XCII ' LA. VIE DE CYRANO DE BERGERAC
Devant la mort, Cyrano a' eu Tattitude des libertins du xvii" siècle sans exception : il a fini chrétiennement (1). Voici le témoio-nao-e de Le Bret, son ami dévoué, l'éditeur de ses œuvres posthumes :
«... cette humeur si peu soucieuse de la fortune et si peu des gens du temps luy fit négliger plusieurs belles connoissances que la révérende Mère Marguerite, qui l'estimoit particulièrement, voulut luy procurer, comme s'il eust pressenty que ce qui fait le bonheur de cette vie, luy eust esté inutile pour s'asseurer celuy de l'autre. Ce fut la seule pensée qui l'occupa sur la fin de ses jours d'autant plus sérieusement que M™^ de Neuvillette, cette femme toute pieuse, toute charitable, toute à son prochain, parce qu'elle est toute à Dieu, et de qui il avoit l'honneur d'estre parent du costé de la Noble Famille des Berangers, y contribua de sorte qu'enfin le libertinage dont les jeunes gens sont pour la pluspart soupçonnez, luy parut un Monstre, pour lequel je puis témoigner qu'il eut depuis cela toute l'aversion qu'en doivent avoir ceux qui veulent vivre chrestiennement.
» J'auguray ce grand changement quelque temps avant sa mort, de ce que luy ayant, un jour, reproché la mélancolie qu'il témoignoit dans les lieux où il avoit accoustumé de dire les meilleures et les plus plaisantes choses, il me répondit que c'estoit à cause que commençant à connoistre le monde, il s'en désabusoit'; et qu'enfin, il se trouvoit dans un estât où il prévoyoit que dans peu la fin de sa vie seroit la fin de ses disgrâces ; mais qu'en vérité son plus grand déplaisir estoit, de ne l'avoir pas mieux employée.
)) Jam juvenem vides, me dit-il, instet cum serior setas [Maerentem
stultos prseteriisse dies. Et, en vérité, adjousta-t-il, je croy que Tibulle prophétisoit de moy, quand il parloit de la sorte ; car personne n'eut jamais tant de regret que j'en ay de tant de beaux jours passez si inutilement. »
(1) La fin chrétienne d'un libertin est un véritable cauchemar pour les librespenseurs et les libres-penseuses. Pour y •■chapper, M""" Quivogne de Montifaud a analysé avec une sagacité toute féminine, les conditions dans lesquelles serait mort Cyrano (feu Paul Lacroix en eût tressailli d'aise) : « Ses derniers ouvrages étaient retouchés de sa main, lorsque ses souffrances faisaient trêve ; mais l'un disparut : L'Histoire de l'Étincelle, et tout fuit croire que la mère Marguerite de Jésus et la baronne de Neuvillette, ses parentes, acharnées à sa conversion, ne furent pas étrangères à la disparition du manuscrit : l'une et l'autre s'étaient juré de réussir et surveillaient activement le lit de Cyrano. La baronne de Neuvillette, que l'auteur du Voyage à la Lune eslimoit particulièrement, « avoit des poils au menton, toute jeune qu'elle étoit, mais en telle quantité et si hideux qu'ils pouvaient la faire passer pour une personne monstrueuse ». Il est difficile que la persuasion puisse avoir quelque action sur une semblable personne. Cyrano l'eut préférée sans doute à l'époque où, selon son historien, le R. P. Cyprien, religieux carme déchaussé, « la douceur des parfums les attraits de la vue, la mollesse des vestemens »... lui avaient permis de recommander souvent Cyrano à quelques hommes influents. Elle venait donc réclamer le prix de ses services... »