‹ Les œuvres libertines. Précédées d'une notice biographiqueChapitre 55 sur 155 · LXVI LA VIE DE CYRANO DE BERGERAC · texte numérisé non relu

LXVI LA VIE DE CYRANO DE BERGERAC

Royer de Prades (l)/Dassoucy plaisait à Cyrano; au courage près, leurs esprits sympathisaient. Tous deux aimaient le burlesque : le premier pour en tirer profit, le second parce que, contempteur du passé, il voyait dans la charge outrée une arme destinée à le combattre insidieusement. Le poème Le Jugement de Paris {2) de Dassoucy, cette parodie des Dieux de rOlympe, amuse Cyrano ; il se réserve le droit de le présenter au public par une épître rédigée dans le goût de l'ouvrage :

Au sot lecteur et non au sage.

« Vulgaire, n'approche pas de cet ouvrage ; cet avis au Lecteur est un chasse coquin. Je l'aurois escrit en quatre langues si je les avois sçuës pour te dire en quatre langues : Monstre sans teste et sans cœur que tu es, de toutes les choses du monde la plus abjecte, et que je serois mesme fâché de t'avoir chanté de trop bonnes injures, de peur de te donner du plaisir. Je sçay bien que tu l'attens par dépit de donner la torture à cet ouvrage. Mais si tu l'as payé au Libraire, on ne le permet pas seulement d'en médire, mais encore de t'en chauffer. Aussi bien quelque jugement que tu en fasses, il est impossible qu'on ne soit vengé de ton ignorance, puisque de le blasmer tu seras estimé stupide, et stupide aussi de le louer, ne sçachant pas pourquoi. Encore suis-je certain que tu en jugeras favorablement, de peur qu'on ne croye que cet avis au sot Lecteur n'ait été fait pour toy, et. ce qui est cause que je te berne avec plus d'asseurance, c'est qu'il n'est point en ta bassesse d'en empescher le débit : car quand ce serait ton arrest de mort, ou Nostradamus en Syriaque, deux belles grandes images par où sa prudence a sceu débuter, triompheront si bien de ton œconomie que tu ne seras plus maistre de ta bourse. Cependant, ô vulgaire ! j'estime si fort la clarté de ton beau génie, que j'appréhende qu'après la lecture de cet ouvrage tu ne sçaches pas encore dequoy l'autheur a parlé, sçaches donc que c'est d une Pomme qui n'est ni de Reinette, ni de Gapendu, mais d'un fruict qui a trop de solidité pour tes dents, bien qu'elles soient capables de tout mordre, que si par hazardil te choque, je demande au ciel que ce soit si rudement que ta leste dure n'en soit pas à l'espreuve, l'Aulheur ne m'en dédira pas ; car il est l'antipode du fat comme

(1) Nous avons déjà cité Royer de Pradès parmi les amis les plus anciens de Cyrano ; leur passion commune pour l'escrime avait été le lien qui les unissait. Cbarleu Beys en témoig'ne dans le premier tercet du sonnet suivant :

D'une grâce héroïque, il honore le bal, Il entend la peinture, il est bien à cheval. Sur tous les escrimeurs, il gagne la victoire.

(2) Le Jugement de Paris, en vers burlesques de M. Dassoucy, dédié à Monseigneur de Lionne, Paris. Toussainct Quinet, iOkS, in-4* de 14 ff., dont le frontispice gravé avec la date erronée de 1639. 92 pp. chiffr. 2 il. et 1 fig.

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