‹ Les œuvres libertines. Précédées d'une notice biographiqueChapitre 41 sur 155 · XLVI LA VIE DE CYRANO DE BERGERAC · texte numérisé non relu

XLVI LA VIE DE CYRANO DE BERGERAC

» — // est vrai ; mais aussi tous ceux qui ont introduit des lois ont été des vieillards qui craignaient que les jeunes ne les dépossédassent justement de Vautorité qu'ils avaient extorquée et ont fait comme les législateurs aux fausses religions un mystère de ce qu'ils n'ont pu prouver.

» — Oui. Mais, direz-vous, ce vieillard est mon père et le ciel me promet une longue vie, si je l'honore .

y, — Si votre père, ô mon fils ! ne vous ordonne rien de contraire aux inspirations du Très-Haut, je vous l'avoue. Autrement, marchez sur le ventre du père qui vous engendra ! trépignez sur le sein de la mère qui vous conçut ! car de vous imaginer que ce lâche respect que des parents vicieux ont arraché de votre faiblesse soit tellement agréable au ciel qu'il en allonge pour cela vos fusées, je n'y vois guère d'apparence. Quoi ! ce coup de chapeau dont vous chatouillez et nourrissez la superbe de votre père crève-t-il un abcès que vous avez dans le côté ? répare-t-il votre humide radical ? fait-il la cure d'une estocade à travers votre estomac,? Si cela est, les médecins ont grand tort au lieu des potions infernales dont ils empestent la vie des hommes, qu'ils n'ordonnent pour la petite vérole trois révérences à jeun, quatre « grand merci » après dîner et douze « bonsoir mon père et ma mère », avant que de s'endormir (1). »

Dans l'impossibilité physique et matérielle, faute de ressources régulières, de continuer sa bonne existence épicurienne de jadis, Cyrano se replie sur lui-même ; ce que sa bourse vide lui interdit, ce que son bras ne peut plus faire, son cerveau le fera. Il se distinguera sur un autre terrain et sur celui-là il acquerra l'immortalité. Cet athée croit à la gloire, il rêve dans le domaine littéraire d'égaler ou de surpasser ceux qui l'ont précédé : auteur comique et dramatique, il éclipsera Mairet et Corneille ; épistolier, Balzac ; physicien, Mersenne ; enfin, il léguera à la postérité son testament intellectuel. On le verra apôtre de la raison, éloulTant les préjugés, renouvelant la morale, annonçant les conquêtes de la science. Cette œuvre, à la fois philosophique et scientifique, nouvelle utopie à la manière de Thomas Morus et de Campanella, sera conçue sur un plan moins rigide et plus vaste. Avant de la composer, Cyrano notera avec soin toutes les échappées originales émises sur l'avenir par ses contemporains ; pas un instant il ne se préoccupera de la possibilité de leur réalisation. Il entend anticiper dans la chimère sur les destinées de l'humanité.

Le cadre dans lequel il placera ses « imaginations » et celles

(1) L'Autre Monde, Ms. Bibl. Nat., le texte en italique est. dans l'hnprimé, 1657.

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de ses devanciers lui a été certainement suggéré par ce passage du roman Francion, de Ch. Sorel (livre XI) :

« [Raymond] demanda à Ilortensius s'il n'y avait pas moyen que, pour leur faire passer doucement le temps, il leur montrât quelques-uns de ses ouvrages qui se mocquaient de tout ce que les anciens avoient fait. Francion joignit là ses prières, tellement que n'y pouvant résister ; il leur dit :

« Messieurs, de vous monstrer des petites pièces comme des lettres ou des sonnets, c'est ce que je ne veux pas faire maintenant. Je veux parler d'un Roman qui est meilleur que les histoires, car mes resveries valent mieux que les méditations des Philosophes. Je veux faire ce qui n'est jamais entré dans la pensée d'un mortel. Vous sçavez que quelques sages ont tenu qu'il y avoit plusieurs mondes. Les uns en mettent dedans les planettes, les autres dans les estoiles fixes. Et moy, je croy qu'il y en a un dans la Lune. Ces taches que l'on voit en sa face, quand elle est pleine, je croy pour moy que c'est la Terre et qu'il y a des cavernes, des villes, des forests, des isles, et d'autres choses qui ne peuvent pas éclater ; mais que les lieux qui sont resplendissans, c'est où la mer qui estant claire reçoit la lumière du soleil comme la glace d'un miroir. Hé ! que pensezvous ? Il en est de mesme de cette Terre où nous sommes ; il faut croire qu'elle sert de Lune à cet autre Monde. Or, ce qui parle des choses qui se sont faites icy est trop vulgaire ; je veux descrire des choses qui soient arrivées dans la Lune. Je dépeindray les villes qui y sont, et les mœurs de leurs habitans. Il s'y fera des enchantemens horribles. Il y aura là un prince ambitieux comme Alexandre qui voudra venir dompter ce monde cy. Il fera provision d'engins pour y descendre ou pour y monter (car, à vray dire, je ne sçay encore si nous sommes en haut ou en bas) : Il aura un Archimède qui luy fera des machines, par le moyen desquelles il ira dans l'Epicycle de la Lune eccentriquement à nostre terre et ce sera là qu'il trouvera encore quelque lieu habitable où il y aura des peuples incogneus qu'il surmontera. De là, il se transportera dans le grand Orbe déférent, ou Porte-Epicycle, où il ne verra rien que des vastes campagnes qui n'auront pour peuple que des monstres, et poursuivant ses avantures, il fera courir la bague à ses Chevaliers le long de la ligne Eccliptique. Après, il visitera les deux Colures et le Cercle méridional, où se feront de belles Métamorphoses ; mais, s'approchant trop près du Soleil, lui et tous ses gens gagneront une maladie pour qui Dieu n'a point fait de remèdes que le poison et les précipices. Il leur prendra une fièvre chaude si cruelle, que si les anciens tyrans l'eussent eue en usage, il en eussent puny les Martyrs au lieu de se servir des morsures des bestes. Voilà la fin que je mettray à cet œuvre qui doit durer autant que la Nature, malgré les marauds qui le blasraeront : Considérez si ce ne sont pas là des choses hautes. »

XLVni LA. VIE DE CARANO DE BERGERAC

L'exécution de ces grands projets exigeait des loisirs. La littérature ne nourrissait guère ses fervents, en 1645, sans l'appui d'un Mécène, — et quel Mécène aurait accueilli ou recueilli le pauvre diable, débilité par ses excès, ruiné par le jeu, vivant presque dans un grenier, sans le moindre ouvrage en poche à dédier à son protecteur, et dont les démêlés qu'il avait avec son père n'étaient ignorés de personne ! (1)

Des loisirs, Cyrano en a trop, il est plutôt délaissé. Ses amis de la première heure, il est vrai, lui restaient fidèles ; d'autres plus récents, comme le physicien Rohault, ne l'oubliaient pas ; mais la plupart étaient aussi impécunieux que lui. La pochette de Dassoucy, de Le Bret, de Tristan L'Hermite, de Royer de Prades sonnait souvent le creux. Quel est celui d'entre eux qui l'engagea à écrire de préférence une comédie ? S'y décida-t-il spontanément ? On ne sait. Le sujet qu'il choisit lui fut inspiré par une comédie de Lope de Vega : L'Enlèvement d'Hélène. Il remplace le médecin par Jean Grangier. Sa rancune endormie contre le principal du Collège de Beauvais s'étant réveillée, il prend un malin plaisir à tracer le portrait aussi cruel qu'inexact du vieux savant, mort depuis deux ans ; aucune protestation n'est à craindre ! L'allusion au voyage en Pologne de Marie-Louise de Gonzague, duchesse de Mantoue, future femme de Ladislas, date Le Pédant Joué (2).

Entre temps, il envoie à Le Vayer de Boutigny un rondeau burlesque pour sa tragédie : Le Grand Selim ou le Couronnement Tragique (3) ; bien qu'anonyme, il porte sa griffe (4) :

Pour te louer, raoy fais vers droslement (Moy qui n'en fais, sinon par fondement),

(1) La situation de Cyrano n'était plus celle qu'il avait au moment où ses prouesses (merrières l'avaient fait recommander par MM. de Gavois et de Cuigy au maréchal de Gassion, et Le Brel s'est illusionné un peu quand il a écrit : (( Mais la liberté dont il était encore idolâtre ne pût jamais lui faire considérer un si grand homme (Gassion) que comme un maistre, de sorte qu'il aima mieux n'en eslre pas connu cl estre libre, que d'en estre aimé et estre contraint... » (Préface de L'Histoire Comique, 1657.)

(2) Acte II, scène 4 : « l'aquier... et l'autre jour encore, les Polonois enlevèrent bien la princesse Marie (de Mantoue) en plein jour, à l'hôtel de Nevers... »

(3) Paris, Nicolas de Sercy, 164.5, in-4.

(4) Cyrano, dit P. Lacroix, était, à cette époque, très porté au genre burlesque et au style gaulois, témoin le pastiche que débite le pédant Granger en matière de déclaration d'amour dans Le Pédant Joué. Le Vayer de Boutigny avait été le condisciple et l'ami de Cyrano... — Un autre ami de Cyrano a célébré la tragédie de Selim, c'est Royer de Prades, en neuf stances de six vers qui se lisent dans ses Œuvres Poétiques, 16.50. Le Vayer de Boutigny les a ret^ucs probablement trop tard pour pouvoir les placer en tête de sa pièce avec le rondeau de Cyrano.

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