LYI LA VIE DE CYRANO DE BERGERAC
Tout en ne révélant pas le nom des voleurs, il prend le soin d'écarter les soupçons qui auraient pu se porter sur sa servante « Elisabeth Descourtieux et tous autres », limitant de la sorte le champ des recherches à ses deux fils : Savinien et Abel II. SenLanl la mort venir, le malheureux vieillard a peur, vivant encore, d'être dépouillé brutalement du peu qui lui reste, aussi supplie-t-il le sieur Desbois d'emporter son testament, un sac contenant six cents livres, la clef de son cabinet et la petite clef de l'armoire ou cassette dans laquelle sont enfermés les contrats de rentes sur la Ville de Paris, son seul bien... On ne lira pas sans grand'pitié les lignes suivantes :
« Ledict défunt sieur de Mauvières, ayant demeuré plusieurs moysau lict malade d'une rétention d'urine qui le travailloit il y avoit desjà plusieurs années auroit envoyé quelques jours avant son trespas prier ledit sieur Desbois de l'aller voir et luy dict en ces termes ou autres fort approchans, mais de pareil sens et substance : qu'estant aagé de plus de quatrevingts ans, il connaissoit bien que la maladie dont il est affligé par d'extresmes douleurs est incurable, attendu sa foyblesse laquelle augnientoit de jour à autre ; qu'il prévoyoit son décez dans peu de jours et l'attendoit avec toute la résignation que pouvoit faire un bon chrestien à la volonté de Dieu ; que pendant les intervalles de son mal il avoit pensé aux obligations qu'il avoit de remercier particulièrement sa bonté de luy avoir laissé la force de jugement pour luy rendre grâce de ses souffrances et moyen de satisfaire à son prochain, qu'il avoit fait un testament et quelques codicilles mais que la seule peyne qui travailloit son esprit estoit qu'il n'avoit personne qu'il ozast prier d'en faire l'exécution, qu'estant fort aagé, que ses parens n'estoient pas éloignez de son aage et que ledit sieur Desbois estant encor le moins incommodé, il avoit jette les jeux sur luy et sur ledit sieur Scopart, beau-frère dudict sieur de Mauvières, s'ils en voulaient prendre la peyne à cause de leur proximité quoy qu'il sceut bien que le grand âge du dit sieur Scopart en laisseroit la peyne audit Desbois lequel il pria très instamment de luy accorder en ce subjet son employ, ledict sieur Desbois luy ayant faict entendre que chacun ayant ses affaires particulières il ne manquoit pas de son côté d'en avoir plus qu'il ne désiroit et que si ledit testament estoit de longue exécution, il avoit juste subject de s'en excuser, que néantmoingtz ce seroit tousjours avec desplaisir s'il ne luy donnoit consentement et que le soir mesme il en coiiimuni(jueroit avec ledit sieur Scopart. Quelques jours après le dict sieur Desbois retourna visiter ledit deflunct auquel il promist qu'ils accepteroient la dicte exécution testamentaire s'il plaisoit à Dieu de disposer de luy dans le cours de sa maladie. Et lors ledit sieur de Mauvières, témoignant allégresse de cœur par beaucoup de larmes, tira ledit testament
LA VIE DE CYRA.no DE BERGERAC LTII
de dessoubz son traversin et un sac où il y avoit six cens tant de livres en plusieurs espèces, mit ledit sac entre les mains dudit sieur Desbois avec la clef de son cabinet à laquelle pendoit une autre petite clef qu'il luy dict aussy estre d'une cassette ou armoire oîi se trouveroient les rentes qu'il avoit sur la Ville, son seul bien, duquel il s'estoit secouru quoique bien malaisément depuis que le grand aage et les maladies Tavoient accueilly. Voulust que ledit sieur Desbois emportast le tout, quelque résistance et raisons qu'il luy en apportas! disant persévéramment qu'il avoit trop de sujets d'en user ainsy, que mesine pour ses nécessitez journalières, il ne vouloit plus user de sondit argent que par les mains dudit sieur Desbois, lequel, pour luy donner contentement, laissa argent à l'heure mesme à la servante pour la despense dudit malade qui déclara n'en plus vouloir prendre le soin, et l'ayant ledit sieur Desbois consolé autant qu'il avoit pu, mesme promis de le reveoir tous les jours, ledit deffunt le pria de s'approcher de son lict et luy fit si ample discours, entrecouppé de larmes et de sanglotz sur ses affaires domestiques, et plusieurs secrets intérieurs qui le travailloient, que véritablement il auroit fallu estre inhumain de ne pas condescendre à ce qu'il désiroit et ignorant, de ne pas admirer dans une suitle de circonstances en choses très sensibles la force de son jugement et la bonté de son naturel envers tous ceux qui l'avoient offensé, estant lors si près de son trespas, car enfin les remèdes ne luy portant plus aucun soulagement, il décéda peu de jours après, le dixhuitième janvier M. VI* quarante-huit. »