‹ Les œuvres libertines. Précédées d'une notice biographiqueChapitre 151 sur 155 · HISTOIRE DES OISEAUX · texte numérisé non relu

HISTOIRE DES OISEAUX

Je commençois de m'endormir à l'ombre, comme j'apperceus en l'air un oiseau merveilleux qui planoit sur ma teste; il se soutenoit d'un mouvement si léger et si imperceptible, que je doutay plusieurs fois si ce n'estoit point encor un petit Univers balancé par son propre centre. II descendit pourtant peu à peu, et arriva enfin si proche de moy que mes yeux soulagez furent tous pleins de son image. Sa queue paroissoit verte, son estomach d'azur émaillé, ses ailes incarnates, et sa teste de pourpre faisoit briller en s'agitant une couronne d'or, dont les rayons jaillissoient de ses yeux. Il fut long-temps à voler dans la nuë, et je me tenois tellement collé à tout ce qu'il devenoit, que mon âme s'estant toute repliée et comme racourcie à la seule opération de voir, elle n'atteignit presque pas jusqu'à celle d'ouïr, pour me faire entendre que l'oiseau parloit en chantant.

Ainsi peu à peu débandé de mon extase, je remarquay distinctement les sillabes, les mots, et le discours qu'il articula.

Voicy donc, au mieux qu'il m'en souvient, les termes dont il arrangea le tissu de sa chanson :

1) Voici une variante qui se Ht dans certains exemplaires de l'édition originale de 1662 : arbres, dont la gaillarde et verte fraischeur exprimoit la jeunesse ; mais, comme déjà tout amoly par les charmes du lieu, je commençois de m'endormir à l'ombre (Expl. Bibl. nat., et éd. de 1699. — Le texte que nous avons reproduit est celui de mon expl. de 1662 et des éditions de 1670, 1681, 1709. — 2) C'est évidemment à Aristophane, à la Ncphélécocugie de Pierre Le Loyer que Cyrano est redevable de la description du Royaume des Oiseaux, sans oublier l'ile des Oiseaux du V* livre de Pantagruel où les oiseaux mangent, boivent, disputent et jugent comme des hommes (Toldo).

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« Vous estes étranger, siffla l'oiseau fort agréablement, et naquîtes dans un Monde d'où je suis originaire. Or cette propension secrette dont nous sommes émeus pour nos compatriotes est l'instinct qui me pousse à vouloir que vous sçachiez ma vie.

» Je voy vostre esprit tendu à comprendre comment il est possible que je m'explique à vous d'un discours suivy, veu qu'encor que les oiseaux contrefassent vostre parole, ils ne la conçoivent pas ; mais aussi quand vous contrefaites l'aboy d'un chien, ou le chant d'un rossignol, vous ne concevez pas non plus ce que le chien ou le rossignol ont voulu dire. Tirez donc conséquence de là que ny les oiseaux ny les hommes ne sont pas, pour cela, inoins raisonnables.

» Cependant, de mesme qu'entre vous autres, il s'en est trouvé de si éclairez qu'ils ont entendu et parlé nostre langue comme Apollonius Tianeus, Anaximander, Esope', et plusieurs dont je vous tais les noms, pour ce qu'ils ne sont jamais venus à vostre connoissance ; de mesme parmy nous il s'en trouve qui entendent et parlent la vostre. Quelquesuns à la vérité ne sçavent que celle d'une nation. Mais tout ainsi qu'il se rencontre des oiseaux qui ne disent mot, quelques-uns qui gazouillent, d'autres qui parlent, il s'en rencontre encor de plus parfaits qui sçavent user de toute sorte d'idiomes ; quant à moy j'ay l'honneur d'estre de ce petit nombre.

» Au reste, vous sçaurez qu'en quelque Monde que ce soit. Nature a imprimé aux oiseaux une secrette envie de voler jusqu'icy, et peut-estre que cette émotion de nostre volonté est ce qui nous a fait croistre des ailes, comme les femmes grosses produisent sur leurs enfans la figure des choses qu'elles ont désirées ; ou plutost comme ceux qui, passionnant de sçavoir nager, ont esté veus tout endormis se plonger au courant des fleuves, et franchir, avec plus d'adresse qu'un expérimenté nageur, des hazards qu'estant éveillez ils n'eussent osé seulement regarder ; ou comme ce fils du roy Crésus*, à qui un véhément désir de parler pour garentir son Père enseigna tout d'un coup une langue ; ou bref comme cet Ancien qui pressé de son ennemy, et surpris sans armes, sentit croistre sur son front des cornes de taureau, par le désir qu'une fureur semblable à celle de cet animal luy en inspira.

» Quand donc les oiseaux sont arrivez au Soleil, ils vont rejoindre la République de leur espèce. Je voy bien que vous estes gros" d'apprendre qui je suis. C'est moy que, parmy vous, on appelle Phénix : dans chaque

1) Apollonius de Tyanes, philosophe, pythagoricien, passait pour magicien ; il mourut à la fin du premier siècle de l'ère chrétienne. — Anaximundre, philosophe ionien, disciple et successeur de Thaïes, vivait au sixième siècle avant Jésus-Christ. — Esope le fahuliste, contemporain d'Anaximandre. — 2) Crésus, ^dernier roi de Lydie (\l' siècle avant Jésus-Christ), à la jjrise de Sardes que Cyrus assiégeait, eût été tué par un soldat persan qui ne le connaissait pas, si son fils, qui était muet jusqu'alors, ne se fût écrié par un effort merveilleux de la nature : « Arrête, soldat» épargne mon père ! » (/*. L.). — 3) Impatient, avide.

Monde il n'y en a qu'un à la fois, lequel y habite durant l'espace de cent ans ; car au bout d'un siècle, quand sur quelque montagne d'Arabie il s'est déchargé d'un gros œuf au milieu des charbons de son bûcher, dont il a trié la matière de rameaux d'alocs, de canelle et d'encens, il prend son essor et dresse sa volée au Soleil, comme la patrie oià son cœur a longtemps aspiré. Il a bien fait auparavant tous ses eiïorts pour ce voyage ; mais la pesanteur de son œuf, dont les coques sont si épaisses qu'il faut un siècle à le couver, retardoit toujours l'entreprise.

» Je me doute bien que vous aurez de la peine à concevoir cette miraculeuse production ; c'est pourquoy je veux vous l'expliquer. Le Phénix est hermaphrodite, mais, entre les hermaphrodites, c'est encor un autre Phénix tout extraordinaire, car... »

Il resta un demy-quart d'heure sans parler, et puis il adjousta :

« Je voy bien que vous soupçonnez de fausseté ce que je vous viens d'apprendre ; mais si je ne dis vray, je veux jamais n'aborder vostre Globe, qu'un Aigle ne fonde sur moy. »

Il demeura encor quelque temps à se balancer dans le Ciel, et puis il s'envola.

L'admiration qu'il m'avoit causée par son récit me donna la curiosité de le suivre ; et parce qu'il fendoit le vague des Cieux d'un essor non précipité, je le conduisis de la veuë et du marcher assez facilement.

Environ au bout de cinquante lieues, je me trouvay dans un pais si plein d'oiseaux que leur nombre égaloit presque celuy des feuilles qui les couvroient. Ce qui me surprit davantage fut que ces oiseaux, au lieu de s'effaroucher à ma rencontre, volligeoient à l'entour de moy ; l'un sifQoit à mes oreilles; l'autre faisoit la roue sur ma teste; bref, après que leurs petites gambades eurent occupé mon attention fort long-temps, tout à coup je sentis mes bras chargez de plus d'un million de toutes sortes d'espèces, qui pesoient dessus si lourdement que je ne les pouvois remuer.

Ils me tinrent en cet estât jusqu'à ce que je vis arriver quatre grands Aigles, dont les uns, m'ayant de leurs serres accolé par les jambes, les deux autres par les bras, m'enlevèrent fort haut.

Je reraarquay parmy la foule une Pie, qui tantost deçà, tantost delà, voloit et revoloit avec beaucoup d'empressement; et j'entendis qu'elle me cria que je ne me défendisse point, à cause que ses compagnons tenoient déjà conseil de me crever les yeux. Cet avertissement empescha toute la résistance que j'aurois pu faire; de sorte que ces Aigles m'emportèrent à plus de mille lieues de là dans un grand bois, qui estoit (à ce que me dit ma Pie) la ville où leur Roy faisoit sa résidance.

La première chose qu'ils firent fut de me jetter en prison dans le tronc creusé d'un grand chesne, et quantité des plus robustes se perchèrent sur les branches, où ils exercèrent les fonctions d'une compagnie de soldats sous les armes.

Environ au bout de vingt-quatre heures, il en entra d'autres en garde

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qui relevèrent ceux-cy. Cependant que j'attendois avec beaucoup de mélancolie ce qu'il plairoit à la Fortune d'ordonner de mes désastres, ma charitable Pie m'apprenoit tout ce qui se passoit.

Entr' autres choses, il me souvient qu'elle m'avertit que la populace des oiseaux avoit fort crié de ce qu'on me gardoit si long-temps sans me dévorer; qu'ils avoient remontré que j'araaigrirois tellement qu'on ne trouveroit plus sur moy que des os à ronger.

La rumeur pensa s'échauffer en sédition ; car ma Pie s'estant émancipée de représenter que c'estoit un procédé barbare de faire ainsi mourir, sans connoissance de cause, un animal qui approchoit en quelque sorte de leur raisonnement, ils la pensèrent mettre en pièces, alléguant que cela seroit bien ridicule de croire qu'un animal tout nu, que la Nature mesme en mettant au jour ne s'estoitpas souciée de fournir des choses nécessaires à le conserver, fut comme eux capable de raison :

« Encor, adjoustoient-ils, si c'estoit un animal qui approchast un peu davantage de nostre figure, mais justement le plus dissemblable et le plus affreux ; enfin une beste chauve, un oiseau plumé, une chimère amassée de toutes sortes de natures, et qui fait peur à toutes : L'Homme, dis-je, si sot et si vain, qu'il se persuade que nous n'avons esté faits que pour luy ' ; l'Homme qui, avec son âme si clairvoyante, ne sçauroit distinguer le sucre d'avec l'arsenic, et qui avalera de la ciguë que son beau jugement luy auroit fait prendre pour du persil ; l'Homme qui soutient qu'on ne raisonne que par le rapport des sens, et qui cependant a les sens les plus foibles, les plus tardifs et les plus faux d'entre toutes les Créatures ; l'Homme enfin que la Nature, pour faire de tout, a créé comme les Monstres, mais en qui pourtant elle a infus l'ambition de commander à tous les animaux et de les exterminer*. »

Voilà ce que disoient les plus sages ; pour la commune', elle crioit que cela estoit horrible de croire qu'une beste qui n'avoit pas le visage fait comme eux eut de la raison.

« Hé quoy, murmuroient-ils l'un à l'autre, il n'a ny bec, ny plumes, ny griffes, et son âme seroit spirituelle ? 0 Dieux I quelle impertinence ! * »

La compassion qu'eurent de moy les plus généreux n'empescha point

1) Voir p. 14, note 2, et p. 08, note 1. — 2) « Au point de vue moral, l'homme d'après les oiseaux est le plus méchant de tous les êtres. Ce sont là des maximes répétées bien souvent dons la littérature grecque. Que l'on se souvienne des compagnons d'Ulysse transformés par Circé en bêles et refusant de reprendre leur première forme; et qu'on se souvienne aussi du Dialogue de Lucien où le Coq, c'est-à-dire Pythagore, soutient les mômes idées. Dans celle république le mol Homme est l'injure la plus grave dont on puisse gratifier son prochain. « Il me semble, dil la perdrix Guillemctte, que nous mériterions d'eslrc nés hommes, c'est-à-dire dégradés de la raison et de l'immortalité... » {Toldo). — 3) C'est un vieux mot qui se disait de la masse du peuple réuni. — 4) Bergerac se moque ici des sophisnies de la scolastique, de ses crédulités naïves, de ses argumens sans valeur el répond finement à ceux qui refusent aux animaux fa facuflé d'effectuer des opérations inteffectueftes... Celle satire, dont il varie les formes i)ar de nombreux à propos tout aussi spirituels, est plus explicite que de longues dissertations » [Juppont).

qu'on n'instruisit mon procez criminel : on en dressa toutes les écritures dessus l'écorce d'un cyprès, et puis au bout de quelques jours je fus porté au Tribunal des Oiseaux. Il n'y avoit pour advocats, pour conseillers et pour juges à la séance, que des Pies, des Geais et des Estourneaux ; encor n'avoit-on choisi que ceux qui entendoient ma langue.

Au lieu de m'interroger sur la sellette, on me mit à califourchon sur un chicot de bois pourry, d'où celuy qui présidoit à l'auditoire, après avoir claqué du bec deux ou trois coups, et secoué majestueusement ses plumes, me demanda d'où j'estois, de quelle nation et de quelle espèce ? Ma charitable Pie m'avoit donné auparavant quelques instructions qui me furent très salutaires, et entr'autres que je me gardasse bien d'avouer que je fusse Homme. Je répondis donc que j'estois de ce petit Monde qu'on appelloit la Terre, dont le Phénix et quelques autres que je voyois dans l'assemblée pouvoient leur avoir parlé, que le climat qui m'avoit veu naistre estoit assis sous la zone tempérée du pôle arctique, dans une extrémité de l'Europe qu'on nommoit la France : Et quant à ce qui concernoit mon espèce, que je n'estois point Homme comme ils se le figuroient mais Singe; que des hommes m'avoient enlevé au berceau fort jeune et nourry parmi eux ; que leur mauvaise éducation m'avoit ainsi rendu la peau délicate ; qu'ils m'avoient fait oublier ma langue naturelle, et instruit à la leur ; que pour complaire à ces animaux farouches, je m'estois accoustumé à ne marcher que sur deux pieds ; et qu'enfin comme on tombe plus facilement qu'on ne monte d'espèce, l'opinion, la coustume et la nourriture de ces bestes immondes avoient tant de pouvoir sur moy, qu'à peine mes parens, qui sont Singes d'honneur, me pourroient eux-raesmes reconnoistre. J'adjoustay, pour ma justification, qu'ils me fissent visiter par des experts, et qu'en cas que je fusse trouvé Homme, je me soûmettois à estre anéanty comme un Monstre. »

— Messieurs, s'écria une Arondelle de l'assemblée dès que j'eus cessé de parler, je le tiens convaincu : vous n'avez pas oublié qu'il vient de dire que le païs qui l'avoit veu naistre estoit la France ; mais vous sçavez qu'en France les Singes n'engendrent point : après cela jugez s'il est ce qu'il se vante d'estre. »

Je répondis à mon accusatrice que j'avois esté enlevé si jeune du sein de mes parens et transporté en France, qu'à bon droict je pouvois appeler mon païs natal celuy duquel je me souvenois le plus loin.

Cette raison, quoy que spécieuse, n'estoit pas suffisante ; mais la pluspart, ravis d'entendre que je n'estois pas Homme, furent bien aises de le croire ; car ceux qui n'en avoient jamais veu ne pouvoient se persuader qu'un Homme ne fut bien plus horrible que je ne leur paroissois ; et les plus sensez adjoustoient que l'Homme estoit quelque chose de si abominable, qu'il estoit utile qu'on crut que ce n'estoit qu'un estre imaginaire.

De ravissement tout l'auditoire en bâtit des ailes, et sur l'heure on me mit pour m'exarainer au pouvoir des Syndics, à la charge de me représen-

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