DE CYRANO DE BERGERAC CIX
De 1755, il nous faut passer à 1839(1) ; mais si le xviii* siècle avait été plutôt froid pour l'auteur du Voyage dans la Lune, le xix" allait le ressusciter, et à Taube du xx'' siècle, nous assisterons à l'apothéose... d'un autre Cyrano créé par un virtuose en versification : Edmond Rostand.
X/X« et XX" siècles.
Celui qui devait sortir Cyrano de l'oubli n'était autre qu'un charmant esprit, doublé d'un admirable écrivain et d'un bibliophile passionné, le bon et spirituel Charles Nodier. Un étourdissant article, paru dans Le Bulletin du Bibliophile de 1838, déchire tous les voiles et proclame Cyrano presque un grand écrivain (2) :
« C'est à la tragédie d'Agrippine que Cyrano doit une réputation d'impiété qu'il ne méritait probablement pas, car il n'a jamais offensé dans ses écrits ni la religion ni les mœurs.
» Il semble qu'un homme qui a ouvert tant de voies au talent, et qui est allé si avant lui-même dans toutes les voies qu'il a ouvertes, devrait avoir laissé un beau nom dans une littérature. Or, demandez, s'il vous plaît, ce que vaut en France le nom littéraire de Cyrano !
» Il y avait une fois un cheval de bois qui porta dans ses flancs tous les conquérants d'Illion, et qui n'eut point de part au triomphe. Ceci commence comme un conte de fée, et cependant c'est une histoire.
» Pauvre cheval de bois ! Pauvre Cyrano. »
L'éloquente plaidoirie de Nodier est, comme toutes les plaidoiries, souvent en marge de la vérité ; le perspicace Franc- Comtois s'est trompé, cette fois, du tout au tout en écrivant que son héros « n'a jamais offensé dans ses écrits ni la religion ni les mœurs ».
Après Nodier, il semble qu'aucune voix plus éloquente et
(1) Nous ne mentionnons que pour mémoire la réimpression de L'Autre Monde dans la collection des Voyages Imaginaires. — Sur les voyages dans la Lune publiés au xvii°, XVIII" et xix* siècles, consulter : Camille Flammarion. Les Mondes imaginaires et les Mondes réels, 1865.
(2) Charles Nodier avait déjà parlé, incidemment, de Cyrano de Bergerac dans sa Bibliographie des Fous, mais pour l'en excepter : «... Quant à ce livre (L'Histoire Comique, ou Voyage dans la Lune) qu'il écrivit quand il était déjà fou (suivant Voltaire), ne vous étonnerait-on pas un peu en vous disant qu'on y trouve plus de vues profondes, plus de prévisions ingénieuses, plus de conquêtes anticipées sur une science dont Descartes débrouillait à peine les éléments confus, que dans un gros volume de Voltaire, écrit sous la dictée de la marquise du Chàtelet .' Cyrano a fait de son génie l'usage qu'en font les étourdis, mais il n'y a rien là qui ressemble à un fou. »
ex HISTOIRE POSTHUME
plus autorisée n'était capable de célébrer Cyrano, et cependant celle de Théophile Gautier dans ses Grotesques (1844) (1), éclate comme un tonnerre et égale, si elle ne dépasse, celle de son prédécesseur. L'homme lui appartient autant que l'œuvre ; son nez et son Voyage dans la Lune se valent, toutes proportions gardées : l'un est le chef-d'œuvre de la nature, l'autre le chef-d'œuvre de son esprit. Ecoutons Gautier nous peindre l'appendice nasal de Cyrano :
« Ce nez invraisemblable se prélasse dans une figure de trois quarts dont il couvre entièrement le petit côté ; il forme, sur le milieu, une montagne qui me paraît devoir être, après l'Himalaya, la plus haute montagne du monde ; puis, il se précipite vers la bouche, qu'il obombre largement, comme une trompe de tapir ou un rostre d'oiseau de proie ; tout à fait à l'extrémité, il est séparé par un filet assez semblable, quoique plus prononcé, au sillon qui coupe la lèvre de cerise d'Anne d'Autriche, la blanche reine aux longues mains d'ivoire. Cela fait comme deux nez distincts dans une même face, ce qui est trop pour la coutume. Quelques chiens de chasse offrent aussi cette conformation ; elle est le signe d'une grande bienveillance; les portraits de saint Vincent de Paul ou du diacre Paris vous montreront les types le mieux caractérisés de cette espèce de structure ; seulement, le nez de Cyrano est moins pâteux, moins charnu dans le contour, il a plus d'os et de cartilages, plus de méplats et de luisants, il est plus héroïque... »
Les suites logiques de la résurrection de Cyrano, tentée par Charles Nodier et Théophile Gautier, tardent onze années. En 1855, Le Blanc publie à Toulouse une édition partielle des Œuvres de Cyrano ; elle est suivie, en 1858, de celle — complète, en deux volumes — de Paul Lacroix (2) dans la Bibliothèque gauloise, enrichie d'une notice dithyrambique en l'honneur du « Gascon » libre-penseur! Malgré cette excellente réclame, il faut attendre 1875 (3) pour relire Cyrano sur un nouveau texte, et c'est à une femme, iM""" Quivogne de Montifaud, dite Marc de Montifaud, qu'on doit Les Voyages Fantastiques de Cyrano de Bergerac. La préface s'inspire de P. Lacroix, avec tout ce que peut y ajouter un esprit « libéré des ténèbres de la superstition », quand il appartient au sexe féminin.
(1) Les Grotesques, par Thi^ophile Gautier. Paris, Desessart, 1844. 2 vol. in-8°.
(2) Voir l'article : l'aul Lacroix et Cyrano de Bergerac : l'édition originale du. « Voyage dans la Lune » dans : Le Libertinage au XVII° siècle. Mélanges, Paris, 1920.
(3) Entre 1858 et 1875, rappelons que Camille Flammarion dans son livre : Les Mondes imaginaires et les Mondes réels, n'a pas oublié Cyrano, il analyse ses voyages ù la Lune et au Soleil, pp. 371 à 3!>3.