LA VIE DE CYRANO DE BERGERAC LXXXIII
suffit pas d'écrire au goust du siècle qui n'estime plus que les choses fades et ne s'attache qu'à la superficie, puis qu'il fait moins d'estat d'un chefd'œuvre bien imaginé, que de quelques mots, qu'à force de les polir on a comme arrangez au compas. Il tient au contraire que le feu qui se termine en pointe se manifeste tousjours par des sentimens qui semblent retenir sa forme, que la poésie estant fille de l'imagination doit tousjours ressembler à sa mère ou, du moins, avoir quelques-uns de ses traits, et que, comme les termes dont elle se sert s'esloignent de l'usage commun par les rimes et la cadence, il faut aussi que les pensées s'en esloignent entièrement ; c'est pourquoy il estime peu ses ouvrages qui ne sont pas de cette façon, et, n'eust été l'affection qu'un père a tousjours pour ses enfans, quoy que difformes, il les eut supprimez, à la réserve de cinq ou six pièces que tu reconnoistras assez et qu'il t'offrira quelque jour plus achevées, avec un long ouvrage de mesme force qu'il va finir. En attendant reçoy ce présent avec reconnoissance qui, du moins, te donnera la satisfaction de connoistre qu'il en est plusieurs capables d'écrire en un âge où d'autres ont peine à parler. Adieu. »
Si la seule pièce laudative des Œuvres Poétiques du sieur de P... (1) est signée Rotrou, on rencontre, dans l'intérieur du volume, une élégie de cent cinquante-quatre vers : Jalousie^ précédée d'un dixain de Ris-Marcuil, d'un quatrain d'Hector de Brissailles, l'ancien compagnon d'armes de Cyrano, d'un huitain anonyme et d'un sixain du frère de notre parisien : Abel, qui signe de B. (Bergerac) Mauvières. Royer n'a pas oublié d'y recueillir son sonnet et son épigramme : A l'Auteur des Estais et Empires de la Lune^ mais il a changé le titre de cette dernière : A un Pèlerin revenu de l'Autre Monde^ et l'a refaite pour lui ôter le caractère d'un avis adressé à Cyrano :
J'eusse fait un plus long ouvrage Sur ce grand et fameux voyage, Dont ton livre nous fait rapport ; 5 Mais ma veine la plus féconde, Se glaceroit à ton abort, Et desjà je me juge mort A voir les gens de l'Autre monde.
Un peu plus loin se lit un sixain contre L'Ovide en Belle Humeur., de Dassoucy :
(1) Œuvres poétiques du sieur de p***. Paris, Nie. et Jean de La Coste {ou Pierre Targa), 1650, in-4"'. — Elles sont accompagnées ordinairement des deux tragédies : Annibal, I6k9 ; La Victime d'Estat, ICkO.