LA VIE DE CYRANO DE BERGERAC XXXV
IV. — CYRANO AU COLLÈGE DE LlSlfeuX. —IL S INTRODUIT CHEZ GASSENDI POUR Y SUIVRE SES LEÇONS. — L'AMITIÉ QU'IL PORTE A TRISTAN L'HERMITE. — IL SE PERFECTIONNE DANS L'ART DE L'ESCRIME ET DE LA DANSE (1641).
Les incommodités inséparables de deux grandes blessures relativement récentes, ou une cause morale, peut-être un amour déçu, influencent un instant la mentalité du brillant soldat. Désertant La Croix de Lorraine^ Cyrano entend se livrer à des spéculations métaphysiques. Pour y préluder, il prend pension au collège de Lisieux (i); était-ce pour y suivre des cours? Etait-ce pour pouvoir y méditer à son aise? Etait-ce tout simplement comme répétiteur ou surveillant? Dieu seul le sait. L'illustre Gassendi, quittant sa chère Provence en mars 1641, descendait chez le cynique François Luillier (2), conseiller au Parlement de Metz, afin d'y compléter l'instruction du fils naturel de son vieil ami : le jeune Claude-Emmanuel Luillier de La Chapelle, si connu sous le nom de Chapelle, qui sera légitimé seulement le 3 janvier 1642 (3). Ce bel adolescent, admirablement doué, sortait à peine du collège de
(1) Ce collège fut fondé en 1336, par Guy d'Harcourt, évèque de Lisieux, pour entretenir vingt-quatre pauvres écoliers de son diocèse. Plus tard, Guillaume d'Estouteville, évèque de Lisieux, de concert avec ses frères Colard d'EstoutevilIe, seigneur de Torchi, et Estout d'Estouteville, abbé de Fécamp, fonda un autre collège, auquel il réunit et incorpora le premier, en décembre 1414. Le nouvel établissement fut placé sous le patronage de saint Sébastien. Un arrêt du Parlement lui accorda le nom de collège de Torchi, dit de Lisieux. La fondation était pour vingt-quatre théologiens et vingt-quatre artiens ; mais la diminution des revenus obligea de diminuer quelque temps le nombre des boursiers. La nomination des bourses appartenait conjointement à l'évéque de Lisieux et à l'abbé de Fécamp, qui prenaient le titre de supérieurs. Quant au principal, il était élu par les boursiers théologiens qui le choisissaient alternativement de Lisieux et du pays de Caux. Ce collège était un des dix de lUniversité connus sous le nom de collèges de plein exercice, c'est-à-dire embrassant un cours complet et suivi d'études, depuis la classe de sixième jusqu'à celle de philosophie inclusivement.
(2) Gassendi, dit M. Mesnard, était dans un commerce étroit d'amitié avec ce maître des comptes, bien avant la naissance de Chapelle. Luillier fut son compagnon de voyage dans les Pays-Bas et plusieurs fois son hôte à Paris, en 1624 et 1G41. — Luillier, dit Tallemant, ressemblait à Rabelais comme deux gouttes d'eau, et il en avait tout l'esprit. C'était un cynique, il disait : « Ne me venez pas voir un tel jour,
c'est mon jour de b Il y mena son fils et lui fit perdre son p en sa présence ».
Ajoutons que cet intime de Des Barreaux avait de qui tenir : Jérôme Luillier, son père, s'il fut un grand magistrat, n'en avait pas moins été un des hommes les plus débauchés de son temps.
(3) Chapelle, né en 1626, fils adultérin de François Luillier et de Marie Chanut, sœur de Pierre Chanut qui fut ambassadeur de France en Suède. En 1642, au moment de la légitimation du jeune Chapelle, Marie Chanut était la femme — séparée peut-