot est remplacé par des jjoints dans mon expl. de 1662, il est dans l'expl. de la Bibl. nat. et dans les réimpressions de 1076 et de 1699. — 3) Les dents. — 4) 11 s'agit de la prière à Dieu qu'on fait le matin, à genoux, les mains jointes et les yeux levés au Ciel.

République, c'est l'égalité; mais l'Homine ne la sçauroit endurer éternellement; il se rue sur nous pour nous manger, il se fait accroire que nous n'avons esté faits que pour luy, il prend pour argument de sa supériorité prétendue la barbarie avec laquelle il nous massacre et le peu de résistance qu'il trouve à forcer nostre foiblesse, et ne veut pas cependant avouer pour ses maistres, les Aigles, les Condurs et les Griffons', par qui les plus robustes d'entr'eux sont surmontez.

» Mais pourquoy cette grandeur et disposition de membres marqueroit-elle diversité d'espèce, puis qu'entr'eux mesme il se rencontre des nains et des géans ?

» Encor est-ce un droict imaginaire que cet empire dont ils se flattent. Ils sont, au contraire, si enclins à la servitude, que de peur de manquer à servir, ils se vendent les uns aux autres leur liberté. C'est ainsi que les jeunes sont esclaves des vieux, les pauvres des riches, les païsans des gentilshommes, les princes des monarques, et les monarques mesmes des lois qu'ils ont établies. Mais avec tout cela ces pauvres serfs ont si peur de manquer de maistres, que comme s'ils appréhendoient que la liberté ne leur vint de quelque endroit non attendu, ils se forgent des Dieux de toutes parts, dans l'eau, dans l'air, dans le feu, sous la terre ; ils en feront plutost de bois, qu'ils n'en ayent ; et je croy mesme qu'ils se chatouillent des fausses espérances de l'immortalité, moins par l'horreur dont le non-estre les effraye, que par la crainte qu'ils ont de n'avoir pas qui leur commande après la mort. Voilà le bel effet de cette fantastique Monarchie et de cet empire si naturel de l'Homme sur les animaux et sur nous-mesmes ; car son insolence a esté jusques-là. Cependant, en conséquence de cette Principauté ridicule, il s'attribue tout joliment sur nous le droict de vie et de mort ; il nous dresse des embuscades, il nous enchaisne, il nous jette en prison, il nous égorge, il nous mange, et de> la puissance de tuer ceux qui sont demeurez libres, il fait un prix à la Noblesse*; il pense que le Soleil s'est allumé pour léclairer à nous faire la guerre, que Nature nous a permis d'étendre nos promenades dans le Ciel, afin seulement que de nostre vol il puisse tirer de malheureux ou favorables auspices, et quand Dieu mit des entrailles dedans nostre corps, qu'il n'eut intention que de faire un grand livre où l'Homme pût apprendre la science des choses futures ^

» Hé bien, ne voilà pas un orgueil tout à fait insupportable ? Celuy qui l'a conceu pouvoit-il mériter un moindre châtiment que de naistre Homme ? Ce n'est pas toutefois sur quoy je vous presse de condamner

1) Ou condors. On a retrouvé des œufs du cuntur, ou condur, cet oiseau gigantesque n'existe plus depuis plusieurs siècles, mais la tradition nous eu a conservé le souvenir ; griffon, nom vulgaire du vautour fauve. — 2) Cyrano fait allusion au privilège de la chasse attribué à la noblesse. — 3) Les anciens prenaient des auspices, soit en consultant le vol des oiseaux, soit en observant leur plus ou moins d avidité à prendre les aliments qu'on leur présentait, ou encore en les tuant pour chercher des augures dans l'état de leurs entrailles.

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celuy-cy ; la pauvre beste n'ayant pas comme nous l'usage de raison, j'excuse ses erreurs, quant à celles que produit son défaut d'entendement ; mais pour celles qui ne sont filles que de la volonté, j'en demande justice. Par exemple, de ce qu'il nous tue sans estre attaqué par nous ; de ce qu'il nous mange, pouvant repaistre sa faim de nourriture plus convenable ; et ce que j'estime beaucoup plus lâche, de ce qu'il débauche le bon naturel de quelques-uns des nostres, comme des Laniers *, des Faucons et des Vautours, pour les instruire au massacre des leurs, à faire gorge chaude de leur semblable ou nous livrer entre ses mains.

» Cette seule considération est si pressante, que je demande à la Cour qu'il soit exterminé de la mort triste. »

Tout le Barreau frémit de l'horreur d'un si grand supplice ; c'est pourquoy, afin d'avoir lieu de le modérer, le Roy fit signe à mon advocat de répondre.

C'estoit un Estourneau, grand jurisconsulte, lequel, après avoir frappé trois fois de sa pâte contre la branche qui le soulenoit, parla ainsi à l'assemblée :

« Il est vray. Messieurs, qu'émeu de pitié, j'avois entrepris la cause pour cette malheureuse beste ; mais sur le poinct de la plaider, il m'est venu un remors de conscience, et comme une voix secrette qui m'a défendu d'accomplir une action si détestable. Ainsi, Messieurs, je vous déclare, et à toute la Cour, que pour faire le salut de mon âme, je ne veux contribuer en façon quelconque à la durée d'un Monstre tel que l'Homme. «

Toute la populace claqua du bec en signe de réjouissance, et pour congratuler à la sincérité d'un si oiseau de bien.

Ma Pie se présenta pour plaider à sa place, mais il luy fut imposé^ de se taire^, à cause qu'ayant esté nourrie parmy les Hommes, et peut estre infectée de leur morale, il estoit à craindre' qu'elle n'apportasl à ma cause un esprit prévenu ; car la Cour des Oiseaux ne souflre point que l'advocat qui s'intéresse davantage pour un client que pour l'autre, soit oùy, à moins qu'il puisse justifier que cette inclinaison procède du bon droict de la partie.

Quand mes juges virent que personne ne se présentoit pour me défendre, ils étendirent leurs aisles qu'ils secouèrent, et volèrent incontinent aux opinions.

La plus grande part, comme j'ai sceu depuis, insista fort que je fusse exterminé de la mort triste ; mais toutefois quand on apperceut que le Roy penchoit à la douceur, chacun revint à son opinion. Ainsi mes juges se modérèrent, et au lieu de la mort triste dont ils me firent grâce, ils trouvèrent à propos pour faire simpatiser mon chastiment à quelqu'un de mes crimes, et m'anéantir par un supplice qui servit à me détromper, en bravant ce prétendu empire de l'Homme sur les Oiseaux, que je fusse

1) Faucon dégénéré. —2) 1676; var. 1662 et 1699 : impossible. — 3)1699 : d'avoir audience.

abandonné à la colère des plus foibles d'entr'eux ; cela veut dire qu'ils me condamnèrent à estre mangé des mouches.

En mesme temps l'assemblée se leva, et j'entendis murmurer qu'on ne s'estoit pas davantage étendu à particulariser les circonstances de ma tragédie, à cause de l'accident arrivé à un oiseau de la trouppe, qui venoit de tomber en pâmoison comme il vouloit parler au Roy. On crût qu'elle estoit causée par l'horreur qu'il avoit eu de regarder trop fixement un Homme : c'est pourquoy on donna ordre de m'eraporter.

Mon arrest me fut prononcé auparavant ; et si-tost que l'Orphraye qui servoit de greffier criminel eut achevé de me le lire, j'apperceus à l'entour de moy le Ciel tout noir de Mouches, de Bourdons, d'Abeilles, de Guiblets, de Cousins, et de Puces, qui broiiissoient d'impatience.

J'attendois.encor que mes Aigles m'enlevassent comme à l'ordinaire, mais je vis à leur place une grande Autruche noire qui me mit honteusement à califourchon sur son dos (car cette posture est entr'eux la plus ignominieuse où l'on puisse appliquer un criminel, et jamais oiseau pour quelque offense qu'il ait commise n'y peut estre condamné).

Les archers qui me conduisirent au supplice, estoient une cinquantaine de Condurs et autant de Griffons ; devant et derrière ceux-cy voloit fort lentement une procession de Corbeaux qui croassoient je ne sçay quoy de lugubre, et il me sembloit oiiir, comme de plus loin, des Chouettes qui leur répondoient.

Au partir du lieu où mon jugement m'avoit esté rendu, deux Oiseaux de Paradis, à qui on avoit donné charge de ra'assister à la mort, se vinrent assoir sur mes épaules.

Quoy que mon âme fut alors fort troublée à cause de l'horreur du pas que j'allois franchir, je me suis pourtant souvenu de quasi tous les raisonnemens par lesquels ils tâchèrent de me consoler.

« La mort, me dirent-ils (me mettant le bec à l'oreille) n'est pas, sans doute, un grand mal, puis que Nature, nostre bonne Mère, y assujettit tous ses enfans; et ce ne doit pas estre une affaire de grande conséquence, puis qu'elle arrive à tout moment et pour si peu de chose ; car si la vie estoit si excellente, il ne seroit pas en nostre pouvoir de ne la point donner ; ou si la mort traisnoit après soy des suites de l'importance que tu te fais accroire, il ne seroit pas en nostre pouvoir de la donner : il y a beaucoup d'apparence, au contraire, puis que l'animal commence par jeu, qu'il finit de mesme. Je parle à toy ainsi, à cause que ton âme n'estant pas immortelle comme la nostre, tu peux bien juger quand tu meurs, que tout meurt avec toy. Ne t'afflige donc point de faire plus tost ce que quelques-uns de tes compagnons feront plus tard : Leur condition est plus déplorable que la tienne ; car si la mort est un mal, elle n'est mal qu'à ceux qui ont à mourir ; et ils seront au prix de toy, qui n'as plus qu'une heure entre cy et là, cinquante ou soixante ans en estât de pouvoir mourir ; et puis, dismoy, celuy qui n'est pas né n'est pas malheureux. Or tu vas estre comme

celuy qui n'est pas né ; un clin-d'ceil après la vie, tu seras ce que tu estois un clin-d'ceil devant* ; et ce clin-d'œil passé, tu seras mort d'aussi longtemps que celuy qui mourut il y a mille siècles" : mais, en tout cas, supposé que la vie soit un bien, le mesme rencontre qui, parmy l'infinité du temps, a pu faire que tu sois, ne peut-il pas faire quelque jour que tu sois encor un autre coup ? La matière qui, à force de se mesler, est enfin arrivée à ce nombre, cette disposition et cet ordre nécessaires à la construction de ton estre, peut-elle pas en se remeslant arriver à une disposition requise pour faire que tu te sentes estre encor une autre fois ? Oiiy mais, me diras-tu, je ne me souviendray pas d'avoir esté. Hé ! mon cher frère, que t'importe, pourveu que tu le sentes estre ? et puis ne se peut-il pas faire que pour te consoler de la perte de ta vie, tu imagineras les mesmes raisons que je te représente maintenant ?

» Voilà des considérations assez fortes pour t'obliger à boire cette absinthe en patience ; il m'en reste toutefois d'autres encor plus pressantes qui t'inviteront sans doute à la souhaiter. Il faut, mon cher frère, te persuader que, comme toy et les autres brutes estes matériels, et comme la mort au lieu d'anéantir la matière, elle n'en fait que troubler l'œconomie, tu dois, dis-je, croire avec certitude que, cessant d'estre ce que tu estois, tu commenceras d'estre quelqu'autre chose. Je veux donc que tu ne deviennes qu'une motte de terre ou un caillou, encor seras-tu quelque chose de moins meschant que l'Homme. Mais j'ay un secret à te découvrir que je ne voudrois pas qu'aucun de mes compagnons eût entendu de ma bouche ; c'est qu'estant mangé, comme tu vas estre, de nos petits oiseaux, tu passeras en leur substance : Oiiy, tu auras l'honneur de contribuer quoy qu'aveuglement, aux opérations intellectuelles de nos Mouches, et de participer à la gloire, si tu ne raisonnes toy-mesme, de les faire au moins raisonner » '.

Environ à cet endroit de l'exhortation, nous arrivâmes au lieu destiné pour mon^supplice.

■1) La Mort d'Agrippine : Une heure après la mort, nostre Ame cvanoiiie [Sera ce qu'elle estoit une heure avant la vie (Acte V, scène 6). — 2) Cyrano se contente de répéter les assertions de Sénèque le trug-ique, de Lucrèce. « C'est ])récisément ce que le professeur de Gabriel Naudé, Belurget, lui enseignait en expliquant un chœur des Troyennes de Sénèque ; et cette idée du néant de l'âme, après comme avant la vie, était assez répandue parmi les contemporains de Cyrano. « 11 y a in Troadibus, écrit Gui-Patin, un chœur qui commence par Vcrum est, etc. Si vous le lisez, vous trouverez que c'est la reIij.(ion de plusieui's personnes d'aujourd'huy, entre autres des princes, des magistrats, des supérieur.s de religion, môme de quelques médecins et philosophes... Les esprits éveillés comme la reine de Suède (Christine qui venait de se faire catholique), aiment de telles pointes et de ces subtilitez qui passent le commun... Feu mon père m'a appris que le gros M. Du Maine (Mayenne), chef de la Ligue, disait que les Princes n'avaient pas de religion ([u'après avoir passé l'âge de quarante uns, <juand ils deviennent vieux, cuni nitinina nubis mors instans majora facit (lorsque la mort (pii nous talonne rend les yeux plus grands », lettre 443 {Jacques Denis). — 3) « Ce passage nous indique que Cyrano admet la circulation de l'esprit comme la circulation de la matière dans des mondes analogues à ceux que Wells nous a dépeints, notamment dans La Machine à explorer le Temps » (Jappant).

Il y avoit quatre arbres fort proches l'un de l'autre, et quasi en mesme distance, sur chacun desquels à hauteur pareille un grand Héron s'estoit perché. On me descendit de dessus l'Autruche noire, et quantité de Cormorans m'élevèrent oii les quatre Hérons m'allendoient. Ces oiseaux, vis-à-vis l'un de l'autre, appuyez fermement chacun sur son arbre, avec leur col de longueur prodigieuse, m'entortillèrent comme avec une corde, les uns par les bras, les autres par les jambes, et me lièrent si serré, qu'encor que chacun de mes membres ne fut garoté que du col d'un seul, il n'estoit pas en ma puissance de me remuer le moins du monde.

Ils dévoient demeurer long-temps en cette posture ; car j'entendis qu'on donna charge à ces Cormorans, qui m'avoient élevé, d'aller à la pesche pour les Hérons et de leur couler la mangeaille dans le bec.

On attendoit encor les Mouches, à cause qu'elles n'avoient pas fendu l'air d'un vol si puissant que nous : toutefois, on ne resta guère sans les oUir.

Pour la première chose qu'ils exploitèrent, d'abord ils s'entredépartirent mon corps, et cette distribution fut faite si malicieusement qu'on assigna mes yeux aux Abeilles, afin de me les crever en me les mangeant; mes oreilles, aux Bourdons, afin de me les étourdir, et me les dévorer tout ensemble ; mes épaules, aux Puces, afin de les entamer d'une morsure qui me démangeât ; et ainsi du reste. A peine leur avois-je entendu disposer de leurs ordres, qu'incontinent après je les vis approcher. Il sembloit que tous les atomes dont l'air est composé, se fussent convertis en Mouches ; car je n'estois presque pas visité de deux ou trois foibles rayons de lumière qui sembloient se dérober pour venir jusqu'à moy, tant ces bataillons estoient serrez et voisins de ma chair.

Mais comme chacun d'entr'eux choisissoit déjà du désir la place qu'il devoit mordre, tout à coup je les vis brusquement reculer ; et parray la confusion d'un nombre infiny d'éclats qui relentissoient jusqu'aux nues, je distinguay plusieurs fois ce mot de grâce, grâce, grâce.

Ensuite deux Tourterelles s'approchèrent de moy. A leur venue tous les funestes appareils de ma mort se dissipèrent ; je sentis mes Hérons relâcher les cercles de ces longs cols qui m'entortilloient ; et mon corps étendu en sautoir, griller* du faiste des quatre arbres jusqu'aux pieds de leurs racines.

Je n'attendois de ma chute que de briser à terre contre quelque rocher; mais au bout de ma peur, je fus bien étonné de me trouver à mon séant sur une Autruche blanche, qui se mit au galop dès qu'elle me sentit sur son dos.

On me fit faire un autre chemin que celuy par où j'estois venu; car il me souvient que je traversay un grand bois de myrthes, et un autre de térébintes aboutissant à une vaste forest d'oliviers où m'attendoit le roy Colombe au milieu de toute sa Cour.

1) Vieux mot qui si^iâe glisser.

164 l'autre monde

Si-tost qu'il m'apperceut, il fit signe qu'on m'aidât à descendre. Aussi-tost deux Aigles de la Garde me tendirent les pâtes, et me portèrent à leur Prince.

Je voulus par respect embrasser et baiser les petits ergots de Sa Majesté, mais elle se retira. « Et je vous demande, dit-elle auparavant, si vous connoissez cet Oiseau. »

A ces paroles, on me montra un Perroquet qui se mit à rouer' et battre des aisles : comme il apperceut que je le considérois :

« Et il me semble, criay-je au Roy, que je l'ay veu quelque part, mais la peur et la joye ont chez moy tellement brouillé les espèces, que je ne puis encor marquer bien clairement où c'a esté. «

Le Perroquet, à ces mots, me vint de ses deux aisles accoler le visage et me dit :

« Quoy ! vous ne connoissez plus César, le perroquet de vostre cousine, à l'occasion de qui vous avez tant de fois soutenu que les oiseaux raisonnent? C'est moy qui tantost, pendant vostre procez, ay voulu après l'audience déclarer les obligations que je vous ay ; mais la douleur de vous voir en si grand péril m'a fait tomber en pâmoison. »

Son discours acheva de me dessiller laveuë. L'ayant donc reconnu, je l'embrassay et le baisay ; il m'embrassa et me baisa.

« Donc, luy dis-je, est-ce toy, mon pauvre César, à qui j'ouvris la cage pour te rendre la liberté que la tyrannique coustume de nostre Monde t'avoit ostée ? »

Le Roy interrompit nos carresses et me parla de la sorte :

« Homme, parmy nous une bonne action n'est jamais perdue ; c'est pourquoy, encor qu'estant homme tu mérites de mourir, seulement à cause que tu es né, le Sénat te donne la vie. Il peut bien accompagner de cette reconnoissance les lumières dont Nature éclaira ton instinct, quand elle te fit pressentir en nous la raison que tu n'estois pas capable de connoistre. Va donc en paix, et vis joyeux. »

Il donna tout bas quelques ordres, et mon Autruche blanche, conduite par les deux Tourterelles, m'emporta de l'assemblée.

Après m'avoir galopé environ un demy-jour, elle me laissa proche d'une forest, où je m'enfonçay dès qu'elle fut partie. Là je commençay à gouster le plaisir de la liberté, et celuy de manger le miel qui couloit le long de l'écorce des arbres.

Je pense que je n'eusse jamais finy ma promenade ; car l'agréable diversité du lieu me faisoit toujours découvrir quelque chose de plus beau, si mon corps eut pu résister au travail : mais comme enfin je me trouvay tout à fait arnoly de lassitude, je me laissay couler sur l'herbe.

Ainsy étendu à l'ombre de ces arbres, je me sentois inviter au sommeil par la douce fraischeur et le silence de la solitude, quand un bruit

1) Faire la roue. '

incertain de voix confuses, qu'il me sembloit entendre voltiger autour de moy, me resveilla en sursaut.

Le terrain paroissoit fort uny et n'estoit hérissé d'aucun buisson qui pût rompre la veuë ; c'est pourquoy la mienne s'allongeoit fort avant par entre les arbres de la forest. Cependant le murmure qui venoit à mon oreille ne pouvoit partir que de fort proche de moy ; de sorte que, m'y estant rendu encor plus attentif, j'entendis fort distinctement une suite de paroles grecques ; et parmy beaucoup de personnes qui s'entretenoient, j'en démeslay une qui s'exprimoit ainsi :

« Monsieur le médecin, un de mes alliez, l'Orme à trois testes, me vient d'envoyer un Pinson, par lequel il me mande qu'il est malade d'une fièvre étique, et d'un grand mal de mousse, dont il est couvert de la teste jusqu'aux pieds. Je vous supplie, par l'amitié que vous me portez, de luy ordonner quelque chose. »

Je deineuray quelque temps sans rien oûir ; mais au bout d'un petit espace, il me semble qu'on répliqua ainsi :

« Quand l'Orme à trois testes ne seroit point vostre allié, et quand au lieu de vous qui estes mon amy, le plus étrange de nostre espèce me feroit cette prière, ma profession m'oblige de secourir tout le monde. Vous ferez donc dire à l'Orme à trois testes que, pour la guérison de son mal, il a besoin de sucer le plus d'humide et le moins de sec qu'il pourra ; que, pour cet effet, il doit conduire les petits filets de ses racines vers l'endroit le plus moite de son lit, ne s'entretenir que de choses guayes, et se faire tous les jours donner la musique par quelques Rossignols excellens. Après il vous fera sçavoir comme il se sera trouvé de ce régime de vivre ; et puis, selon le progrès de son mal, quand nous aurons préparé ses humeurs, quelque Cigogne de mes amies luy donnera de ma part un clistère ([ui le remettra tout à fait en convalescence. »

Ces paroles achevées, je n'entendis plus le moindre bruit, sinon qu'un quart-d'heure après une voix que je n'avois point encor, ce me semble, remarquée, parvint à mon oreille ; et voicy comme elle parloit :

« Holà, fourchu, dormez-vous ? »

J'oûis qu'une autre voix répliquoit ainsi :

« Non, fraische écorce, pourquoy ?

— C'est, reprit celle qui la première avoit rompu le silence, que je me sens émeu de la mesme façon que nous avons accoustumé de l'estre quand ces animaux qu'on appelle Hommes nous approchent, et je voudrois vous demander si vous sentez la mesme chose. »

n se passa quelque temps avant que l'autre répondît, comme s'il eût voulu appliquer à cette découverte ses sens les plus secrets. Puis il s'écria :

« Mon Dieu ! vous avez raison, et je vous jure que je trouve mes organes tellement pleins des espèces d'un Homme, que je suis le plus trompé du monde s'il n'y en a quelqu'un fort proche d'icy. »

166 l'autre monde

Alors plusieurs voix se meslèrent qui disoient qu'asseurément elles sentoient un Homme.

J'avois beau distribuer ma veuë de tous costez, je ne découvrois point d'où pouvoit provenir cette parole. Enfin, après m'estre un peu remis de l'horreur dont cet événement ra'avoit consterné, je répondis à celle qu'il me sembla remarquer que c'estoit elle qui demandoit s'il y avoit là un Homme, qu'il y en avoit un :

« Mais je vous supplie, continuay-je aussi-tost, qui que vous soyez qui parlez à moy, de me dire où vous estes. »

Un moment après, j'écoutay ces mots :

« Nous sommes en ta présence, tes yeux nous regardent et tu ne nous vois pas ! Envisage les Chesnes où nous sentons que tu tiens ta veuë attachée, c'est nous qui te parlons ', et si tu t'étonnes que nous parlions une langue usitée au Monde d'où tu viens, sçache que nos premiers Pères en sont originaires ; ils demeuroient en Epire dans la forest de Dodonne, où leur bonté naturelle les convia de rendre des Oracles aux affligez qui les consultoient. Hs avoient, pour cet effet, appris la langue grecque, la plus universelle qui fut alors, afin d'estre entendus ; et parce que nous descendons d'eux, de père en fils, le don de Prophétie a coulé jusqu'à nous. Or, tu sçauras qu'une grande Aigle à qui nos pères de Dodonne donnoient retraite, ne pouvant aller à la chasse à cause d'une main qu'elle s'estoit rompue, se repaissoit du gland que leurs rameaux luy fournissoient, quand un jour, ennuyée de vivre dans un Monde où elle soufîroit tant, elle prit son vol au Soleil et continua son voyage si heureusement qu'enfin elle aborda le globe lumineux où nous sommes ; mais à son arrivée la chaleur du climat la fit vomir : elle se déchargea de force gland non encor digéré ; ce gland germa, il en crut des Chesnes qui furent nos ayeuls.

» Voilà comment nous changeâmes d'habitation. Cependant encor que vous nous entendiez parler une langue humaine, ce n'est pas à dire que les autres arbres s'expliquent de mesme ; il n'y a rien que nous autres Chesnes, issus de la forest de Dodonne*, qui parlions comme vous ; car pour les autres végétans, voicy leur façon de s'exprimer. N'avez-vous point pris garde à ce vent doux et subtil qui ne manque jamais de respirer à l'orée des bois ? C'est l'haleine de leur parole ; et ce petit murmure ou ce bruit délicat dont ils rompent le sacré silence de leur solitude, c'est proprement

1) Francien visite en songe la Lune et le Soleil et finit par se trouver dans un pays où il y avait « six arbres... qui, au lieu de feuilles, avoient des langues menues attachées aux branches avec des fils de fer fort deslicz, si bien qu'un vent impétueux qui souffloit contre, les faisoit lousjours jurgonner. Quelquefois je les cntendois proférer des paroles pleines de blasme et d'injures » [Cli. Sorel cité par Toido). — 2) Les autr;urs anciens ont diversement parlé de YOracle de la foret de Dodone, Les uns estimaient que les chênes balancés par le vent, révélaient eux-mêmes les secrets du Destin au nom de Jupiter; les autres — les libertins de l'époque — disaient que les prêtres interprétaient la résonnance de grands bassins de cuivre ou chaudrons suspendus à ces arbres. En fait on appelait les grands parleurs « de véritables chaudrons de Dodone >.

leur langage. Mais encor que le bruit des forests semble toujours le mesme, il est toutefois si différent que chaque espèce de végétant garde le sien particulier, en sorte que le Bouleau ne parle pas comme l'Erable, ny le Hestre comme le Cerisier*. Si le sot peuple de vostre Monde m'avoit entendu parler comme je fais, il croiroit que ce seroit un Diable enfermé sous mon écorce ; car bien loin de croire que nous puissions raisonner, il ne s'imagine pas mesme que nous ayons l'àme sensitive, encor que tous les jours il voye qu'au premier coup dont le bûcheron assaut un arbre, la coignée entre dans la chair quatre fois plus avant qu'au second ; et qu'il doive conjecturer qu'asseurément le premier coup l'a surpris et frapé au dépourveu, puis qu'aussi-tost qu'il a esté averty par la douleur, il s'est ramassé en soy-mesme, a réiiny ses forces pour combattre, et s'est comme pétrifié pour résister à la dureté des armes de son ennemy. Mais mon dessein n'est pas de faire comprendre la lumière aux aveugles ; un particulier m'est toute l'espèce, et toute l'espèce ne m'est qu'un particulier, quand le particulier n'est point infecté des erreurs de l'espèce ; c'est pourquoy soyez attentif, car je croy parler, en vous parlant, à tout le Genre Humain. « Vous sçaurez donc, en premier lieu, que presque tous les concerts dont les oiseaux font musique, sont composez à la louange des arbres ; mais aussi, en récompense du soin qu'ils prennent de célébrer nos belles actions, nous nous donnons celuy de cacher leurs amours ; car ne vous imaginez pas, quand vous avez tant de peine à découvrir un de leurs nids, que cela provienne de la prudence avec laquelle ils l'ont caché ; c'est l'arbre qui luy-mesme a plié ses rameaux tout autour du nid pour garentir des cruautez de l'Homme la famille de son hoste. Et qu'ainsi ne soit, considérez l'aire de ceux, ou qui sont nés à la destruction des oiseaux, leurs concitoyens, comme des Esperviers, des Houbereaux*, des Milans,

1) Voici en quels termes lyriques M. Juppont commente ce passage : « Dans l'ofuvre de Berg'erac, cette originale interprétation de la Nature ne reste pas exclusivement poétique comme dans les lignes que je viens de citer (depuis N'avez-vous point...); son analyse du monde affecte les formes les plus variées : il attribue la personnalité aux végétaux et aux choses ; il donne l'intelligence humaine aux animaux qu'il fait parler en critiques avisés ; il a une prédilection particulière pour les oiseaux auxquels il fait dire de nombreuses vérités que l'homme n'avait pas le droit de prononcer sans encourir les rigueurs des tribunaux ecclésiastiques et civils. Cet état d'esprit est bien une sorte de panthéisme vague, basé sur l'incertitude, sœur ai née du doute cartésien. C'est la victoire de la perception sur l'a priori de la crédulité ; c'est la communion féconde de l'homme avec tout ce qui l'environne ; c'est le germe de la science enfin digne de ce nom. » Malgré la prison, malgré les bûchers de l'Inquisition (Théophile Viaud et Vanini furent emprisonnés pour leurs idées « libertines »), le libertinage triomphera de toutes les entraves, parce qu'il se sert logiquement de l'inlermédaire des sens pour s'élever de l'entendement aux causes premières. Il marque le tournant de la route qui, de Montaigne à Voltaire en passant par Gassendi, l)escarles, aboutira à Jean-Jacques Rousseau et à l'Encyclopédie. » — Rectifions M. Juppont, Théophile de Viau n'a pas été brûlé ; il est mort dans son lit à l'Hôtel de Montmorency le 25 septembre 1626, et quant à Vanini, il a été condamné à cire brûlé non par l'Inquisition, mais par la juridiction royale : le Parlement de Toulouse. — 2) Espèce de petit faucon.

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des Faucons, etc., ou qui ne parlent que pour quereller, comme les Geais et les Pies, ou qui prennent plaisir à nous faire peur, comme des Hiboux et des Chat-huans; vous remarquerez que l'aire de ceux-là est abandonnée à la veuë de tout le monde, parce que l'arbre en a éloigné ses branches, afin de la donner en proye.

» Mais il n'est pas besoin de particulariser tant de choses pour prouver que les arbres exercent, soit du corps, soit de l'âme, toutes vos fonctions. Y a-t-il quelqu'un parmy vous qui n'ait remarqué qu'au printemps, quand le Soleil a réjoùy nostre escorce d'une sève féconde, nous allongeons nos rameaux et les étendons chargez de fruits sur le sein de la Terre dont nous sommes amoureux ? La Terre, de son costé, s'entr'ouvre et s'échauffe d'une mesme ardeur ; et comme si chacun de nos rameaux estoit un , elle s'en approche pour s'y joindre ; et nos rameaux, transportez de plaisir, se déchargent, dans son giron, de la semence qu'elle brûle de concevoir. Elle est pourtant neuf mois à former cet embrion, auparavant que de le mettre au jour ; mais l'arbre, son mary, qui craint que la froidure de l'hyver ne nuise à sa grossesse, dépouille sa robe verte pour la couvrir, se contentant, pour cacher quelque chose de sa nudité, d'un vieux manteau de feuilles mortes.

» Hé bien, vous autres Hommes, vous regardez éternellement ces choses, et ne les contemplez jamais ; il s'en est passé à vos yeux de plus convaincantes encor qui n'ont pas seulement ébranlé les aheurtez. »

J'avois l'attention fort bandée aux discours dont cette voix arborique m'entretenoit et j'attendois la suite, quand tout à coup elle cessa d'un ton semblable à celuy d'une personne que la courte haleine empescheroit de parler.

Gomme je la vis tout à fait obstinée au silence, je la conjuray par toutes les choses que je crûs qui la pouvoient davantage émouvoir, qu'elle daignast instruire une personne qui n'avoit risqué les périls d'un si grand voyage que pour apprendre. J'oûis, dans ce temps-là, deux ou trois voix qui luy faisoient pour l'amour de moy les mesmes prières, et j'en distinguay une qui luy dit comme si elle eût esté fâchée :

« Or bien, puis que vous plaignez tant vos poulmons, reposez-vous, je luy vais conter 1' « Histoire des Arbres Amans ».

— G qui que vous soyez, m'écriay-je en me jettant à genoux, le plus sage de tous les Ghesnes de Dodonne qui daignez prendre la peine de ra'instruire, sçachez que vous ne ferez pas leçon à un ingrat ; car je fais vœu, si jamais je retourne à mon globe natal, de publier les merveilles dont vous me faites l'honneur de pouvoir estre témoin. »

J'achevois celte protestation, lors que j'entendis la mesme voix continuer ainsi :

« Regardez, petit Homme, à douze ou quinze pas de vostre main droite, vous verrez deux arbres jumeaux de médiocre taille, qui, confondant leurs branches et leur racines, s'efforcent par mille sortes de moyens de ne devenir qu'un. »

Je tournay les yeux vers ces plantes d'amour, et j'observay que les feuilles de tous les deux légèrement agitées d'une émotion quasi-volontaire, excitoient en frémissant un murmure si délicat, qu'à peine effleuroit-il l'oreille, avec lequel pourtant on eût dit qu'elles tAchoient de s'interroger et de se répondre.

Après qu'il se fut passé environ le temps nécessaire à remarquer ce double végétant, mon bon amy le Chesne reprit ainsi le fil de son discours :

« Vous ne sçauriez avoir tant vescu, sans que la fameuse amitié de Pilade et d'Oreste soit venue à vostre connoissance ?

» Je vous décrirois toutes les joyes d'une douce passion, et je vous conterois tous les miracles dont ces Amans ont étonné leur siècle, si je ne craignois que tant de lumière n'oflensast les yeux de vostre raison ; c'est pourquoy je peindray ces deux jeunes Soleils seulement dans leur éclipse*.

» Il vous sufQra donc de sçavoir qu'un jour le brave Oreste engagé dans une bataille, cherchoit son cher Pilade pour gouster le plaisir de vaincre ou de mourir en sa présence. Quand il l'apperceut au milieu de cent bras de fer élevez sur sa teste, hélas ! que devint-il ? Désespéré, il se lança à travers une forest de piques, il cria, il heurla, il écuma : Mais que j'exprime mal l'horreur des mouvemens de cet inconsolable ! Il s'arracha les cheveux, il mangea ses mains, il déchira ses playes : Encor au bout de cette description suis-je obligé de dire que le moyen d'exprimer sa douleur mourut avec luy. Quand avec son épée il se croyoit faire faire un chemin pour aller secourir Pilade, une montagne d'Hommes s'opposoit à son passage. Il les pénétra pourtant ; et après avoir long-temps marché sur les sanglans trophées de sa victoire, il s'approcha peu à peu de Pilade ; mais Pilade luy sembla si proche du trépas, qu'il n'osa presque plus parer aux ennemys, de peur de survivre à la chose pour laquelle il vivoit. On eût dit mesme, à voir ses yeux déjà tous pleins des ombres de la mort, qu'il tâchoit avec ses regards d'empoisonner les meurtriers de son amy. Enfin Pilade tomba sans vie ; et l'amoureux Oreste, qui sentoit pareillement la sienne sur le bord de ses lèvres, la retint toujours, jusqu'à ce que d'une veùe égarée ayant cherché parmy les morts et retrouve Pilade, il sembla, colant sa bouche, vouloir jetter son âme dedans le corps de son amy.

» Le plus jeune de ces héros expira de douleur sur le cadavre de son amy mort ; et vous sçaurez que de la pourriture de leur tronc, qui, sans doute, avoit engrossé la Terre, on vit germer par entre les os déjà blancs de leurs squelettes deux jeunes arbrisseaux dont la tige et les branches, se joignant pesle-mesle, sembloient ne se haster de croistre qu'afin de s'entortiller davantage. On connut bien qu'ils avoient changé d'estre, sans

1) Cyraao a confondu ici Oreste et Pylade avec Nisus et Euryale dont il parle plus loin.

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oublier ce qu'ils avoient esté ; car leurs boutons parfumez se penchoient l'un sur l'autre et s'entr'échaufïoient de leur haleine, comme pour se faire éclore plus viste. Mais que diray-je de l'amoureux partage qui maintenoit leur société ? Jamais le suc où réside l'aliment ne s'offroit à leur souche qu'ils ne le partageassent avec cérémonie. Jamais l'un n'estoit mal nourry que l'autre ne fut malade d'inanition ; ils tiroient tous deux par dedans les raammelles de leur nourrisse, comme vous autres les tétez par dehors. Enfin ces Amans bienheureux produisirent des pommes, mais des pommes miraculeuses qui firent encor plus de miracles que leurs Pères. On n'avoit pas si-tost mangé des pommes de l'un, qu'on devenoit éperdument passionné pour quiconque avoit mangé du fruit de l'autre. Et cet accident arrivoit quasi tous les jours, parce que tous les jets de Pilade environnoient ou se trouvoient environnez d'Oreste ; et leurs fruits presque jumeaux ne se pouvoient résoudre à s'éloigner.

» La Nature pourtant avoit distingué l'énergie de leur double essence avec tant de précaution, que quand le fruit de l'un des arbres estoit mangé par un Homme et le fruit de l'autre arbre par un autre Homme, cela engendroit l'amitié réciproque, et quand la mesme chose arrivoit entre deux personnes de sexe différent, elle engendroit l'amour, mais un amour vigoureux qui gardoit toujours le caractère de sa cause ; car encor que ce fruit proportionnât son effet à la puissance, amolissant sa vertu dans une femme, il conservoit pourtant toujours je ne sçay quoy de masle.

» Il faut encor remarquer que celuy des deux qui en avoit mangé le plus estoit le plus aimé. Ce fruit n'avoit garde quil ne fut et fort doux et fort beau, n'y ayant rien de si beau ny de si doux que l'amitié : aussi fut-ce ces deux qualitez de beau et de bon qui ne se rencontrent guère en un mesme subjet, qui le mirent en vogue. 0 combien de fois par sa miraculeuse vertu multiplia-t-il les exemples de Pilade et d'Oreste ! On vit depuis ce temps-là des Hercules et des Thésées, des Achilles et des Patrocles, des Nises et des Euriales* ; bref un nombre inombrable de ceux (|ui par des amitiez plus qu'humaines, ont consacré leur mémoire au Temple de l'Eternité ; on en porta des rejettons au Péloponèze, et le Parc des exercices où les Thébains dressoient la jeunesse en fut orné. Ces arbres jumeaux estoient plantez à la ligne ; et dans la saison que le fruit pendoit aux branches, les jeunes gens qui tous les jours alloient au Parc, tentez par sa beauté, ne s'abstinrent pas d'en manger : leur courage selon l'ordinaire en sentit incontinent l'effet. On les vit pesle-mesle s'entredonner leurs âmes, chacun d'eux devenir la moitié d'un autre, vivre moins en soy qu'en son amy, et le plus lâche entreprendre pour le sien des choses téméraires.

» Cette céleste maladie échauffa leur sang d'une si noble ardeur que, par l'avis des plus sages, on enrolla pour la guerre cette troupe d'Amans dans une mesme Compagnie. On la nomma depuis, à cause des actions

1) Virgile, dans VEnéide (ch. IX), a célébré l'amitié de Nisus et d'Euryale.

héroïques qu'elle exécutoit, la Bande sacrée. Ses exploits allèrent beaucoup au dessus de ce que Tlièbes s'en estoit promis ; car chacun de ces braves au combat, pour garcntir son amant ou pour mériter d'en estre aimé, hazardoit des efforts si incroyables, que l'Antiquité n'a rien veu de pareil ; aussi tant que subsista cette amoureuse Compagnie, les Thébains, qui passoient auparavant pour les pires soldats d'entre les Grecs, battirent et surmontèrent toujours depuis les Lacédémoniens mesmes, les plus belliqueux peuples de la Terre.

» Mais entre un nombre infiny de louables actions dont ces pommes furent cause, ces mesmes pommes en produisirent innocemment de bien honteuses :

» Mirra, jeune damoiselle de qualité, en mangea avec Cin^'re, son père ; malheureusement, l'une estoit de Pilade et l'autre d'Oreste. L'Amour aussi-tost absorba la Nature, et la confondit en telle sorte que Cinyre pouvoit jurer «je suis mon Gendre », et Mirra «je suis maMarastre ». Enfin je croy que c'est assez pour vous apprendre tout ce crime, d'adjouster qu'au bout de neuf mois le Père devint ayeul de ceux qu'il engendra, et que la Fille enfanta ses Frères.

» Encor le hasard ne se contenta pas de ce crime ; il voulut qu'un Taureau, estant entré dans les jardins du roy Minos, trouva malheureusement sous un arbre d'Oreste quelques pommes qu'il engloutit ; je dis malheureusement parce que la reyne Pasiphaé tous les jours mangeoit de ce fruit. Les voilà donc furieux d'amour l'un pour l'autre. Je n'en expliqueray point toutefois l'énorme jouissance, il suffira de dire que Pasiphaé se plongea dans un crime qui n'avoit point encor eu d'exemple.

» Le fameux sculpteur Pigmalion, précisément dans ce temps-là, tailloit au Palais une Vénus de marbre. La Reyne qui aimoit les bons ouvriers, par régal * luy fit présent d'une couple de ces pommes ; il en mangea la plus belle; et parce que l'eau qui, comme vous sçavez, est nécessaire à l'incision du marbre vint hazardeuseraent à luy manquer, il humecta sa statue. Le marbre, en mesme temps pénétré par ce suc, s'amolit peu à peu ; et l'énergique vertu de cette pomme conduisant son labeur selon le dessein de l'ouvrier, suivit au dedans de l'image les traits qu'elle avoit rencontrez à la superficie, car elle dilata, échauffa et colora à proportion de la nature des lieux qui se rencontrèrent dans son passage. Enfin le marbre devenu vivant, et touché de la passion de la pomme, embrassa Pigmalion de toutes les forces de son cœur ; et Pigmalion, transporté d'un amour réciproque, la récent pour sa Femme.

» Dans cette mesme province, la jeune Iphis avoit mangé de ce fruit avec la belle Yante, sa compagne, dans toutes les circonstances requises pour causer une amitié réciproque. Leur repas fut suivy de son effet accousturaé ; mais parce qu'Iphis l'avoit trouvé d'un goust fort savoureux,

1) On appelait ainsi les rafraîchissements qu'on offrait à un étranger de distinction, à son passage dans un lieu où il était reçu avec les honneurs dus à son rang.

172 l'autre monde

elle en mangea tant que son amitié qui croissoitavec le nombre des pommes dont elle ne se pouvoit rassasier, usurpa toutes les fonctions de l'amour, et cet amour, à force d'augmenter peu à peu, devint plus masle et plus vigoureux ; car comme tout son corps, imbu de ce fruit, brûloit de former des mouvemens qui répondissent aux antousiasmes de sa volonté, il remua chez soy la matière si puissamment qn'il se construisit des organes beaucoup plus forts, capables de suivre sa pensée et de contenter pleinement son amour dans sa plus virile étendue ; c'est-à-dire qu'Iphis devint ce qu'il faut estre pour épouser une Femme.

» J'appellerois cette avanture-là un miracle, s'il me restoit un nom pour intituler l'événement qui suit :

» Un jeune Homme fort accomply, qui s'appeloit Narcisse, avoit mérité par son amour l'affection d'une fille fort belle, que les Poètes ont célébrée sous le nom d'Echo : mais comme vous sçavez que les femmes plus que ceux de nostre sexe, ne sont jamais assez chéries à leur gré, ayant oiiy vanter la vertu des pommes d'Oreste, elle fît tant qu'elle en recouvra de plusieurs endroits ; et parce qu'elle appréhendoit l'Amour, estant toujours craintive, que celles d'un arbre n'eussent moins de force que de l'autre, elle voulut qu'il goutast de toutes les deux : mais à peine les eut-il mangées que l'image d'Echo s'effaça de sa mémoire, tout son amour se tourna vers celuy qui avoit digéré le fruit, il fut l'Amant et l'Aimé; car la substance tirée de la pomme de Pilade, embrassa dedans luy celle de la pomme d'Oreste. Ce fruit jumeau, répandu par toute la masse de son sang, excita toutes les parties de son corps à se carresser : Son cœur, où s'écouloit leur double vertu, rayonna ses flammes en dedans ; tous ses membres, animez de sa passion, voulurent se pénétrer l'un l'autre : Il n'est pas jusqu'à son image, qui, brûlant encor parmy la froideur des fontaines, n'attirât son corps pour s'y joindre : Enfin le pauvre Narcisse devint éperdument amoureux de soy-mesme.

» Je ne seray point ennuyeux à vous raconter sa déplorable catastrophe ; les vieux siècles en ont assez parlé : aussi bien il me reste deux avantures à vous réciter qui consommeront mieux ce temps-là.

» Vous sçaurez donc que la belle Salraacis fréquentoit le berger Hermaphrodite, mais sans autre privauté que celle que le voisinage de leur maison pouvoit souffrir, quand la Fortune, qui se plaist à troubler les vies les plus tranquilles, permit que, dans une assemblée de jeux, où le prix de la beauté et celuy de la course estoient deux de ces poujmes. Hermaphrodite eut celle de la course, et Salmacis celle de la beauté. Elles avoient esté cueillies, quoy qu'ensemble, à divers rameaux, parce que ces fruits amoureux se mesloient avec tant de ruse, qu'un de Pilade se rencontroit toujours avec un d'Oreste ; et cela estoit cause que paroissant jumeaux, on en détachoit ordinairement une couple. La belle Salmacis mangea sa pomme, et le gentil Hermaphrodite serra la sienne dedans sa pannelière. Salmacis, inspirée des antousiasmes de sa pomme, et de la pomme du

Berger qui commençoit à s'échauffer dans sa pannetière, se sentit attirer vers luy par le flux et reflux simpathique de la sienne avec l'autre.

» Les parens du Berger qui s'apperceurent des amours de la Nymphe, tâchèrent à cause de l'avantage qu'ils trouvoient en cette alliance, de l'entretenir et de l'accroistre ; c'est pourquoy ayant ouy vanter les pommes jumelles pour un fruit dont le suc inclinoit les esprits à l'amour, ils en distillèrent, et, de la quintessence la plus rectifiée, ils trouvèrent moyen d'en faire boire à leur Fils et à son Amante. Son énergie qu'ils avoient sublimée au plus haut degré qu'elle pouvoit monter, alluma dans le cœur de ces amoureux un si véhément désir de se joindre, qu'à la première veuë Hermaphrodite s'absorba dans Salmacis et Salmacis se fondit entre les bras d'Hermaphrodite. Hs passèrent l'un dans l'autre, et, de deux personnes de sexe différent, ils en composèrent un double « je ne sçay quoy » qui ne fut ny Homme ny Femme. Quand Hermaphrodite voulut jouir de Salmacis, il se trouva estre la Nymphe; et quand Salmacis voulut qu'Hermaphrodite l'embrassât, elle se sentit estre le Berger. Ce double « je ne sçay quoy » gardoit pourtant son unité ; il engendroit et concevoit, sans estre ny Homme ny Femme ; enfin la Nature en luy fit voir une merveille qu'elle n'a jamais sceu depuis empescher d'estre unique.

» Hé bien, ces histoires-là ne sont-elles pas étonnantes ? Elles le sont, car de voir une Fille s'accoupler à son Père, une jeune Princesse assouvir les amours d'un Taureau, un Homme aspirer à la jouissance d'une Pierre, un autre se marier avec soy-mesme ; celie-cy célébrer Fille un mariage qu'elle consomme Garçon, cesser d'estre Homme sans commencer d'estre Femme, devenir Besson' hors du ventre delà Mère, et Jumeau d'une Personne qui ne luy est point parent ; tout cela est bien éloigné du chemin ordinaire de la Nature ; et cependant ce que je vous vais conter vous surprendra davantage.

» Parmy la somptueuse diversité de toutes sortes de fruits qu'on avoit apportez des plus lointains climats, pour le festin des nopces de Cambise, on luy présenta une greffe d'Oreste, qu'il fit enter sur un Platane ; et parmy les autres délicatesses du dessert, on luy servit des pommes du mesme arbre.

» La friandise du mets le convia d'en manger beaucoup ; et la substance de ce fruit estant convertie, après les trois coctions, en un germe parfait, il en forma au ventre de la Reyne l'ambrion de son fils Artaxerce, car toutes les particularitez de sa vie ont fait conjecturer à ses médecins qu'il doit avoir esté produit de la sorte.

» Quand le jeune cœur de ce Prince fut en âge de mériter la colère d'Amour, on ne remarqua point qu'il soûpirast pour ses semblables ; il n'aimoit que les arbres, les vergers, et les bois ; mais par dessus tous ceux pour lesquels il parut sensible, le beau Platane, sur lequel son père Cambise avoit jadis fait enter cette greffe d'Oreste, le consomma d'amour.

1) Vieux mot qui signifie double.

174 l'autre monde

» Son tempérament suivoit avec tant de scrupule le progrès du Platane, qu'il sembloit croislre avec les branches de cet arbre ; tous les jours il l'alloit embrasser ; dans le sommeil il ne songeoit que de luy ; et dessous le contour de ses vertes tapisseries il ordonnoit de toutes ses affaires. On connut bien que le Platane, piqué d'une ardeur réciproque, estoit ravy de ses carresses ; car à tous coups, sans aucune raison apparente, on appercevoit ses feuilles trémousser et comme tressaillir de joye, les rameaux se courber en rond sur sa teste comme pour luy faire une couronne et descendre si près de son visage, qu'il estoit facile à connoistre que c'estoit plutost pour le baiser, que par inclination naturelle de tendre en bas. On remarquoit mesme que, de jalousie, il arrangeoit et pressoit ses feuilles l'une contre l'autre, de peur que les rayons du jour, se glissant à travers, ne le baisassent aussi bien que luy. Le Roy de son costé ne garda plus de bornes dans son amour. Il fit dresser son lit aux pieds du Platane, et le Platane qui ne sçavoit comme se revancher de tant d'amitié, luy donnoit ce que les arbres ont de plus cher : c'estoit son miel et sa rosée qu'il distilloit tous les matins sur luy.

» Leurs carresses auroient duré davantage, si la mort, ennemie des belles choses ne les eut terminées : Artaxerce expira d'amour dans les embrassemens de son cher Platane ; et tous les Perses affligez de la perte d'un si bon Prince, voulurent, pour luy donner encor quelque satisfaction après sa mort, que son corps fut brûlé avec les branches de cet arbre, sans qu'aucun autre bois fut employé à le consommer.

» Quand le bûcher fut allumé, on vit sa flamme s'entortiller avec celle de la graisse du corps; et leurs chevelures ardentes qui se boucloient l'une à l'autre, s'éfiler en pyramide jusqu'à perte de veuë.

» Ce feu pur et subtil ne se divisa point ; mais quand il fut arrivé au Soleil où, comme vous sçavez, toute matière ignée aboutit, il forma le germe du Pommier d'Oreste que vous voyez là à vostre main droite.

» Or l'engeance de ce fruit s'est perdue en vostre Monde, et voicy comment ce malheur arriva :

» Les pères et les mères qui, comme vous sçavez, au gouvernement de leurs familles ne se laissent conduire que par l'intérest, fâchez que leurs enfans, aussi-tost qu'ils avoient gousté de ces pommes, prodiguoient à leur amy tout ce qu'ils possédoient, brûlèrent autant de ces plantes qu'ils en purent découvrir. Ainsi l'espèce estant perdue, c'est pour cela qu'on ne trouve plus aucun amy véritable.

» A mesure donc que ces arbres furent consommez par le feu, les pluyes qui tombèrent dessus en calcinèrent la cendre, si bien que ce suc congelé se pétrifia de la mesme façon que l'humeur de la fougère brûlée se métamorphose en verre ; de sorte qu'il se forma, par tous les climats de la Terre, des cendres de ces arbres jumeaux deux pierres métalliques qu'on appelle aujourd'huy le Fer et l'Aimant, qui, à cause de la simpathie des fruits de Pilade et d'Oreste, dont ils ont toujours conservé la vertu, aspi-

rent encor tous les jours de s'embrasser ; et remarquez que si le morceau d'Aimant est plus gros, il attire le Fer ; ou si la pièce de Fer excède en quantité, c'est elle qui attire l'Aimant, comme il arrivoit jadis dans le miraculeux eflet des pommes de Pilade et d'Oreste, de l'une desquelles quiconque avoit mangé davantage estoit le plus aimé par celuy qui avoit mangé de l'autre.

» Or, le Fer se nourrit d'Aimant, et l'Aimant se nourrit de Fer si visiblement que celuy-là s'enroiiille, et celuy-cy perd sa force, à moins qu'on les produise l'un à l'autre pour réparer ce qui se perd de leur substance.

» N'avez-vous jamais considéré un morceau d'Aimant appuyé sur de la limaille de Fer ? Vous voyez l'Aimant se couvrir en un tournemain de ces atomes métalliques ; et l'amoureuse ardeur avec laquelle ils s'accrochent est si subite et si impatiente qu'après s'estre embrassez par tout, vous diriez qu'il n'y a pas un grain d'Aimant qui ne veuille baiser un grain de Fer, et pas un grain de Fer qui ne veuille s'unir avec un grain d'Aimant ; car le Fer ou l'Aimant séparez envoyent continuellement de leur masse les petits corps les plus mobiles à la queste de ce qu'ils aiment : mais quand ils l'ont trouvé^ n'ayant plus rien à désirer, chacun termine ses voyages, et l'Aimant occupe son repos à posséder le Fer, comme le Fer ramasse tout son estre à jouir de l'Aimant. C'est donc de la sève de ces deux arbres qu'a découlé l'humeur dont ces deux métaux ont pris naissance. Devant cela ils estoient inconnus ; et si vous voulez sçavoir de quelle matière on fabriquoit des armes pour la guerre : Samson s'armoit d'une mâchoire d'Asne contre les Philistins ; Jupiter, roy de Crète, de feux artificiels par lesquels il imitoit la foudre pour subjuguer ses ennemis ; Hercule enfin avec une massue vainquit des Tyrans et dompta des Monstres. Mais ces deux métaux ont encor une relation bien plus spécifique avec nos deux arbres. Vous sçaurez qu'encor que cette couple d'amoureux sans vie inclinent vers le Pôle, ils ne s'y portent jamais qu'en compagnie l'un de l'autre; et je vous en vais découvrir la raison après que je vous auray un peu entretenu des Pôles.

» Les Pôles sont les bouches du Ciel par lesquelles il reprend la lumière, la chaleur et les influences qu'il a répandues sur la Terre ; autrement, si tous les trésors du Soleil ne remontoient à leur source, il y auroit longtemps (toute sa clarté n'estant qu'une poussière d'atomes enflammez qui se détachent de son globej qu'elle seroit éteinte et qu'il ne luiroit plus, ou que cette abondance de petits corps ignés qui s'amoncèlent sur la Terre pour n'en plus sortir l'auroient déjà consommée. Il faut donc, comme je vous ay dit, qu'il y ait au Ciel des soupiraux par où se dégorgent les replétions de la Terre, et d'autres par où le Ciel puisse réparer ses pertes, afin que l'éternelle circulation de ces petits corps de vie pénètre successivement tous les globes de ce grand Univers. Or les soupiraux du Ciel sont les Pôles par où il se repaist des âmes de tout ce qui meurt dans les

Mondes de chez luy, et tous les Astres sont ses bouches et les pores par où s'exhalent derechef ses esprits. Mais pour vous montrer que cecy n'est pas une imagination si nouvelle, quand vos poètes anciens, à qui la Philosophie avoit découvert les plus cachez secrets de la Nature, parloient d'un Héros dont ils vouloient dire que l'Ame estoit allée habiter avec les Dieux, ils s'exprimoient ainsi : // est monté au Pôle ; Il est assis sur le Pôle ; Il a traversé le Pôle ; parce qu'ils sçavoient que les Pôles estoient les seules entrées par où le Ciel reçoit tout ce qui est sorty de chez luy. Si l'authorité de ces grands Hommes ne vous satisfait pleinement, l'expérience de vos Modernes qui ont voyagé vers le nort vous contentera peutestre. Ils ont trouvé que plus ils approchoient de l'Ourse pendant les six mois de nuit dont on a crû que ce climat estoit tout noir, une grande lumière éclairoit l'horizon ', qui ne pouvoit partir que du Pôle, parce qu'à mesure qu'on s'en approchoit, et qu'on s'éloignoit par conséquent du Soleil, cette lumière devenoitplus grande. Il est donc bien vray-semblable qu'elle procède des rayons du jour et d'un grand monceau d'âmes^ lesquelles, comme vous sçavez, ne sont faites que d'atomes lumineux qui s'en retournent au Ciel par leurs portes accouslumées.

» Il n'est pas difficile après cela de comprendre pourquoy le Fer froté d'Aimant, ou l'Aimant frotc de Fer, se tourne vers le Pôle ; car estant un extrait du corps de Pilade et d'Oreste, et ayant toujours conservé les inclinations des deux arbres, comme les deux arbres celles des deux amans, ils doivent aspirer de se rejoindre à leur âme ; c'est pourquoy ils se guindent vers le Pôle par où ils sentent qu'elle est montée, avec cette retenue pourtant que le Fer ne s'y tourne point s'il n'est froté d'Aimant ; ny l'Aimant s'il n'est froté de Fer, à cause que le Fer ne veut point abandonner un Monde privé de son amy l'Aimant, ny l'Aimant privé de son amy le Fer, et qu'ils ne peuvent se résoudre à faire ce voyage l'un sans l'autre. »

Cette voix alloit, je pense, entamer un autre discours ; mais le bruit d'une grande alarme qui survint l'en empescha : toute la forest en rumeur ne retentissoit que de ces mots : Gare la peste ! et Passe parole' !

Je conjuray l'arbre qui m'avoit si long-temps entretenu, de m'apprendre d'où procédoit un si grand désordre.

« Mon amy, me dit-il, nous ne sommes pas, en ces quartiers-cy, encor bien informez des particularitez du mal : je vous diray seulement en trois mots que cette peste dont nous sommes menacez, est ce qu'entre les Hommes on appelle embrasement*, nous pouvons bien le nommer ainsi, puis que parmy nous il n'y a point de maladie si contagieuse. Le remède que nous allons y apporter, c'est de roidir nos haleines, et de souffler tous ensemble vers l'endroit d'où part l'inflamation, afin de repousser ce mau-

1) Aurore boréale. — 2) Les anciens attribuaient une âme à l'aimant, autrement (lit à l'attraction magnétique. — 3) Ancien terme militaire : Faites passer, transmettez l'ayia de commandement. — 4) Incendie.

vais air. Je croy que ce qui nous aura apporté cette fièvre ardente est une beste à Feu' qui rôde depuis quelques jours à l'entour de nos bois ; car comme elles ne vont jamais sans feu et ne s'en peuvent passer, celle-cy sera sans doute venue le mettre à quelqu'un de nos arbres.

» Nous avions mandé l'animal Glaç-on pour venir à nostre secours ; cependant il n'est pas encor arrivé. Mais adieu, je n'ay pas le temps de vous entretenir, il faut songer au salut commun; et vous-mesrae prenez la fuite, autrement vous courez risque d'estre envelopé dans nostre ruine. »

Je suivis son conseil, sans toutefois me beaucoup presser, parce que je connoissois mes jambes. Cependant je sçavois si peu la carte du païs que je me trouvay, au bout de dix heures de chemin, au derrière de la forest dont je pensois fuir; et pour surcroist d'appréhension, cent éclats épouvantables de tonnerre m'ébranloient le cerveau,' tandis que la funeste et blême lueur de mille éclairs venoient éteindre mes j^runelles.

De moment en moment les coups redoubloient avec tant de furie, qu'on eût dit que les fondemens du Monde alloient s'écrouler ; et, malgré tout cela, le Ciel ne parut jamais plus serain : Comme je me vis au bout de mes raisons, enfin le désir de connoistre la cause d'un événement si extraordinaire, m'invita de marcher vers le lieu d'où le bruit sembloit s'épandi'e.

Je cheminay environ l'espace de quatre cents stades^ à la fin desquelles j'apperceus, au milieu d'une fort grande campagne, comme deux boules qui, après avoir en broûissant tourné long-temps à l'entour l'une de l'autre, s'approchoient et puis se reculoient : Et j'observay que, quand le heurt se faisoit, c'estoit alors qu'on entendoit ces grands coups : mais à force de marcher plus avant, je reconnus que ce qui, de loin, m'avoit paru deux boules estoit deux animaux ; l'un desquels, quoy que rond par en bas, formoit un triangle par le milieu ; et sa teste fort élevée, avec sa rousse chevelure qui flottoit contremont, s'éguisoit en pyramide ; son corps estoil troué comme un crible, et à travers ces pertuis déliez qui luy servoientde pores, on appercevoit glisser de petites flammes qui sembloient le couvrir d'un plumage de feu.

En cheminant là autour je rencontray un Vieillard fort vénérable qui regardoit ce fameux combat avec autant de curiosité que moi. Il me fit signe de m'approcher; j'obéis, et nous nous assisraes l'un auprès de l'autre.

J'avois dessein de luy demander le motif qui l'avoit amené en cette contrée, mais il me ferma la bouche par ces paroles :

« Hé bien, vous le sçaurez le motif qui m'amène en cette contrée. »

Et là-dessus il me raconta fort au long toutes les particularitez de son voyage. Je vous laisse à penser si je demeuray interdit. Cependant pour accroistre ma consternation, comme déjà je brùlois de luy demander quel Démon luy révéloit mes pensées :

1) Nom populaire de la Salamandre à qui on attribuait le privilège de pouvoir vivre dans le feu et même de se nourrir du feu. — 2) Le stade représentait 188 mètres.

178 l'autre monde

« Non, non, s'écria-t-il, ce n'est point un Démon qui me révèle vos pensées... »

Ce nouveau tour de Devin me le fit observer avec plus d'attention qu'auparavant, et je remarquay qu'il contrefaisoit mon port, mes gestes, ma mine, situoit tous ses membres, et fîguroit toutes les parties de son visage sur le patron des miennes ; enfin mon ombre en relief ne m'eût pas mieux représenté.

« Je voy, continua-t-il, que vous estes en peine de sçavoir pourquoy je vous contrefais, et je veux bien vous Rapprendre. Sçachez donc qu'afin de connoistre vostre intérieur, j'arrangeay toutes les parties de mon corps dans un ordre semblable au vostre ; car estant de toutes parts situé comme vous, j'excite en moy par cette disposition de matière, la mesme pensée que produit en vous cette mesme disposition de matièi^e.

» Vous jugerez cet effet-là possible, si autrefois vous avez observé que les gémeaux' qui se ressemblent ont ordinairement l'esprit, les passions et la volonté semblables : jusque-là qu'il s'est rencontré à Paris deux Bessons qui n'ont jamais eu que les mesnies maladies et la mesme santé, se sont mariez sans sçavoir le dessein l'un de l'autre, à mesme heure et à mesme jour ; se sont réciproquement écrit des lettres dont le sens, les mots, et la constitution estoient de mesme ; et qui enfin ont composé sur un mesme sujet, une mesme sorte de Vers, avec les mesmes pointes, le mesme tour et le mesme ordre : Mais ne voyez-vous pas qu'il estoit impossible que la composition des organes de leurs corps estant pareille dans toutes ses circonstances, ils n'opérassent d'une façon pareille, puis quedeuxinstrumens égaux, touchez également, doivent rendre une harmonie égale ? et qu'ainsi conformant tout à fait mon corps au vostre, et devenant, pour ainsi dire, vostre gémeau, il est impossible qu'un mesme branle de matière ne nous cause à tous deux un mesme branle d'esprit. »

Après cela, il se remit encor à me contrefaire et poursuivit ainsi :

« Vous estes maintenant fort en peine de l'origine du combat de ces deux Monstres, mais je veux vous l'apprendre. Sçachez donc que les arbres de la forest que nous avons à dos, n'ayant pu repousser avec leurs souffles les violens efforts de la beste à Feu, ont eu recours à l'animal Glaçon. »

— Je n'ay encor, luy dis-je, entendu parler de ces animaux-là qu'à un Ghesne de cette contrée, mais fort à la haste, car il ne songeoit qu'à se garentir ; c'est pourquoy je vous supplie de m'en faire sçavant*. »

Voicy comme il me parla :

« On verroit en ce globe où nous sommes les bois fort clair-semcz, à cause du grand nombre de bestes à Feu qui les désolent, sans les animaux Glaçons qui, tous les jours, à la prière des Forcsls, leurs amies, viennent guérir les arbres malades ; je dis guérir, car à peine de leur bouche gelée ont-ils soufQé sur les charbons de cette peste, qu'ils l'éteignent.

1) Jumeaux. — 2) Var. d« 1710-1741 : ni'en instruire.

» Au Monde de la Terre d'où vous estes et d'où je suis, la beste à Feu s'appelle Salemandre, et l'animal Glaçon y est connu par celuy de Beniore*. Or vous sçaurez que les Reinores habitent vers l'extrémité du Pôle, au plus profond de la mer glaciale ; et c'est la froideur évaporée de ces poissons à travers leurs écailles, qui fait geler en ces quartiers-là l'eau de la mer, quoy que salée.

» La pluspart des pilotes qui ont voyagé pour la découverte du Groenland ont enfin expérimenté qu'en certaine saison les glaces, qui d'autres fois les avoient arrestez, ne se rencontroient plus : mais encor que cette mer fût libre dans le temps où l'hyver y est le plus aspre, ils n'ont pas laissé d'en attribuer la cause à quelque chaleur secrète qui les avoit fondues ; mais il est bien plus vray-semblable que les Remores qui ne se nourrissent que de glaces, les avoient pour lors absorbées. Or vous devez sçavoir que, quelques mois après qu'elles se sont repues, cette effroyable digestion leur rend l'estoniach si morfondu, que la seule haleine qu'elles expirent reglace derechef toute la mer du Pôle. Quand elles sortent sur la Terre (car elles vivent dedans l'un et dans l'autre élément) elles ne se rassasient que de ciguë, d'aconit, d'opium, et de mandragore.

» On s'étonne en nostre Monde d'où procèdent ces frileux vents du nort qui traisnent toujours la gelée ; mais si nos compatriotes sçavoient, comme nous, que les Remores habitent en ce climat, ils connoistroient, comme nous, qu'ils proviennent du souffle avec lequel elles essayent de repousser la chaleur du Soleil qui les approche.

» Cette eau stigiade* de laquelle on empoisonna le grand Alexandre, et dont la froideur pétrifia les entrailles, estoit du pissat d'un de ces animaux. Enfin la Remore contient si éminemment tous les principes de froidure que, passant par dessous un vaisseau, le vaisseau se trouve saisi du froid en sorte qu'il en demeure tout engourdy jusqu'à ne pouvoir démarer de sa place. C'est pour cela que la moitié de ceux qui ont cinglé vers le nort à la découverte du Pôle n'en sont point revenus , parce que c'est un miracle si les Remores, dont le nombre est si grand dans cette mer, n'arrestent leurs vaisseaux. Voilà pour ce qui est des animaux Glaçons.

» Mais quant aux bestes à Feu, elles logent dans terre, sous des montagnes de bitume allumé comme l'Etna, le Vésuve et le Cap rouge'. Ces boutons que vous voyez à la gorge de celuy-cy qui procèdent de l'inflamation de son foye, ce sont »

1) La Rémora (Echeneis) vulgairement appelée Sucet ou Arrête-Nef. Chez les anciens, il était de croyance commune que la Rémora s'altachant à un vaisseau avait le pouvoir d'en arrêter la marche. Aujourd'hui les marins font de la ou du Rémora une espèce de poisson parasite du requin, au corps duquel il s'attache très souvent. Cyrano brode une fable pittoresque sur le compte de la Salamandre et du Rémora. — 2) Eau froide comme celle du Styx. — 3) Aucun des caps rouges indiqués dans les Portulans ou dans les Dictionnaires géographique» du temps de Cyrano ne doit son nom. à une « montagne de bitume allumé », c'est-à-dire à un volcan.

180 l'autre monde

Nous restâmes après cela sans parler pour nous rendre attentifs à ce fameux duel.

La Salemandre altaquoit avec beaucoup d'ardeur, mais la Reinore soutenoit impénétrablement. Chaque heurt qu'ils se donnoient engendroit un coup de tonnerre, comme il arrive dans les Mondes d'icy autour où la rencontre dune nuë chaude avec une froide excite le mesme bruit.

Des yeux de la Salemandre il sortoit, à chaque œillade de colère qu'elle dardoit contre son ennemy, une rouge lumière dont l'air paroissoit allumé en volant; elle suoit de l'huile bouillante et pissoit de l'eau forte.

La Remore, de son costé, grosse, pesante et quarrée, montroit un corps tout écaillé de glaçons. Ses larges yeux paroissoient deux assiettes de cristal dont les regards charioient une lumière si morfondante, que je sentois frissonner l'hyver sur chaque membre de mon corps où elle les attachoit. Si je pensois mettre ma main au devant, ma main en prenoit l'onglée ; l'air mesme autour d'elle atteint de sa rigueur s'épaississoit en neige, la terre durcissoit sous ses pas ; et je pouvois compter les traces de la Reste par le nombre des engelures qui ni'accueilloient quand je marchois dessus.

Au commencement du combat, la Salemandre, à cause de la vigoureuse contention de sa première ardeur, avoit fait suer la Remore ; mais à la longue cette sueur, s'estant j^efroidie, émailla toute la plaine d'un verglas si glissant que la Salemandre ne pouvoit joindre la Remore sans tomber. Nous connûmes bien, le Philosophe et moy, qu'à force de choir et se relever tant de fois elle s'estoit fatiguée ; car ces éclats de tonnerre, auparavant si effroyables, qu'enfantoit le choc dont elle heurloit son ennemie, n'estoient plus que le bruit sourd de ces petits coups qui marquent la fin d'une tempeste ; et ce bruit sourd, amorty peu à peu, dégénéra en un frémissement semblable à celuy d'un (er rouge plongé dans de l'eau froide.

Quand la Remore connut que le combat tiroit aux abois, par l'aflbiblissement du choc dont elle se sentoit à peine ébranlée, elle se dressa sur un angle de son cube et se laissa choir de toute sa pesanteur sur l'estomach de la Salemandre avec un tel succès que le cœur de la pauvre Salemandre, où tout le reste de son ardeur s'estoit concentré, en se crevant fit un éclat si épouvantable, que je ne sçay rien dans la Nature pour le comparer.

Ainsi mourut la beste à Feu sous la paresseuse résistance de l'animal Glaçon.

Quelque temps après que la Remore se fut retirée, nous nous approchâmes du champ de bataille ; et le Vieillard s'estant enduit les mains de la terre sur laquelle elle avoit marché comme d'un préservatif contre la brûlure, il empoigna le cadavre de la Salenjaudre.

« Avec le corps de cet animal, me dit-il, je n'ay que faire de feu dans

ma cuisine ; car pourveu qu'il soit pendu à la cremillée, il fera bouillir et

' rôtir tout ce que j'auray mis à l'âtre. Quant aux yeux, je les garde soigneu-

sèment ; s'ils estoicnt nettoyez des ombres de la mort, vous les prendriez pour deux petits Soleils. Les Anciens de nostre Monde les sçavoient bien mettre en œuvre ; c'est ce qu'ils nommoiont des Lampes ardentes, et l'on ne les appendoit qu'aux sépultures pompeuses des Personnes illustres. Nos Modernes en ont rencontré en fouillant quelques-uns de ces fameux tombeaux, mais leur ignorante curiosité les a crevez, en pensant trouver derrière les membranes rompues ce feu qu'ils y voyoient reluire '. »

Le Vieillard marchoit toujours, et moyjele suivois, attentif aux merveilles qu'il me débitoit. Or à propos du combat, il ne faut pas que j'oulilie l'entretien que nous eûmes louchant l'animal Glaçon :

« Je ne crois pas, me dit-il, que vous ayez jamais veu des Remores ; car CCS poissons ne s'élèvent guère à fleur d'eau, encor n'abandonnent-ils quasi point l'Océan septentrional. Mais, sans doute, vous aurez veu de certains animaux qui, en quelque façon, se peuvent dire de leur espèce. Je vous ay tantost dit que cette mer, en tirant vers le Pôle, est toute pleine de Remores qui jettent leur fray sur la vase comme les autres poissons. Vous sçaurez donc que cette semence, extraite de toute leur masse, en contient si éminemment toute la froideur, que si un navire est poussé par dessus, le navire en contracte un ou plusieurs Vers qui deviennent Oiseaux, dont le sang privé de chaleur fait qu'on les range, quoy qu'ils ayent des aisles, au nombre des poissons ; aussi le Souverain-Pontife, lequel connoist leur origine, ne défend pas d'en manger en caresme. C'est ce que vous appelez des Maquercuses'. »

Je cheminois toujours sans autre dessein que de le suivre, mais tellement ravy d'avoir trouvé un Homme que je n'osois détourner les yeux de dessus luy, tant j'avois peur de le perdre.

« Jeune mortel, me dit-il (car je voy bien que vous n'avez pas encor, comme moy, satisfait au tribut que nous devons à la Nature), aussi-lost que je vous ay veu, j'ay rencontré sur vostre visage ce je ne sçay quoy qui donne envie de connoistre les gens. Si je ne me trompe, aux circonstances de la conformation de vostre corps vous devez estre François, et natif de Paris. Cette ville est le lieu où après avoir promené mes ,disgrâces par toute l'Europe je les ay terminées.

» Je me nomme Campanella et suis calabrois de nation*. Depuis ma venue au Soleil, j'ay employé mon temps à visiter les climats de ce grand globe pour en découvrir les merveilles : il est divisé en Royaumes, Républiques, Estats et Principautez, comme la Terre. Ainsi les quadrupèdes, les

1) On u prétendu avoir trouvé dans certains tombeaux des lampes perpétuelles, dont le secret serait perdu, si tant est qu'il ait jamais existé. — 2) Toutes ces questions délicates et merveilleuses sont examinées dans le Traite de l'origine des Macreuses, par A. de Graindorge, 1680. — 3) La rencontre que Cyrano fait de Campanella au milieu de la plaine éblouissante du Soleil, dissipe tous les doutes qu'on pouvait avoir sur la genèse du reste de son voyage, qui n'est désormais qu'une imitalion de la Civitas Solis, aussi bien que de lu géographie légendaire du Moyen Age, d'Ovide et d'Aristote {Toldo).

182 l'autre monde

volatilles, les plantes, les pierres, chacun y a le sien ; et quoy que quelques-uns de ceux-là n'en permettent point l'entrée aux animaux d'espèce étrangère, particulièrement aux Hommes que les Oiseaux par dessus tout haïssent de mort, je puis voyager partout, sans courre de risque, à cause qu'une âme de Philosophe est tissuë de parties bien plus déliées que les instrumens dont on se serviroit à la tourmenter. Je me suis trouvé heureusement dans la Province des Arbres, quand les désordres de la Salemandre ont commencé ; ces grands éclats de tonnerre que vous devez avoir entendus aussi bien que moy m'ont conduit à leur champ de bataille, où vous estes venu un moment après. Au reste, je m'en retournay à la Province des Philosophes... »

— Quoy, luy dis-je, il y a donc aussi des Philosophes dans le Soleil?

— S'il y en a, répliqua le bon Homme ; oiiy, certes, et ce sont les principaux habitans du Soleil, et ceux-là mesmes dont la renommée de vostre Monde a la bouche si pleine. Vous pourrez bien-tost converser avec eux, pourveu que vous ayez le courage de me suivre ; car j'espère mettre le pied dans leur Ville avant qu'il soit trois jours. Je ne croy pas que vous puissiez concevoir de quelle façon ces grands Génies se sont transportez icy ? »

— Non, certes, m'écriay-je; car tant d'autres personnes auroientelles eu jusqu'à présent les yeux bouchez pour n'en pas trouver le chemin ? Ou bien est-ce qu'après la mort nous tombions entre les mains d'un Examinateur des Esprits, lequel, selon çostre capacité, nous accorde ou nous refuse le droit de Bourgeoisie au Soleil ? »

— Ce n'est rien de tout cela, repartit le Vieillard : Les âmes viennent, par un principe de ressemblance, se joindre à cette masse de lumière, car ce Monde-cy n'est formé d'autre chose que des Esprits de tout ce qui meurt dans les orbes d'autour, comme sont Mercure, Vénus, la Terre, Mars, Jupiter et Saturne.

» Ainsi dès qu'une Plante, une Beste ou un Homme expirent, leurs âmes montent, sans s'éteindre, à sa sphère, de mesme que vous voyez la flamme d'une chandelle y voler en pointe, malgré le suif qui la tient par les pieds. Or toutes ces âmes unies qu'elles sont à la source du jour, et purgées de la grosse matière qui les empeschoit, elles exercent des fonctions bien plus nobles que celles de croistre, de sentir et de raisonner; car elles sont employées à former le sang et les esprits vitaux du Soleil, ce grand et parfait animal : Et c'est aussi pourquoy vous ne devez point douter que le Soleil n'opère de l'esprit bien plus parfaitement que vous, puis que c'est par la chaleur d'un million de ces Ames rectifiées, dont la sienne est un élixir, qu'il connoist le secret de la vie, qu'il influe à la matière de vos Mondes la puissance d'engendrer, qu'il rend des corps capables de se sentir cstre, et enfin qu'il se fait voir et fait voir toutes choses'.

1) On voit que Cyrano considérait le Soleil comme la source première de l'Ame du Monde.

» Il me reste maintenant à vous expliquer pourquoy les âmes des Philosophes ne se joignent pas essentiellement à la masse du Soleil comme celles des autres Hommes.

» Il y a trois ordres d'Esprits dans toutes les Planètes, c'est-à-dire dans les petits Mondes qui se meuvent à l'entour de celuy-cy.

» Les plus grossiers servent simplement à réparer l'embonpoint du Soleil. Les subtils s'insinuent à la place de ses rayons; mais ceux des Philosophes, sans avoir rien contracté d'impur dans leur exil, arrivent tout entiers à la sphère du jour pour en estre habitans'. Or, ils ne deviennent pas, comme les autres, une partie intégrante de sa masse, pource que la matière qui les compose, au poinct de leur génération, se mesle si exactement que rien ne la peut plus déprendre : semblable à celle qui forme l'or, les diamans, et les Astres, dont toutes les parties sont meslées par tant d'enlacemens, que le plus fort dissolvant n'en sçauroit relâcher l'étrainte.

» Or ces âmes de Philosophes sont tellement à l'égard des autres âmes, ce que l'or, les diamans et les Astres sont à l'égard des autres corps, qu'Epicure dans le Soleil est le mesme Epicure qui vivoit jadis sur la Terre. »

Le plaisir que je recevois en écoutant ce grand Homme ra'accourcissoit le chemin, et j'entamois souvent tout exprès des matières sçavantes et curieuses, sur lesquelles je sollicitois sa pensée afin de m'instruire : Et certes je n'ay jamais veu de bonté si grande que la sienne ; car quoy qu'il pût, à cause de l'agilité de sa substance, arriver tout seul en fort peu de journées au Royaume des Philosophes, il aima mieux s'ennuyer longtemps avec moy que de m'abandonner parmy ces vastes solitudes.

Cependant il estoit pressé ; car je me souviens que m'estant avisé de luy demander pourquoy il s'en retournoit auparavant d'avoir reconnu toutes les régions de ce grand Monde, il me répondit que l'impatience de voir un de ses amis, lequel estoit nouvellement arrivé, l'obligeoit à rompre son voyage. Je reconnus par la suite de son discours que cet amy estoit ce fameux Philosophe de nostre temps, Monsieur des Cartes, et qu'il ne se hastoit que pour le joindre*.

Il me répondit encor sur ce que je luy demanday en quelle estime il avoit sa « Physique », qu'on ne la devoit lire qu'avec le mesme respect qu'on écoute prononcer des Oracles.

« Ce n'est pas, adjouta-t'il, que la science des choses naturelles n'ait besoin, commeles autres Sciences, de préoccuper nostrejugement d'axiomes qu'elle ne prouve point : mais les principes de la sienne sont simples et si

1) Le rôle que Cyrano fait jouer aux Esprits serait rempli par les Comètes qui, en tombant dans le Soleil, ne feraient que lui reporter les effluves qui se perdent dans .l'espace. — 2) Descartes étant mort à Stockolm le 11 février 1650, nous avons là une présomption que l'utopie des Estais et Empires du Soleil a été commencée cette année-là.

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naturels qu'estant supposez, il n'y en a aucune qui satisfasse plus nécessairement à toutes les apparences. »

Je ne pus, en cet endroit, m'empescher de l'interrompre :

« Mais, luy dis-je, il me semble que ce Philosophe a toujours impugné' le vuide ; et cependant, quoy qu'il fut Epicurien, afin d'avoir l'honneur de donner un principe aux principes d'Epicure, c'est-à-dire aux atomes, il a étably pour commencement des choses un cahos de matière tout à fait solide, que Dieu divisa en un nombre innombrable de petits carreaux, à chacun desquels il imprima des mouvemens opposez. Or il veut que ces cubes, en se froissant l'un contre l'autre, se soient égrugez en parcelles de toutes sortes de figures : mais comment peut-il concevoir que ces pièces quarrées ayent commencé de tourner séparément, sans avouer qu'il s'est fait du vuide entre leurs angles? Ne s'en rencontroit-il pas nécessairement dans les espaces que les angles de ces carreaux estoient contraints d'abandonner pour se mouvoir ? Et puis ces carreaux qui n'occupoient qu'une certaine étendue, avant que de tourner, peuvent-ils s'estre meus en cercle, qu'ils n'en ayent occupé dans leur circonférence encor une fois autant ? La Géométrie nous enseigne que cela ne se peut : Donc la moitié de cette espace a deub nécessairement demeurer vuide, puis qu'il n'y avoit point encor d'atomes pour la remplir. »

Mon Philosophe me répondit que Monsieur des Cartes nous rendroit raison de cela luy-mesme, et qu'estant né aussi obligeant que Philosophe, il seroit asseurément ravi de trouver en ce Monde un Homme mortel pour l'éclaircir de cent doutes que la surprise de la mort l'avoit contraint de laisser à la Terre qu'il venoit de quitter ; qu'il ne croyoit pas qu'il eût grande difficulté à y répondre suivant ses principes que je n'avois examinez qu'autant que la foiblesse de mon esprit me le pouvoit permettre", « parce, disoil-il, que les ouvrages de ce grand Homme sont si pleins et si subtils, qu'il faut une attention pour les entendre qui demande l'àme d'un vray et consommé Philosophe : ce qui fait qu'il n'y a pas un Philosophe dans le Soleil qui n'ayt de la vénération pour luy ; jusque-là que l'on ne veut pas luy contester le premier rang, si sa modestie ne l'en éloigne.

» Pour tromper la peine (jue la longueur du chemin pourroit vous apporter, nous en discourerons suivant ses principes qui sont asseurément si clairs, et semblent si bien satisfaire à tout par l'admirable lumière de ce grand Génie, qu'on diroit qu'il a concouru à la belle et magnifique structure de cet Univers.

1) ComV)aUu. — 2) Paul Lacroix fait remarquer que Cyrano n'hésite pas à exprimer ses synipalliics pour le système de Descaries, quoique ce syslèifîe eût. été. vivement roinbnttu [)nr Gassendi el que ce dernier fùl encore vivant, tandis que l'autre était mort. Il en résulte que (lyrano, après avoir été gassendiste, avait adopté les principes de la philosophie cartésienne, à quelques exceptions près ; et cela, nous le savons, grâce aux leçons de physique de Rohault dont il avait fait la connaissance.

» Vous vous souvenez bien qu'il dit que nostre entendement est finy : ainsi la matière estant divisible à l'infiny, il ne faut pas douter que c'est une de ces choses qu'il ne peut comprendre ny imaginer, et qu'il est bien au-dessus de luy d'en rendre raison. «

» Mais, dit-il, quoy que cela ne puisse tomber sous les sens, nous ne » laissons pas de concevoir (jue cela se fait par la connoissance que nous » avons de la matière ; et nous ne devons pas, dit-il, hésiter à déterminer » nostre jugement sur les choses que nous concevons. » En effet, pouvonsnous imaginer la manière dont l'àme agit sur le corps ? Cependant on ne peut nier cette vérité, ny la révoquer en doute ; au lieu que c'est une absurdité bien plus grande d'attribuer au vuide une espace qui est une propriété qui appartient au corps de l'étendue*, veu que l'on confondroit l'idée du rien avec celle de l'estre, et que Ion luy donneroit des qualitez, à luy qui ne peut rien produire et ne peut estre autlieur de «juoy <(ue ce soit*. Mais, dit-il, pauvre mortel, je sens que ces spéculations te fatiguent parce que, comme dit cet excellent Homme, « tu n'as jamais pris peine à bien épurer » ton esprit d'avec la masse de ton corps, et parce que tu l'as rendu si pares- )) seux qu'il ne veut plus faire aucunes fonctions sans le secours des sens. »

Je luy allois répartir, lors qu'il me tira par le bras pour me montrer un valon de merveilleuse beauté.

« Appercevez-vous, me dit-il, cette enfonçure de terrain où nous allons descendre ? On diroit que le coupeau des colines qui la bornent se soit exprès couronné d'arbres pour inviter, par la fraischeur de son ombre, les passans au repos.

» C'est au pied de l'un de ces costeaux que le Lac du Sommeil prend sa source; il n'est formé que de la liqueur des cinq fontaines. Au reste, s'il ne se mesloit aux trois fleuves, et par sa pesanteur n'engourdissoit leurs eaux, aucun animal de nostre Monde ne doriniroit. »

Je ne puis exprimer l'impatience qui me pressoit de le questionner sur ces trois fleuves dont je n'avois point encor oiiy parler. Mais je restay content quand il m'eut promis que je verrois tout.

Nous arrivâmes bientost après dans le valon, et quasi au mesme temps sur le tapis qui borde ce grand Lac.

« En vérité, me dit Gampanella, vous estes bienheureux de voiravant de mourir toutes les merveilles de ce Monde ; c'est un bien pour les habitans de vostre Globe d'avoir porté un Homme qui luy puisse apprendre les merveilles du Soleil puis que, sans vous, ils estoient en danger de vivre dans une grossière ignorance, et de gouster cent douceurs sans sçavoir

1) Dans mon expl. de 1662, ce passage a été modifie : « Celte qualité de céder au corps, et cette espace, qui sont les dépendances d'une étendue, qui ne peut convenir qu'à la substance... » — 2) « Les ouvrages philosophiques du dix-septième siècle sont remplis des discussions sur le vide et sur \e plein. Cyrano, en critique avisé, ne prend pas parti dans cette lutte de deux théories extrêmes. Il a riposté aux adeptes du plein, voir p. 45, note 3, et ici il répond aux vacuistes » [Jupponi).

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d'où elles viennent ; car on ne sçauroit imaginer les libéralitez que le Soleil fait à tous vos petits globes ; et ce valon seul répand une infinité de biens par tout l'Univers, sans lesquels vous ne pourriez vivre et ne pourriez pas seulement voir le jour. Il me semble que c'est assez d'avoir veu cette contrée pour vous faire avouer que le Soleil est vostre Père, et qu'il est l'Autheur de toutes choses. Pource que ces cinq ruisseaux viennent se dégorger dedans, ils ne courent que quinze ou seize heures ; et cependant ils paroissent si fatiguez quand ils arrivent, qu'à peine se peuvent-ils remuer : mais ils tesmoignent leur lassitude par des effets bien difi'érens, car celuy de la Veuë s'étressit à mesure qu'il s'approche de l'Estang du Sommeil. L'Oùye, à son embouchure, se confond, s'égare et se perd dans la vase ; l'Odorat excite un murmure semblable à celuy d'un Homme qui ronfle ; le Goust, affady du chemin, devient tout à fait insipide ; et le Toucher, n'aguères si puissant qu'il logeoit tous ses compagnons, est réduit à cacher sa demeure. De soncosté la Nymphe de la Paix qui fait sa demeure au milieu du Lac, reçoit ses hostes à bras ouverts, les couche dans son lit, et les dorlote avec tant de délicatesse, que, pour les endormir, elle prend elle-mesme le soin de les bercer. Quelque temps après s'estre ainsi confondus dans ce vaste rond-d'eau *, on le voit à l'autre bout se partager derechef en cinq ruisseaux qui reprennent les mesmes noms, en sortant, qu'ils avoient laissez en entrant. Mais les plus hastez de partir, et qui tiraillent leurs compagnons pour se mettre en chemin, c'est l'Oiiye et le Toucher ; car pour les trois autres, ils attendent que ceux-cy les éveillent, et le Goust spécialement demeure toujours derrière les autres. »

Le noir concave d'une grote se voûte par dessus le Lac du Sommeil. Quantité de Tortues se promènent à pas lens sur le rivage ; mille fleurs de Pavot communiquent à l'eau, en s'y mirant, la vertu d'endormir * ; on voit jusqu'à des Marmotes arriver de cinquante lieues pour y boire ; et le gazouillis de l'onde est si charmant, qu'il semble qu'elle se froisse contre les cailloux avec mesure et tâche de composer une musique assoupissante.

Le sage Carapanella prévit, sans doute, que j'en allois sentir quelque atteinte, c'est pourquoy il me conseilla de doubler le pas. Je luy eusse obéy, mais les charmes de cette eau m'avoient tellement envelopé la raison, qu'il ne m'en resta presque pas assez pour entendre ces dernières paroles.

« Dormez donc, dormez, je vous laisse; aussi bien les songes qu'on fait ici sont tellement parfaits, que vous serez quelque jour bien aise de vous ressouvenir de celuy que vous allez faire. Je me divertiray cependant à visiter les raretez du lieu, et puis je vous vicndray rejoindre. »

Je croy qu'il ne discourut pas davantage, ou bien la vapeur du sommeil m'avoit déjà mis hors d'estat de pouvoir l'écouter.

1) Grand rond fait exprès au milieu de certains jardins où il y a do l'eau [Richelei). — 2) Réminiscence* du XIV* chant de l'Arioste (Toldo).

J'estois au milieu d'un songe le plus sçavant et le mieux conceu du monde, quand mon Philosophe me vint éveiller : je vous en feray le récit lors que cela n'interrompra point le fil de mon discours ; car il est tout à fait important que vous le sçachiez, pour vous faire connoistre avec quelle liberté l'esprit des habitans du Soleil agit pendant que le sommeil captive les sens. Pour moy, je pense que ce Lac évapore un air qui a la propriété d'épurer entièrement l'esprit de l'embarras des sens ; car il ne se présente rien à vostre pensée qui ne semble vous perfectionner et vous instruire : c'est ce qui fait que j'ay le plus grand respect du monde pour ces Philosophes qu'on nomme resveurs, dont nos ignorans se moquent.

J'ouvris donc les yeux comme en sursaut : il me semble que j'oiiy qu'il disoit :

« Mortel, c'est assez dormir; levez-vous, si vous désirez voir une rareté qu'on n'imagineroit jamais dans vostre Monde. Depuis une heure environ que je vous ay quitté, pour ne point troubler vostre repos, je me suis toujours promené le long des cinq fontaines qui sortent de l'Estang du Sommeil. Vous pouvez croire avec combien d'attention je les ay toutes considérées ; elles portent le nom des cinq Sens, et coulent fort près l'une de l'autre : Celle de la Viie semble un tuyau fourchu plein de diamans en poudre et de petits miroirs qui dérobent et restituent les images de tout ce qui se présente, elle environne de son cours le Royaume des Linx ; — celle de l'Oûye est pareillement double ; elle tourne en s'insinuant comme un dédale, et l'on oit retentir, au plus creux des concavitez de sa couche, un écho de tout le bruit qui résonne à l'entour ; je suis fort trompé si ce ne sont des Renards que j'ay veu s'y curer les oreilles; — celle de l'Odorat paroist comme les précédentes, qui se divise en deux petits canaux cachez sous une seule voiite ; elle extrait de tout ce qu'elle rencontre je ne sçay quoy d'invisible dont elle compose mille sortes d'odeurs qui luy tiennent lieu d'eau ; on trouve aux bords de cette source force Chiens qui s'affinent le nez; — celle du Goust coule par saillies, lesquelles n'arrivent ordinairement que trois ou quatre fois le jour, encor faut-il qu'une grande vanne de corail soit levée, et par dessous celle-là quantité d'autres fort petites qui sont d'y voire ; sa liqueur ressemble à de la salive. Mais quant à la cinquième, celle du Toucher, elle est si vaste et si profonde qu'elle environne toutes ses sœurs, jusqu'à coucher de son long dans leur lit, et son humeur épaisse se répand au large sur des gazons tout verts de plantes sensitives.

» Or vous sçaurez que j'admirois, glacé de vénération, les mystérieux détours de toutes ces fontaines, quand, à force de cheminer, je me suis trouvé à l'embouchure oîi elles se dégorgent dans les trois rivières. Mais suivez-moy, vous comprendrez beaucoup mieux la disposition de toutes ces choses en les voyant. »

Une promesse si fort selon moy acheva de m'éveiller ; je luy tendis le bras, et nous marchâmes par le mesme chemin qu'il avoit tenu le long des levées qui compriment les cinq ruisseaux, chacun dans son canal.

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Au bout environ d'une stade, quelque chose d'aussi luisant qu'un Lac parvint à nos yeux. Le sage Gampanella ne l'eut pas plustost apperceu, qu'il me dit :

« Enfin, mon fils, nous touchons au port, je voy distinctement les trois rivières. »

A cette nouvelle, je me sentis transporter d'une telle ardeur que je pensois estre devenu Aigle. Je volay plutost que je ne marchay, et courus tout autour, d'une curiosité si avide, qu'en moins d'une heure mon conducteur et moy nous remarquâmes ce que vous allez entendre :

Trois grands fleuves arrousent les campagnes brillantes de ce Monde embrasé : le premier et le plus large se nomme la Mémoire; le second, plus étroit mais plus creux, V Imagination ; le troisième, plus petit que les autres, s'appelle Jugement \

Sur les rives de la Mémoire, on entend jour et nuit un ramage importun de Geays, de Perroquets, de Pies, d'Estourneaux, de Linotes, de Pinsons, et de toutes les espèces qui gazouillent ce qu'elles ont appris. La nuit ils ne disent mot, car ils sont pour lors occupez à s'abreuver de la vapeur épaisse qu'exalent ces lieux aquatiques ; mais leur estoraach cacochime la digère si mal qu'au matin, quand ils pensent l'avoir convertie en leur substance, on la voit tomber de leur bec aussi pure qu'elle estoit dans la rivière. L'eau de ce fleuve paroist gluante et roule avec beaucoup de bruit ; les échos qui se forment dans ses cavernes, répètent la parole jusques à plus de mille fois ; elle engendre de certains ^lonstres dont le visage approche du visage de la Femme. Il s'y en voit d'autres plus furieux, qui ont la teste cornue et quarrée et à peu près semblable à celle de nos Pédans. Ceux-là ne s'occupent qu'à crier, et ne disent pourtant que ce qu'ils se sont entendu dire les uns aux autres. ,

Le fleuve de V Imagination coule plus doucement ; sa liqueur légère et brillante étincelle de tous costez : il semble à regarder cette eau d'un torrent de bluettes humides qu'elles n'observent en voltigeant aucun ordre certain. Après l'avoir considérée plus attentivement, je pris garde que l'humeur qu'elle rouloit dans sa couche estoit de pur or potable, et son écume de riiuile de talc. Le poisson qu'elle nourrit, ce sont des Remores, des

1) Quant aux trois fleuves, de la Mémoire, de l'Imagination et du Jugement, ils sont tirés directement d'Ovide (Toido). ■ — Quand tu arriveras à un certain lac où tous les sens aboutissent comme cinq ruisseaux, pour se décharger dans trois fleuves..., pense que tu vois la source de ces petits corps de Lucrèce qui enferment la semence des choses ; et que tu la vois dans le Soleil, parce que c'est luy qui anime tout, et (pii distribue au corps toutes ses puissances : ou, si tu veux, contente-toy d imaginer (jue tu vois les Espi-its nager dans les cavitez du cerveau, pour y recevoir l'impression des objets par le moyen des nerfs qui sont destinez au service des sens, et pour la porter en suite aux trois facultcz de l'Ame; que les peuples du Soleil voyent là les véritez dans ces grands canaux, comme dans le puits de Démocrile, et qu'ainsi que ce Philosophe les avoit cachées dans les abysmes pour faire voir qu'elles nous estoient inconnues, de mesme notre Aulbeur les a placc'-os dans un lieu plus élevé, mais plus digne d'elles, pour nous donner à entendre qu'il nous est presrjue impossible d'y atteindre dans celte vie (Préface aux Nouvelles Œuvres, HJ6'2).

Syrènes et des Salemandres ; on y trouve, au lieu de gravier, de ces cailloux dont parle Pline, avec lesquels on devient pesant quand on les touche par l'envers, et léger quand on se les applique par l'endroit*. J'y en remarquay de ces autres encor, dont Gigès* avoit un anneau, qui rendent invisibles ; mais surtout un grand nombre de i)ierres Pliilosophales éclatent parmy son sable. Il y avoit sur les rivages force arbres fruitiers, principalement de ceux que trouva Mahomet en Paradis * ; les branches fourmilloient de Phénix, et j'y remarquay des sauvageons de ce Fruitier* où la Discorde cueillit la pomme qu'elle jetta aux pieds des trois Déesses " ; on avoit enté dessus des greffes du jardin des Hespérides *• Chacun de ces deux larges fleuves se divise en une infinité de bras qui s'entrelassent ; et j'observay que quand un grand ruisseau de la Mémoire en approchoit un plus petit de V Imagination, il éteignoit aussi-tost celuy-là ; mais qu'au contraire, si le ruisseau de Vlma<^ination esloit plus vaste, il tarissoit celuy de la Mémoire. Or comme ces trois fleuves, soit dans leur canal, soit dans leurs bras, cheminent toujours à costé l'un de l'autre, par tout où la Mémoire est forte, l'Imagination diminue ; et celle-cy grossit à mesure que l'autre s'abaisse.

Proche de là coule d'une lenteur incroyable la rivière du Jugement : son canal est profond, son humeur semble froide ; et lors qu'on en répand sur quelque chose, elle sèche au lieu de mouiller. Il croist parmy la vase de son lit des plantes d'Elébore ', dont la racine qui s'étend en longs filamens nettoyé l'eau de sa bouche. Elle nourrit des Serpens, et dessus l'herbe mole qui tapisse ses rivages un million d'Eléphans se reposent ; elle se distribue comme ses deux germaines en une infinité de petits rameaux ; elle grossit en cheminant, et quoy qu'elle gagne toujours pais, elle va et revient éternellement sur soy-mesme.

De l'humeur de ces trois rivières tout le Soleil est arrousé ; elle sert à détremper les atomes brûlans de ceux qui meurent dans ce grand Monde, mais cela mérite bien d'estre traitté plus au long.

La vie des animaux du Soleil est fort longue ; ils ne finissent que de mort naturelle qui n'arrive qu'au bout de sept à huit mille ans, quand pour les continus excès d'esprit où leur tempérament de feu les incline, l'ordre de la matière se brouille ; car aussi-tost que, dans un corps, la Nature sent qu'il faudroit plus de temps à réparer les ruines de son estre qu'à en composer un nouveau, elle aspire à se dissoudre ; si bien que de jour

1) Pline, Hist. nat., Livre XXXVI, chap. XVL — 2) Gygès, roi de Lybie, possédait un anneau qui le rendait invisible. — 3) Ou mieux dans le {jIus élevé des sept Paradis que Mahomet promet aux Croyants. — 4) Arbre à fruit ou fruitier. — 5) La Discorde furieuse de n'avoir pas été priée d'assister aux noces de Thélis et de Pelée, jeta sur la table du festin une pomme d'or sur laquelle elle avait écrit : A la plus belle. Jupiter désigna pour jugçr le berger Paris qui donna la pomme à*Vénus d'où la colère des deux autres Déesses, qui causa de grands malheurs, notamment la guerre de Troye. — 6) Fruits qu'Hercule alla cueillir en tuant le dragon qui les gardait. — 7) Cette plante passait pour très efficace contre les dérangements d'esprit.

en jour on voit non pas pourrir, mais tomber l'animal en particules semblables à de la cendre rouge.

Le trépas n'arrive guères que de cette sorte. Expiré donc qu'il est, ou, pour mieux dire, éteint, les petits corps ignés qui composoient sa substance entrent dans la grosse matière de ce monde allumé, jusqu'à ce que le hazard les ait abreuvez de l'humeur des trois rivières, car alors, devenus mobiles par leur fluidité, afin d'exercer vistement les facultez dont cette eau leur vient d'imprimer l'obscure connoissance, ils s'attachent en longs filets, et par un flux de poincts lumineux s'éguisent en rayons et se répandent aux sphères d'alentour, où ils ne sont pas plutost envelopez, qu'ils arrangent eux-mêmes la matière, autant qu'ils peuvent, dedans la forme propre à exercer toutes les fonctions dont ils ont contracté l'instinct dans l'eau des trois rivières, des cinq fontaines et de l'Estang ; c'est pourquoy ils se laissent attirer aux Plantes pour végéter ; les Plantes se laissent brouter aux Animaux pour sentir, et les Animaux se laissent manger aux Hommes, afin qu'estant passez en leur substance, ils viennent à réparer ces trois facultez de la Mémoire, de Y Imagination et du Jugement, dont les rivières du Soleil leur avoient fait pressentir la puissance.

Or selon que les atomes ont ou plus ou moins trempé dedans l'humeur de ces trois fleuves, ils apportent aux animaux plus ou moins de Mémoire, à.' Imagination ou de Jugement) et selon que, dans les trois fleuves, ils ont plus ou moins contracté de la liqueur des cinq fontaines et de celle du petit Lac, ils leur élabourent des sens plus ou moins parfaits, et produisent des âmes plus ou moins endormies '.

Voicy à peu près ce que nous observâmes touchant la nature de ces trois fleuves. On en rencontre par tout de petites veines écartées çà et là ; mais pour les bras principaux, ils vont droit aboutir à la Province des Philosophes ; aussi nous rentrâmes dans le grand chemin sans nous éloigner du courant que ce qu'il faut pour monter sur la chaussée. Nous vismes toujours les trois grandes rivières qui flottoient à costé de nous ; mais pour les cinq fontaines nous les regardions de haut en bas serpenter dans la prairie. Cette route est fort agréable quoy que solitaire, on y respire un air libre et subtil qui nourrit l'âme et la fait régner sur les passions.

Au bout de cinq ou six journées de chemin, comme nous divertissions nos yeux à considérer le différent et riche aspect des païsages, une voix languissante, comme d'un malade qui gémiroit, parvint à nos oreilles. Nous nous approchâmes du lieu d'où nous jugions qu'elle pouvoit venir, et nous trouvâmes, sur la rive du (\en\e Imagination, un Vieillard tombé à la renverse qui poussoit de grands cris. Les larmes de compassion m'en vinrent aux yeux ; et la pitié que j'eus du mal de ce misérable me convia d'en demander la cause.

1) Cyrano parait croire à la transformation continuelle de la matière, et même partager, jusqu'à un certain point, la théorie de Pythagore {Toldo).

« Cet Homme, me répondit Campanella se tournant vers moy, est un Philosophe réduit à l'agonie : car nous mourons plus d'une fois ; et comme nous ne sommes que des parties de cet Univers, nous changeons de forme pour aller reprendre vie ailleurs ; ce qui n'est point un mal, puis que c'est un chemin pour perfectionner son estre, et pour arriver à un nombre infiny de connoissances. Son infirmité est celle qui fait mourir presque tous les grands Hommes. »

Son discours m'obligea de considérer le malade plus attentivement, et, dès la première œillade, j'apperceus qu'il avoit la teste grosse comme un tonneau, et ouverte par plusieurs endroits.

« Or sus, me dit Campanella, me tirant par le bras, toute l'assistance que nous croirions donner à ce moribond seroit inutile, et ne feroit que l'inquiéter. Passons outre, aussi bien son mal est incurable : l'enflure de sa teste provient d'avoir trop exercé son esprit; car encor que les espèces dont il a reraply les trois organes ou les trois ventricules de son cerveau, soient des images fort petites, elles sont corporelles, et capables, par conséquent, de remplir un grand lieu quand elles sont fort nombreuses'. Or vous sçaurez que ce Philosophe a tellement grossy sa cervelle, à force d'entasser image sur image, que ne les pouvant plus contenir elle s'est éclatée : Cette façon de mourir est celle des grands Génies, et cela s'appelle Crever d'Esprit*.

Nous marchions toujours en parlant ; et les premières choses qui se présentoient à nous, nous fournissoient matière d'entretien< J'eusse pourtant bien voulu sortir des régions opaques du Soleil pour rentrer dans les lumineuses ; car le lecteur sçaura que toutes les contrées n'en sont pas diafanes : il y en a qui sont obscures, comme celles de nostre Monde, et qui, sans la lumière d'un Soleil qu'on apperçoit de là, seroient couvertes de ténèbres. Or, à mesure qu'on entre dans les opaques, on le devient insensiblement ; et de mesme lors qu'on approche des transparentes, on se sent dépoiiiller de cette noire obscurité par la vigoureuse irradiation du climat.

Je me souviens qu'à propos de cette envie dont je brùlois, je deman-

1) « Ce passage se ressent des interminables discussions sur la divisibilité de la matière ; discussions qui cesseront le jour où l'on voudra bien reconnaître que la divisibilité mathématique atteint des intiniments petits d'un ordre quelconque, parce qu'elle opère sur une abstraction, la grandeur mathématique, œuvre de notre intelligence ; tandis que la divisibilité de la matière est un fait limité par la réalité qui nous la révèle. La découverte des dimensions probables de l'électron négatif, deux mille fois plus petit que la molécule d'hydrogène, prouve combien les spéculations sur l'atome nécessairement insécables étaient erronées, par suite de la confusion entre le convenu et le réel qui lui a donné naissance ; c'est pour diminuer ces chances d'erreur que j'ai proposé de limiter le mot vérité à l'expression des phénomènes exactement décrits et d'appeler survérité les liaisons abstraites, comme les nombres, les longueurs, etc., qui n'ont pas d'existence au sens physique du mot » [Juppont). — 2) Cette pointe, sur le mot esprit, pointe dont il est inutile de développer la valeur philosophique et l'intention satirique du meilleur aloi, indique que Cyrano est convaincu da la répercussioQ da psychique sur le physique (Jd).

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day à Campanella si la Province des Philosophes estoit brillante ou ténébreuse :

« Elle est plus ténébreuse que brillante, me répondit-il, car comme nous simpatisons encor beaucoup avec la Terre, nostre païs natal, qui est opaque de sa nature, nous n'avons pas pu nous accommoder dans les régions de ce Globe les plus éclairées. Nous pouvons toutefois, par une vigoureuse contention de la volonté, nous rendre diafanes lors qu'il nous en prend envie ; et mesme la plus grande part des Philosophes ne parlent pas avec la langue ; mais quand ils veulent communiquer leur pensée ils se purgent, par les élans de leur fantaisie, d'une sombre vapeur sous laquelle ordinairement ils tiennent leurs conceptions à couvert; et si-tost qu'ils ont fait redescendre en son siège cette obscurité de rate qui les noircissoit. comme leur corps est alors diafane, on apperçoit à travers leur cerveau ce dont ils se souviennent, ce qu'ils imaginent, ce qu'ils jugent ; et dans leur foye et leur cœur ce qu'ils désirent et ce qu'ils résolvent' ; car quoy que ces petits portraits soient plus imperceptibles qu'aucune chose que nous puissions figurer, nous avons en ce Monde-cy les yeux assez clairs pour distinguer facilement jusqu'aux moindres idées.

» Ainsi quand quelqu'un de nous veut découvrir à son aniy l'affection qu'il luy porte, on apperçoit son cœur élancer des rayons jusque dans sa mémoire sur l'image de celuy qu'il aime ; et quand, au contraire, il veut témoigner son aversion, on voit son cœur darder contre l'image de celuy ({u'il haït, des tourbillons d'étincelles brûlantes, et se retirer tant qu'il peut en arrière : De mesme quand il parle en soy-mesme, on remarque clairement les espèces, c'est-à-rdire les caractères de chaque chose qu'il médite, qui, s'impriraant ou se soulevant, viennent présenter aux yeux de celuy qui regarde, non pas un discours articulé, mais une histoire en tableau de toutes ses pensées. »

1) « Nous vismes un champ fort sec et fort sablonneux où il y avoit des hommes tout nuds qui ii'avoient au corps ny chair ny graisse, et n'estoient couverts que d'une peau transpariînte comme du papier huilé. L'on voyoil au travers de leurs os, leurs veines, leurs nerfs, leurs muscles et leurs intestins, de sorte que l'on eut bien appris l'anatoiiiic à les regarder. L'on voyoil aussi leur cœur à descouvert, et ce qui estoit empreint dedans, comme par exemple à l'un l'on voyoit le visage d'une belle Dame qui estoit sa Maistresse, et à l autre un gros monceau d'argent (ju'il adoroit comme son Dieu. L'on voyoit mesme une figure hyéroglifique des paroles qu'ils alloienl dire depuis leur estomach jusfju'à leur gosier ; et pource qu'ils n'avoient point de cheveux, l'on pouvoil bien apercevoir aussi dans leur cerveau les eslranges fantaisies qu'ils y

mettoient sous diverses images, diversement colorées J'eusse esté bien ayse de

vivre avec des hommes qui ne pouvoient celer ce qu'ils pensoient, quand ils l'eussent di'siré, mais le vieillard me dit que si j'avois veu leurs femmes dont j'aymois mieux le sexe que je ne faisois le masculin, j'eusse bientost hay ce peuple, d'autant qu'elle» n'estoient point de celte humeur de vouloir que l'on pénélrast dans leurs alfaires et qu'ayant le corps diaphane comme leurs maris, elles metloieul robbe dessus robbe pour le cacher, de peur qu'on ne vist leurs bizarres imaginations. Pour contenter ma curiosité il me mena seulement en un fourneau dessous terre où ces gens-là melloienl leurs enfans pour les rendre transparents comme eux, car ils ne l'estoient point dans le ventre de leurs mères... « (C'A. Sorei : Le Berger extravagant, lit>. X, p. 233).

Mon Guide vouloit continuer, mais il en fut détourné par un accident jusqu'à cette heure inouy : Et ce fut que tout à coup nous apperceûmes la Terre se noircir sous nos pas, et le Ciel allumé de rayons s'éteindre sur nos testes, comme si on eût développé entre nous et le Soleil un daiz large de quatre lieues.

Il me seroit malaisé de vous dire ce que nous nous imaginâmes dans cette conjoncture : toutes sortes de terreurs nous vinrent assaillir, jusqu'à celle de la fin du Monde, et nulle de ces terreurs ne nous sembla hors d'apparence ; car de voir la nuit au Soleil ou l'air obscurcy de nuages, c'est un miracle qui n'y arrive point. Ce ne fut pas toutefois encor tout ; incontinent après, un bruit aigre et criard, semblable au son d'une poulie qui tourneroit avec rapidité, vint fraper nos oreilles, et tout au mesme temps nous vismes choir à nos pieds une cage. A peine eut-elle joint le sable qu'elle s'ouvrit pour accoucher d'un Homme et d'une Femme* ; ils traisnoient une anchre qu'ils accrochèrent aux racines d'un roc : En suite dequoy nous les apperceûmes venir à nous. La Femme conduisoit l'Homme et le tirailloit en le menaçant. Quand elle en fut fort près :

« Messieurs, dit-elle d'une voix un peu émeuë, n'est-ce pas icy la Province des Philosophes ? »

Je répondis que non, mais que dans vingt-quatre heures nous espérions y arriver, que ce Vieillard qui me souHroit en sa compagnie estoit un des principaux Officiers de cette Monarchie.

« Puis que vous estes Philosophe, répondit cette Femme, adressant la parole à Campanella, il faut que, sans aller plus loin, je vous décharge icy mon cœur.

» Pour vous raconter donc en peu de mots le subjet qui m'ameine, vous sçaurez que je viens me plaindre d'un assassinat commis en la personne du plus jeune de mes enfans ; ce barbare que je tiens l'a tué deux fois, encor qu'il fût son père. »

Nous restâmes fort embarrassez de ce discours ; c'est pourquoy je voulus sçavoir ce qu'elle entendoit par un enfant tué deux fois.

» Sçachez, répondit cette Femme, qu'en nostre pais il y a parmy les autres statuts d'Amour, une loy qui règle le nombre des baisers auxquels un mary est obligé à sa femme : c'est pourquoy tous les soirs chaque médecin dans son quartier va par toutes les maisons où, après avoir visité le mary et la femme, il les taxe pour cette nuit-là, selon leur santé forte ou faible, à tant ou tant d'embrassemens. Or le mien que voilà avoit esté mis à sept ; cependant piqué de quelques paroles un peu fières que je luy avois dites en nous couchant, il ne m'approcha point tant que nous demeurâmes au lit : Mais Dieu, qui vange la cause des affligez, permit qu'en songe ce misérable, chatouillé par le ressouvenir des baisers qu'il me

1) Ce mode de locomotion est étrange et non pas nouveau. Les chevaux ailés de l'Histoire Véridique sont les montures ordinaires des habitants des mondes décrits par Lucien {Toldo).

retenoit injustemeut, laissa perdre un Homme. Je vous ay dit que son Père l'a tué deux fois, pource que l'empeschant d'estre, il a fait qu'il n'est point, voilà son premier assassinat ; et a fait qu'il n'a point esté, voilà son second : au lieu qu'un meurtrier ordinaire sçait bien que celuy qu'il prive du jour n'est plus, mais il ne sçauroit faire qu'il n'ait point esté. Nos magistrats en auroient fait bonne justice ; mais l'artificieux a dit pour excuse qu'il auroit satisfait au devoir conjugal s'il n'eût appréhendé (me baisant au fort de la colère où je l'avois mis) d'engendrer un Homme furieux.

» Le Sénat, embarassé de cette justilication, nous a ordonné de nous venir présenter aux Philosophes, et plaider devant eux nostre cause. Aussitost que nous eûmes receu l'ordre de partir, nous nous mismes dans une cage pendue au col de ce grand Oiseau que vous voyez, d'où, par le moyen d'une poulie que nous y attachâmes, nous dévalons à terre et nous nous guindons en l'air. Il y a des personnes dans nostre Province establies exprès pour les apprivoiser jeunes et les instruire aux travaux qui nous sont utiles. Ce qui les attrait principalement, contre leur nature féroce, à se rendre disciplinables, c'est qu'à leur faim, qui ne se peut presque assouvir, nous abandonnons les cadavres de toutes les bestes qui meurent. Au reste, quand nous voulons dormir (car à cause des excès d'amour trop continus qui nous affoiblissent nous avons besoin de repos), nous lâchons à la campagne, d'espace en espace, vingt ou trente de ces Oiseaux attachez chacun à une corde qui, prenant l'essor avec leurs grandes aisles, déployent dans le Ciel une nuit plus large que l'horizon. »

J'estois fort attentif à son discours et à considérer tout extasié l'énorme taille de cet Oiseau géant ; mais si-tost que Campanella l'eut un peu regardé :

« Ha ! vrayment, s'écria-t-il, c'est un de ces Monstres à plumes, appeliez Gondurs, qu'on voit dans l'Isle de Mandragore à nostre Monde, et par toute la Zone torride ; ils y couvrent de leurs aisles un arpent de terre : mais comme ces animaux deviennent plus démesurez à proportion que le Soleil qui les a veus naistre est plus échauffé, il ne se peut qu'ils ne soient au Monde du Soleil d'une épouvantable grandeur.

» Toutefois, adjouta-t-il, se tournant vers la Femme, il faut nécessairement que vous acheviez vostre voyage, car c'est à Socrale', auquel on a donné la Surintendance des mœurs, qu'apartient de vous juger. Je vous conjure cependant de nous apprendre de quelle contrée vous estes, parce que comme il n'y a que trois ou quatre ans que je suis arrivé en ce Monde-cy, je n'en connois encor guères la carte. »

— Nous sommes, répondit-elle, du Royaume des Amoureux : ce grand Estât confine d'un costé à la République de Paix, et de l'autre à celle des Justes.

» Au païs d'où je viens, à l'âge de seize ans, on met les Garçons au Noviciat d'Amour ; c'est un Palais fort somptueux, qui contient presque

1) Cyrano, se souvenant d'avoir été gassendisle, proteste contre la condamnation de Socrate, qui fut accusé d'avoir corrompu les mœurs de la jeunesse d'Athènes (P. L.).

le quart de la Cité. Pour les Filles, elles n'y entrent qu'à treize. Ils (ont là, les uns et les autres, leur année de probation pendant laquelle les Garçons ne s'occupent qu'à mériter l'affection des Filles, et les Filles à se rendre dignes de l'amitié des Garçons. Les douze mois expirez, la Faculté de Médecine va visiter en corps ce Séminaire d'Amans ; elle les taste tous l'un après l'autre, jusqu'aux parties de leurs personnes les plus secrètes, les fait coupler à ses yeux ; et puis selon que le masle se rencontre à l'épreuve vigoureux et bien conformé, on luy donne pour Femmes dix, vingt, trente ou quarante Filles de celles qui le chérissoient,pourveu qu'ils s'aiment réciproquement. Le Marié cependant ne peut coucher qu'avec deux à la fois, et il ne luy est pas permis d'en embrasser aucune tandis qu'elle est grosse. Celles qu'on reconnoist stériles ne sont employées qu'à servir ; et des Hommes impuissans se font les esclaves qui se peuvent mesler charnellement avec les brayhaignes '. Au reste, quand une famille a plus d'enfans qu'elle n'en peut nourrir la République les entretient : mais c'est un malheur qui n'arrive guères, pource qu'aussi-tost qu'une femme accouche dans la cité, l'Espargne fournit une somme annuelle pour l'éducation de l'enfant, selon sa qualité, que les Trésoriers d'Estat portent eux-mesmes à certain jour à la maison du Père". Mais si vous voulez en sçavoir davantage entrez dans nostre mannequin, il est assez grand pour quatre. Puis que nous allons mesme route, nous tromperons en causant la longueur du voyage. »

Campanella fut d'avis que nous acceptassions l'offre. J'en fus pareillement fort joyeux pour éviter la lassitude; mais quand je vins pour leur aider à lever l'anchre, je fus bien étonné d'apercevoir qu'au lieu d'un gros câble qui la devoit soutenir, elle n'estoit pendue qu'à un brin de soye aussi délié qu'un cheveu. Je demanday à Campanella comment il se pouvoit faire qu'une masse lourde, comme estoit cette anchre, ne fît point rompre par sa pesanteur une chose si fresle ; et le bon Homme me répondit que cette corde ne se rompoit point, pource qu'ayant esté filée très égale par tout, il n'y avoit point de raison pourquoy elle dût se rompre plutost à un endroit qu'à l'autre. Nous nous entassâmes tous dans le panier et en suite nous nous pouliâmes ' jusqu'au faiste du gozier de l'Oiseau, où nous ne paroissions qu'un grelot qui pendoit à son col. Quand nous fûmes tout contre la poulie nous arrestâmes le câble, où nostre cage estoit pendue, à une des plus légères plumes de son duvet qui pourtant estoit grosse

1) Femmes stériles. — Cyrano nous apporte une des solutions de la question génësique due à sa mentalité libertine. — Tout ce que Cyrano dit ici n'est qu'une amplification avec des changements insignifiants de la Civiias Soiis de Campanella. Cette ville est réglée par Uoh, aidée à son tour par Pon (la Puissance), par Dir (la Sagesse) et par Mor (l'Amour). Le rôle de Mor est de surveiller la génération, etc., etc., (p. 168 et les pp. 181 à 189). — 2) « La ligue contre la dépopulation trouverait toute satisfaction dans une société comme la « Province des Philosophes » dans le Soleil. Heureux pays que celui où le percepteur apporte Targent aux pères chargés d'une nombreuse famille » (Juppont). — 3) Cyrano a fabriqué le verbe poulier qui signifie « élever en l'air un fardeau à l'aide d'une poulie ». (P. L.).

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comme le poulce ; et dès que cette Femme eut fait signe à l'Oiseau de partir, nous nous sentîmes fendre le Ciel d'une rapide violence. Le Condur modéroit ou forçoit son vol, haussoit ou baissoit selon les volontez de sa Maistresse, dont la voix luy servoit de bride. Nous n'eûmes pas volé deux cents lieues que nous apperceumes sur la Terre, à main gauche, une nuit semblable à celle que produisoit dessous luy nostre vivant parassol. Nous demandâmes à l'Étrangère ce qu'elle pensoit que ce fût :

« C'est un autre coupable qui va aussi pour estre jugé à la Province où nous allons ; son Oiseau sans doute est plus fort que le nostre ; ou bien nous nous sommes beaucoup amusez, car il n'est party que depuis moy. »

Je luy demanday de quel crime ce malheureux estoit accusé.

« Il n'est pas simplement accusé, nous répondit-elle ; il est condamné à mourir, parce qu'il est déjà convaincu de ne pas craindre la mort.

— Comment donc, luy dit Campanella, les loix de vostre païs ordonnent de craindre la mort ?

— Ouy, répliqua cette Femme, elles l'ordonnent à tous hormis à ceux qui sont receus au Collège des Sages; car nos magistrats ont éprouvé, par de funestes expériences, que qui ne craint pas de perdre la vie est capable de l'oster à tout le monde. »

Après quelques autres discours qu'attirèrent ceux-cy, Campanella voulut s'enquérir plus au long des mœurs de son païs. Il luy demanda donc quelles estoient les loix et les couslumes du Royaume des Amans ; mais elle s'excusa d'en parler, à cause que n'y estant pas née et ne le connoissant qu'à demy, elle craignoit d'en dire plus ou moins.

« J'arrive, à la vérité, de cette province continua cette Femme, mais je suis, moy et tous mes prédécesseurs, originaire du Royaume de Vérité ; ma Mère y accoucha de moy et n'a point eu d'autre enfant. Elle m'éleva dans le païs jusqu'à l'âge de treize ans, que le Roy, par advis des médecins, luy commanda de me conduire au Royaume des Amans d'où je viens, afin qu'estant élevée dans le Palais d'Amour, une éducation plus joyeuse et plus mole que celle de nostre païs me rendit plus féconde qu'elle. Ma mère m'y transporta et me mit dans cette Maison de Plaisance.

» J'eus bien de la peine auparavant de m'apprivoiser à leurs coustumes : d'abord elles me semblèrent fort rudes ; car, comme vous sçavez, les opinions que nous avons succées avec le lait nous paroissent toujours les plus raisonnables, et je ne faisois encor que d'arriver du Royaume de Vérité, mon païs natal.

» Ce n'est pas que je connusse bien que cette Nation des Amans vivoit avec beaucoup plus de douceur et d'indulgence que la nostre ; car encor que chacun publiât que ma veuë blessoit dangereusement, que mes regards faisoient mourir, et qu'il sortoit de mes yeux de la flamme qui consommoit les cœurs, la bonté cependant de tout le monde, et principalement des jeunes Hommes estoit si grande qu'ils me carressoient, me baisoient, et m'eujbrassoient, au lieu de se vanger du mal que je leur avois fait. J'en-

tray mesme en colère contre moy pour les désordres dont j'estois cause ; et cela fit qu'éraeuë de compassion, je leur découvris un jour la résolution que j'avois prise de ra'enfuir. « Mais, hélas ! comment vous sauver, s'écrièrent-ils tous, se jettant à mon col, et me baisant les mains : Vostre maison de toutes parts est assiégée d'eau ; et le danger paroist si grand qu'indubitablement, sans un miracle, vous et nous serions déjà noyez. »

— Quoy donc, interrompis-je*, la contrée des Amans est-elle sujette aux inondations ?

— Il le faut bien dire, me répliqua-t-elle ; car l'un de mes amoureux (et cet Homme ne m'auroit pas voulu tromper puisqu'il m'aimoit) m'écrivit que du regret de mon départ il venoit de répandre un océan de pleurs. J'en vis un autre qui m'asseura que ses prunelles, depuis trois jours, avoient distillé une source de larmes ; et comme je maudissois pour l'amour d'eux l'heure fatale où ils m'avoient veuë, un de ceux qui se comptoient du nombre de mes esclaves, m'envoya dire que la nuit précédente ses yeux débordez avoient fait un déluge. Je m'allois oster du monde, afin de n'estre plus la cause de tant de malheurs, si le Courrier n'eût adjouté en suite que son Maistre luy avoit donné charge de m'asseurer qu'il n'y avoit rien à craindre, parce que la fournaise de sa poitrine avoit desséché ce déluge. Enfin vous pouvez conjecturer que le Royaume des Amans doit estre bien aquatique, puis qu'entr'eux ce n'est pleurer qu'à-demy, quand il ne sort de dessous leurs paupières que des ruisseaux, des fontaines, et des torrens*.

» J'estois fort en peine dans quelle machine je me sauverois de toutes ces eaux qui m'alloient gagner : mais un mes Amans qu'on appelloit Le Jaloux, me conseilla de m'arracher le cœur, et puis que je m'embarquasse dedans ; qu'au reste je ne devois pas appréhender de n'y pouvoir tenir, puis qu'il y en tenoit tant d'autres ; ny d'aller au fond, parce qu'il estoit trop léger ; que tout ce que j'aurois à craindre seroit l'embrasement, d'autant que la matière d'un tel Vaisseau estoit fort sujette au feu : Que je partisse donc sur la mer de ses larmes, que le bandeau de son amour me serviroit de voile, et que le vent favorable de ses soupirs, malgré la tempeste de ses rivaux, me pousseroit à bon port.

» Je fus long-temps à resver comment je pourrois mettre cette entreprise à exécution. La timidité naturelle de mon sexe m'empeschoit de l'oser: mais enfin l'opinion que j'eus que, si la chose n'estoit possible, un Homme ne seroit pas si fol de la conseiller, et encor moins un Amoureux à son Arajnte, me donna de la hardiesse.

» J'erapoignay un couteau, me fendis la poitrine : déjà mesme avec mes deux mains je fouillois dans la playe, et d'un regard intrépide je choisissois mon cœur pour l'arracher, quand un Homme qui m'aimoit

1) 1662 (Bibl. nat. et ex meis) : interrompit nostre historienne. — 1676 : interrompis-je nostre historienne. — 2) Parodie, ainsi que la suite du récit, de certaines exagérations alors à la mode (?) {Remy de Gouimont). Ne serait-ce pas plutôt la manie des pointes qui engage Cyrano à faire débiter ces niaiseries par son « historienne » ?

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survint. Il m'osta le fer malgré moy, et puis me demanda le motif de cette action qu'il appeloit désespérée. Je luy en fis le conte ; mais je restay bien surprise, quand un quart-d'heure après je sceus qu'il avoit déféré le Jaloux en Justice, Les magistrats néanmoins, quipeut-estre craignirent de donner trop à l'exemple ou à la nouveauté de l'accident, envoyèrent cette cause au Parlement du Royaume des Justes. Là il fut condamné, outre le bannissement perpétuel, d'aller finir ses jours, en qualité d'esclave, sur les terres de la République de Vérité, avec défenses à tous ceux qui descendront de luy, auparavant la quatrième génération, de remettre le pied dans la Province des Amans ; mesme il luy fut enjoint de n'user jamais d'hyperbole sur peine de la vie.

» Je conceus, depuis ce temps-là, beaucoup d'affection pour le jeune Homme qui m'avoit conservée ; et soit à cause de ce bon office, soit à cause de la passion avec laquelle il m'avoit servie, je ne luy refusay point, son noviciat et le mien estant achevez, quand il me demanda pour estre l'une de ses femmes.

» Nous avons toujours bien vescu ensemble, et nous vivrions bien encor, sans qu'il a tué, comme je vous ay dit, un de mes enfans par deux fois, dont je m'en vas implorer vengeance au Royaume des Philosophes. »

Nous estions, Gampanella et moy, fort étonnez du grand silence de cet Homme ; c'est pour quoy je taschay de le consoler, jugeant bien qu'une si profonde taciturnité estoit fille d'une douleur très profonde, mais sa Femme m'en empescha.

« Ce n'est pas l'excès de sa tristesse qui luy ferme la bouche, ce sont nos loix qui défendent à tout criminel, cité en justice, de parler que devant les juges. »

Pendant cet entretien, l'Oiseau avançoit toujours païs, comme je fus tout étonné que j'entendis Gampanella, d'un visage plein de joye et de transport, s'écrier :

« Soyez le très-bien venu, le plus cher de tous mes amis ; allons, Messieurs, allons, continua ce bon Homme, au devant de monsieur des Cartes ; descendons, le voilà qui arrive, il n'est qu'à trois lieues d'icy. »

Pour moy, je demeuray fort surpris de cette saillie, car je ne pouvois comprendre comment il avoit pu sçavoir l'arrivée d'une personne de qui nous n'avions point reçeu de nouvelles.

« Asseurément, luy dis-je, vous venez de le voir en songe.

— Si vous appeliez songe, dit-il, ce que vostre âme peut voir avec autant de certitude que vos yeux le jour quand il luit, je le confesse.

— Mais, m'écriai-je, n'est-ce pas une resverie de croire que M. des Cartes, que vous n'avez point veu depuis vostre sortie du Monde de la Terre, est à trois lieues d'icy parce que vous vous Testes imaginé ? »

Je proférois la dernière sillabe comme nous vijnies arriver des Cartes. Aussi-tost Gampanella courut l'embrasser. Ils se parlèrent long-temps, mais je ne pus estre attentif à ce qu'ils se dirent réciproquement d'obli-

géant, tant je brûlois d'apprendre de Campanella son secret pour deviner Ce Philosophe, qui lent ma passion sur mon visage, en fit le conte à son amy et le pria de trouver bon qu'il me contentât. M. des Cartes riposta d'un souris, et mon sçavant Précepteur discourut de cette sorte :

« Il s'exale de tous les corps des espèces, c'est-à-dire des images corporelles qui voltigent en l'air. Or ces images conservent toujours malgré leur agitation, la figure, la couleur et toutes les autres proportions de l'objet dont elles parlent ; mais comme elles sont très-subtiles et trèsdéliées, elles passent au travers nos organes sans y causer aucune sensation ; elles vont jusqu'à l'âme, où elles s'impriment à cause de la délicatesse de sa substance, et luy font ainsy voir des choses très éloignées que les sens ne peuvent apercevoir : ce qui arrive icy ordinairement, où l'esprit n'est point engagé dans un corps formé de matière grossière comme dans ton Monde. Nous te dirons comment cela se fait, lors que nous aurons eu le loisir de satisfaire pleinement l'ardeur que nous avons mutuellement de nous entretenir ; car, asseurément, tu mérite bien qu'on ait pour toy la dernière complaisance *. »

1) La seconde partie de L'Autre Monde : Les Estais et Empires du Soleil parait inachevée, mais il est probable que Cyrano en est resté là volontairement. P. Brun a vu dans le combat de la Salamandre et de la Rémora Yllistoire de l'Etincelle qu'on considérait perdue. — Suivant M. Toldo, Cyrano a interrompu brusquement son utopie, de même que le Baldus de Folengo et l'œuvre de Rabelais.

Préface v

La famille de Cyrano de Bergerac xvii

La vie de Savinien Cyrano de Bergerac (1619-1655). xxi

L Le mariage d'Abel de Cyrano, ses enfants, p. xxiii. — IL La naissance de Savinien, son enfance, ses humanités, p. XXVII. — III. Savinien adolescent ; comment il vit à Paris ; il s'engage dans l'armée royale ; son frère aîné Denys se destine à la prêtrise (2 mars 1639) ; Cyrano blessé au siège de Mouzon (juin 1639) et à celui d'Arras (août 1640), p. xxx. — IV. Cyrano au collège de Lisieux ; il s'introduit chez Gassendi pour y suivre ses leçons ; l'amitié qu'il porte à Tristan L'Hermite ; il se perfectionne dans l'art de l'escrime et de la danse (1641), p. XXXV. — V. Cyrano protège Lignières contre ses ennemis ; autres exploits peut-être imaginaires : il embroche le Singe de Brioché et interdit la scène pendant un mois au comédien Montfleury (1642-1644), p. xxxviii. — VI. La maladie de Cyrano (1645), p. xlii. — VII. Cyrano dans la misère ; ses idées sur l'autorité paternelle ; ses projets littéraires ; Le Grand Sélim, de Le Vayer de Boutigny ; son Pédant joué, L'Autre Monde, ses Lettres, p. xlv. — VIII. La maladie du père de Cyrano ; son testament, p. li. — IX. Après la mort de M. de Mauvières, p. lvii. — X. Séparation des deux frères; Cyrano lit L'Homme dans la Lune, de Godwin ; son Epitre en prose pour Le Jugement de Paris, de Dassoucy ; rupture de Cyrano et d'Abel II avec les Exécuteurs testamentaires de leur père, p, Lxii. — XL La Fronde : Cyrano compose des mazarinades. Le Ministre d'Etat flambé ; les Lettres de Consolation à Madame de Rohan et à Madame de Chastillon ; Le Gazeticr désintéressé ; La Sybille moderne ; Le Conseiller fidèle ; La Remonstrance des Trois Estats (février-mars 1649), p. lxix. — XII. Les Exécuteurs testamentaires d'Abel de Cyrano rendent leurs comptes; mariage d'Abel II de Cyrano (l" juillet 1649), p. Lxxv. — XIII. Royer de Prades et L'Autre Monde ; les couplets libertins de Cyrano; L'Ovide en belle humeur, de Das- ■

soucy, p. Lxxix. — XIV. Les Œuvres poétiques de Royer de Prades ; rupture de Cyrano avec Dassoucy et Scarron ; Cyrano aux gages de Mazarin : sa Lettre contre les Frondeurs ; nouvelles attaques contre Scarron, p. lxxxii. — XV. Cyrano entre au service du duc d'Arpajon ; La Mort d'Agrippine ; les Œuvres Diverses ; Le Pédant Joué ; sa maladie (la syphilis méningée), sa fin chrétienne ; il est inhumé dans l'église de Sannois (Seineet-Oise) ; Cyrano jugé par Dassoucy, p. lxxxvii.

Histoire posthume de Cyrano de Bergerac xcvii

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