LXII LA VIE DE CYRANO DE BERGERAC
Halles ». Certains articles toutefois furent exceptés de la vente, tels que « plusieurs tableaux, pour n'avoir pu être vendus à si vil prix que lesdits oyans n'ont jugé à propos de les vendre, mais de les partager », tel « un anneau d'or où est enchâssé un petit diamant en cœur au milieu et douze autres petits diamants à l'entour. » (1)
Cyrano et son frère, installés dans la partie de l'appartement de la maison de la rue du Faubourg-Saint-Jacques, que leur père n'avait pas sous-louée, étaient obligés de la quitter, le bail expirant le 15 mars 1648. Dans ces deux mois, deux cent seize livres huit sols, avancées par les exécuteurs testamentaires d'Abel de Cyrano, servirent à payer leur nourriture, leur entretien, les gages des deux servantes : Descourtieux et Geneviève Blondeau « l'une faisant difficulté de rester sans l'autre » ; trois cents livres allèrent au propriétaire contre quittance du dernier terme de six mois.
X. — SÉPARATION DES DEUX FRERES. — CYRANO LIT « L'HOMME DANS LA LUNE », DE GODWIN. — SON ÉPITRE EN PROSE POUR « LE JUGEMENT DE PARIS », DE DASSOUGY. — RUPTURE DE CYRANO ET D'ABEL II AVEC LES EXÉCUTEURS TESTAMENTAIRES DE LEUR PÈRE.
Les deux frères se séparèrent en quittant le faubourg Saint-Jacques ; ils n'avaient pour vivre que les avances à obtenir de MM. Desbois et Scopart.
Par une matinée de la seconde quinzaine de mars, Cyrano aperçoit, à la devanture de Jean Guignard, au premier pilier de la grand'salle du Palais, un ouvrage traduit de l'anglais portant à peu près le titre de la première partie de son Autre Monde, encore inachevée :
L'Homme dans la Lune ou le voyage chimérique fait au Monde de la Lune, nouvellement découvert par Dominique Gonzales, Adventurier Espagnol, autrement dit Le Courrier volant. Mis en nostrc Langue par I. B. D. (Jean Beaudoin). Paris, Chez François Piot... Et chez Jean Guignard... M.DC.XLVIII {16k8}. Avec privilège du Rorj. (2)
(1) Tous ces détails sur le patrimoine de Cyrano et d'autres non moins intéressants, ont été pris dans l'article de M. Lemoine.
(2) In-12 de 9 f. prél. pour le fr. gr., le titre, l'épitre dédie, à M. de Deremberg, seigneur de Hertzberg, résident de S. A. S. madame la landgrave de Hesse près Sa Majesté Très Chrestienne, sig. J. Baudoin, l'Advis du traducteur, l'Advis au Lecteur, et le privilège pour cinq ans, daté du dernier jour de février 1648, avec achevé d'imprimer du 16 mars, 176 pp. chiffr. dont 2 fig. (N).
SJl vie de CYRANO DE BERGERAC LXV
Il est vivement contrarié en constatant que la ressemblance entre les deux utopies ne s'arrêtait pas seulement au frontispice ; il est vrai qu'on n'y rencontrait aucune des audaces outrancières de notre parisien, aucune de ses théories libertines, aucune de ses longues dissertations scientifiques. C'était une ébauche presque efîacée de L'Autre Monde. Mais cette ébauche posait devant lui la question de la publication de son œuvre maîtresse. Avouons-le, la vaillance sur le pré n'a rien à faire avec la détermination froide de l'apôtre ou du martyr, et Cyrano n'avait l'étoffe ni de l'un ni de l'autre. Entre le manuscrit et Tijuprimé, un abîme restait à franchir. Le privilège sollicité serait-il accordé ? Et même accordé, personne n'était en mesure de garantir l'auteur des poursuites qui pouvaient être légitimement exercées contre lui du chef de lèse-majesté divine, d'outrages à la religion et aux bonnes mœurs : une protestation probable de la Faculté de Théologie semblait capable d'amener ce résultat. D'un autre côté, L'Homme dans la Lune effaçait momentanément Le Voyage dans la Lune. A la réflexion, Cyrano ne regretta pas ce contre-temps, L'Autre Monde était trop en avance sur la mentalité de ses contemporains et.... aussi la justice trop attentive encore aux attaques contre l'orthodoxie. Cependant Cyrano utilisera Dominique Gonzalès ; il en fera l'Espagnol arrivé avant lui dans la Lune et il emprun-' tera à Godwin le langage des Séléniens en sons et en notes de musique. Point n'est de maigre butin !
Une petite brise d'anarchie, prélude de la tempête qui allait souffler sur la France, se faisait déjà sentir ; la Fronde commençait (1). Sans nager dans l'abondance, notre libertin, grâce à la complaisance de MM. Desbois et Scopart, jouissait d'une tranquillité relative ; il reprit le contact, un moment interrompu par la maladie et la mort de son père, avec quelques-uns de ses amis, particulièrement avec Dassoucy et Jean
(1) Jacques Denis estime que la Fronde fut le dernier soupir de nos vieilles libertés et de nos vieilles franchises, frappées à mort par Richelieu, remuant convulsivement sous son successeur pour expirer enfin dans le despotisme de Louis XIV. (LiUérature Politique de la Fronde, 1892). J. Denis était féru de la Réforme et du xviii' siècle ; le despotisme (mettons, pour employer ici le terme exact, le principe d'autorité) u'a pas d'adversaire plus ardent ; cette manière de voir ne justifie pas, cependant, l'aphorisme qu'il émet à propos de la Fronde, et cela pour expliquer son échec : « La licence est toujours la mère du despotisme. » Mais pourquoi, grands dieux ? Est-ce parce qu'aux époques où le principe d'autorité fléchit, la licence s'en donne à coeur joie.' Si oui, c'est exactement le contraire de ce qu'a dit J. Denis, la liberté et la licence vont de pair et si la licence a une mère, laissons-lui la liberté.