LA VIE DE CYRANO DE BERGERAC XXXI
surtout en se réservant, suivant les circonstances, de varier un peu la monotonie de son prénom et du « de » qui l'accompagnait ; c'est là l'origine de ses diverses signatures : Alcjcandre de Cyrano Bergerac, Hercule de Bergerac, de Bergerac tout court, de Bergerac Cyrano, de Cifrano de Bergerac, Savinien de Cyrano, en harmonie, d'ailleurs, avec la tête du personnage : « ses yeux se perdaient sous ses sourcils, et son nez large par sa tige et recourbé » copiait, dit Dassoucy, « celui de ces babillards jaunes et verds qu'on apporte de l'Amérique » (i). A la rhétorique près, disons simplement que Cyrano de Bergerac, ou Cyrano, comme nous l'appellerons désormais, était doté d'un gigantesque nez de perroquet destiné à le distinguer du commun des mortels. Cette perfection — ou cette disgrâce de la nature, suivant les goûts — avait développé chez lui une susceptibilité excessive servie par un merveilleux courage.
En face d'un père aigri et mécontent, Cyrano oublia promptement le chemin de la maison paternelle. Bientôt on le compta au nombre des goinfres et des bons buveurs des meilleurs cabarets, il se livra avec eux à des plaisanteries d'un goût douteux, suites ordinaires de libations prolongées outre mesure. En parlant comme Tallemant (2), disons qu'il fît « un peu le fou et qu'il brûla plus d'un auvent de savetier ». Il contracta aussi la déplorable habitude du jeu. Ce genre d'existence ne pouvait indéfiniment continuer, d'autant qu'Abel de Cyrano devenait tout à fait sourd aux demandes de fonds réitérées de son fils. L'impécuniosité décida notre jeune libertin à s'engager, avec son ami Le Bret, en qualité de cadet et de volontaire, dans la Compagnie des Gardes commandée par M. de Carbon de Casteljaloux (3). Cyrano élargissait ainsi son champ de bataille.
Abel de Cyrano fut d'autant plus satisfait de la résolution
(1) Combat de Cirano de Bergerac avec le Singe de Brioche au bout du Pont- Neuf, 1704. Cette pièce est attribuée à Dassoucy ; nous en donnons plus loin de larges extraits.
(2) Historiette de Gaston d'Orléans : « Gaston a fait un peu le fou eu sa jeunesse, et la nuit il a brûlé plus d'un auvent de savetier. »
(3) M. Carbon de Casteljaloux devait être un triple gascon, comme seigneur de Casteljaloux de Geloux, petite ville de Guyenne, située à trois lieues de la Garonne, et fameuse par une vieille tour au sujet de laquelle les habitants faisaient bien des contes pour expliquer l'origine du nom de leur ville. Il avait été d'abord capitaine au régiment de Saint-Aignan et commandait le château de Bomiers en Berry. (P. L.)