LA VIE DE CYRANO DE BERGERAC XXXIX
Un des amis de Cyrano, le poète François Payot de Lignières, à qui les épigrammes coûtaient moins qu'une bonne action, eut l'imprudence de s'attaquer à un grand Seigneur peu endurant, qui se projnit de lui faire couper les oreilles. L'exécution de ce châtiment devait avoir lieu en plein jour et en 'pleine rue. Lignières alla se cacher chez Cyrano et y resta jusqu'au soir. On vint lui dire, sur le tard, qu'une bande de gens armés l'attendaient en guet-apens, près des fossés de la porte de Nesle, car il devait passer par cette porte pour retourner chez lui au faubourg Saint-Germain. Lignières se mit à trembler et crut toucher à sa dernière heure. « Prends une lanterne, lui dit Cyrano, et marche derrière moi ; je veux t'aider moi-même à faire la couverture de ton lit! » Lignières obéit à contre-cœur. Cyrano invita les personnes qui avaient soupe avec eux à le suivre, pour être témoins de ce qui allait se passer. Il y avait là MM. de Bourgogne et de Cuigy, ofliciers du régiment de Conti; ils savaient ce dont Cyrano était capable, mais ils l'accompagnèrent à distance pour lui prêter main-forte au besoin. Cyrano ne balança pas à se jeter au milieu des assassins ; il en tua deux, en blessa sept et mit en fuite les autres (1).
Cette prouesse eut un tel retentissement que le maréchal de Gassion offrit sa protection à Cyrano ; on ignore à quel mobile a obéi ce dernier en la refusant.
L'aventure du singe Fagotin, dépourvue de cette grandeur tragique, mettrait en pleine lumière son irascibilité, due à ce qu'il se croyait ridicule et non sans raison :
« Cyrano galopait de son pied sur le Pont-Xeuf ; il s'arrêta net devant le logis de Brioché (2). Une troupe de gens du i-égiment de l'arc-enciel (3j, attendant que les machines briochiques fussent prêtes à donner le divertissement à l'honorable compagnie, agaçoient le singe Fagotin. Ce singe étoit gros ainsi qu'un pâté d'Amiens, grand comme un petit homme, bouffon en diable. Brioché l'avoit coëffé d'un vieux vigogne, dont un plumet cachoit les trous, les fissures, la gomme et la colle ; il lui avoit ceint
(1) P. Lacroix, d'après Le Bret.
(2) Jean Brioché, ou Briocci, avait établi son théâtre de marionnettes à l'exlréniilé nord de la rue Guénégaud, en face d'une petite tour en encorbellement sur la Seine, qu'on appelait le Château Gaillard. Ce théâtre existait encore en 1677, puisque Boilcau eu fait mention dans sa vu* épitre, publiée cette année-là; :nais alors François Brioché avait succédé à son père, qui s était retiré ou qui était mort. (P. L.). — Le C/iasleau Gaillard fait l'objet de la strophe L du poème de Claude Le Petit : Paris Ridicule, où elle a pour titre, dans l'édition de 1672 : Les Marionettes, dit le Chasteau Gaillard.
(3) C'est-à-dire la foule des laquais aux livrées de toutes couleurs.