AMAN, VN DES EVNVQVES DV ROY
grans Dieus, qu'ay-ie fait I combien entammee A esté ce matin ma haute renommée !
Quelle profonde playe a receu mon honneur !
Ce iour infortuné méfait perdre tout l'heur Et le bien que i'auais acquis par tant d'années , Dieus, ô trop cruels, cruelles destinées!
Nuit, mère des maux , mère des Luittons noirs, Et des Esprits brouillons , bostes des bas manoirs, Lascbe et tristesse nuit, en laquelle Assuere A fait tomber sur moy l'infâme vitupère Que ie vien de porter; ce luif malitieux Sera doresnavant bien plus audacieux Qu'il n'a esté encor', et fera moins de conte D'honorer ma grandeur, ainsi croîtra ma honte, Ce rustre cuide bien que mon seigneur entend Nostre haine, et m'a fait ce deshonneur si grand En sa faueur soufiFrir, mesmes deuant ceste heure, Superbe, il mesprisoil ma fortune meilleure.
le m'en suis apperceu plus que ie ne voudroy. Pour néant ie seroy si fort aimé du Roy Si ie ne m'en vengeois, qu'elle faueur sera-ce Quel bien fait, quel honneur, quel avantage ou grâce D'Assuere enuers moy, si vn homme estranger, Yq belistre incogneu ne se daigne renger
Comme dautres plus grans à mon obéissance, Mesprisant fièrement la très-grande puissance Que le Roy m'a donnée, et d'yn ialoux orgueil Tousiours enuisageant mon front d*vn mauuais œil Quand ie viens au chasteau? monstrueuse audace, 11 voit les grans Seigneurs tous adorer ma face , El lui seul. . . Mais voici quelqu'vn des courtisans Qui sort de chez le Roi. Aa ! c'est vn de mes gens , Yn de ceux de ma main; deçà , soldat » approche. Il murmure à part soy, la teste et bras il hoche : Qu'a-t-il tant à resver? Â moy, soldat, à moy.
L'EVNVQYE, s'ageDOttilIant.
Aa , Monsieur, est-ce vous?
Debout! que fait le Roy?
L'EVNVQVE.
Monsieur, il est au lict et l'on dit qu'il repose. Qu'auons fait ceste nuit, la porte n'estoit close Hersoir quand ie partis, et l'on lisoit encor' Comme deuant hier dedans les liures d'or?
Amy, tu ne sçais pas l'auenture fascheuse Qu'vn Dieu m'a moyené ceste nuit malheureuse , Car ie t'auoy chargé d'enuoyer promptement Cent courriers publier le Royal mandement Par tout ce grand Empire, et tu n'as peu entendre Depuis qu'es de retour le merueilleux esclandre
TRA6EDIB SAUXGTB. 65
Qu'a versé sur mon chef vn destin ennemy De mon bien et honneur, haa ie te iure , amy, Je iure tous les Dieux qui dans ie ciel se tiennent, le iure tous ceux là qui les enfers gouuement, Ceux des sacrées eaux, et ces fols Demi-Dieux Qui roulent parmi l'air mille esclats tonnerreux, Que ie m'en vengeroy, et du iour de ta gloire , luif , à tout-iamais saignera ta mémoire.
L'EVNVQVE.
Las! Monsieur, qu'y a-il, ie ne sçay qu'en penser Ni quelle chose a peu si fort vous ofiFencer, S il ne vous plaist le dire.
Amy, en ton absence, Les gens de Suse ont veu vue fascheuse chance, La roue est bien tournée, et m'a presque destruit, L'aueugle qui ioûer de pareils ieux a bruit.
« Amy, ie cognoy bien l'inconstante fortune « Aux petits et aux grans estre égale et toute vne. » Geste nuit qu'es parti par mon commandement, le m'asseuroy bien fort de voir incontinent Mardocbee au gibet, quand Taube matinale I^nceroit ses crins blancs dans la chambre Royale : N'ayant à Assuere onques rien demandé A l'heure et autresfois qu'il ne m'ait accordé. J'y fondoy mon dessein , toute ceste asseurance N'a toutesfois esté qu'vne fausse espérance : Car si tost qu'on m'a mis deuant les yeux du Roy, « Père Aman , m'a-il dict , venez ça , dictes-moy :
D'vn honneur bien fort grand honorer ie désire
Celuy de qui ie tien ma vie et mon empire ,
Mon père , mon sauueur, car vn si grand bien-fait
Ne peut estre par moy dignement satisfait.
Et en tout cas , Aman , mon ame libérale
Veut faire ressentir vne faneur Royale,
A cest homme auiourd'buy, à fin qu'yn loyer tel
Auance pour iamais mon renom immortel ;
Et que nos bons suiets pourchassent tres-Gdeles
La seurté de leurs Rois esperans faneurs telles ,
Que fout-il faire Aman, mon père, dictes-moy,
A celui que désire honorer vn grand Roy? »
le pensé lors , et fut bien vaine ma pensée,
Que la partie estoit à mon honneur droissee.
Amy, ie le pensé , et qu'en tout cas le Roy
N'eust point d'autre sauveur, d'autre père que moy.
triste faux cuider, pensée malheureuse,
faulse opinion , responce ruyneuse ,
Panure Aman , que dis-tu? Où estoit ton aduis.
Où estoit ton esprit , et tous tes sens rauis,
Quand cerchant de l'honneur vne espèce fort digne
Tu feis paroistre encor' plus grande ta ruyne?
« Sire, fay Taffubler des vestemens Royaux,
Puis monter glorieux sur Tvn de tes chenaux,
Chois de ton escurie, et que ta grand' couronne
Son chef comme le tien pour ce iour enuironne.
Et qu'vn prince fort grand , premier de ceste cour,
L'aille ainsy promenant par Suse d'vn long tour,
Et criant près de luy, die qu'ainsy faut faire
A celuy que désire honorer Assuere. »
gloire en vain cerchee, ô auis malheureux.
TRAGEDIE SAINGTE. 67
Honneur en vain requis , honneur iniurieux.
Tu veux suyure importun tous ceux-là qui te chassent
Et mesprise fuyard ceux-là qui te pourchassent !
Quel conseiller ie fu quand cruel contre moy
le tiré cest arrest de la bouche du Roy,
Qu'ay-ie ouy, qu'ay-ie fait? « Sus allez à la porte,
Aman, me deit le Roy, vestez en ceste sorte
Le iuste Mardochee, et Fhonorez ainsy
Que Tauez deuisé présentement icy. »
Âmy, i'ay fait cela, et ma bouche honteuse
A loué ce meschant deuant tous ceux de Suse ,
Et moy-mesme auiourd'huy m'ay esté moyenneur,
chétif que ie suis, d'vn mortel deshonneur,
Estant père du Roy, et de fait et de titre ,
Me suis fait seruiteur, et héraut d'vn belistre,
cieux qui Tauez veu , estez moy la clarté
De vostre œil pour iamais , car ie Tay mérité,
Dieu qui as esclairé à ceste triste feste
Destourne tes raions de mon front deshonneste,
le ne te veux point voir, et quand et quand ie croy
Que tu ne veux point voir vn si meschant que moy.
Terre qui m'as porté à ce mortel office
Fons soubs mes traistres pieds, tu as part à mon vice ;
Puisse le iour périr auquel onc ie fu né ,
Dont mal se contenta mon père infortuné.
Pleust aux Dieux que des lors vne louue despite
M'eust dans le bers mangé, maudit TAmalecite
Qui feit rire mon père, et qui premier lui deit
Qu'vn fils luy estoit né dont il se resiouit.
Et soit maudite encor' la piteuse iournee
Qui veit mon père entrer soubs le ioug d'Hymenee,
Infortuné mari et père mal-heureux ,
Et qui pouuoit sans moy toutesfois estre heureux.
Les Grâces à son lict iamais ne se trouuerent ,
Mais les trois seurs d'enfer lourdement le brassèrent,
Et auee des flambeaux y vindrent esclairer
Par lesquels on souloit les hommes enterrer.
Le chahuant hideux ceste nuit sur le feste
De ceste maison là vint maudire la feste.
le suis né toustes fois, et ie sers maintenant
De iouet à fortune et de riche argument
A tous de moquerie , et les causeurs de Suse
De mon nom et mon fait aux carrefours i'amuse.
Fay valeté celuy que ie vouloy forcer
A me seruir naguère, et ay fait auancer
Celuy que ie vouloy priuer de biens et vie :
Mon effort, mon despit, ma rage, mon enuie,
M*ont le malheur, Toutrage et la honte brassé,
Que i'auois à autruy iustement pourchassé :
Aman est grand seigneur, père du Roy, grand prince,
Mais vn panure banni , vn estranger le pince ,
Et luy roigne son aile. Aman est grand seigneur,
Mais vn luif toutesfois empoigne son honneur.
Lasl au moins, ô grans Dieux, au moins si la victoire
D'vn plus iuste ennemi m'auoit osté ma gloire :
Au moins si la grandeur et honneur du vainqueur
Couuroyent vn peu ma honte et soulageoient mon cœur,
le Tauroy donc souffert et ma foible puissance,
Ne se pourra saouler d'vne douce vengeance.
Si fera , si fera , car ou sur ceste croix
le lui feroy cracher vue dernière voix,
Ou par cent mille coups ceste main violente
TRAGEDIE 8AINCTE. m
Lui chassera du corps sou ame rougissante;
le doute encor' lequel de ces deux se sera :
En tous cas Tyii des deux^ yoire pis Ton verra.
La mort de tous les Juifs m'est promise et iuree ,
En vn iour périra ceste gent esgaree.
Est-ce assez que cela, demeuroy-ie content?
Non , ce n'est pas assez : ma vengeance s'estend
Plus loing que tout cela ; ie mettroy dans les salles
De ce palais Rolal les trois seurs infernales ,
Qui soufleront la rage, et l'ire et le courroux,
L'enuie, la fierté, le discord entre tous,
D'vne triste Erynnis la main vindicatiue
Tordra le cœur du Roy contre la grand luifue ,
Et l'emplira de fiel , de peste et cruauté
Sur celle ^u'il aura à l'heure à son costé ;
le feroy le noir prendre aux Royales pucelles,
le leur feroy bien tost ternir leurs iouës belles
D'vn grand ruisseau de pleurs et plomberoy leurs yeux
Âuiourd'huy des soleils, d'vn cercle nuageux.
le leur feroy tomber leurs ornemens de teste,
Leur cerusse, leur fard , et tout ce qui arreste
Si longtemps les matins leurs pouces curieux ;
le leur rendroy ce soin, ce trauail odieux.
Dieux, ô désespoir, ô forces auersairés ,
cieux , ô cruauté , ô estoiles contraires I
Vous auez mis Aman en la plus basse part
De sa gloire et honneur, mais son cœur brusle et ard
Du désir de venger nostre mortel outrage ;
Mais vous aurez pitié des efforts de sa rage.
Et soudain , mais plus tôt vous vous repentirez
Pour l'auoir trop piqué aux maux que vous verrez.
Las! qu'en peut mais Rester 1 ô ire impatiente! Qu'a elle mérité , dont elle se ressente De ma chaude fureur!
L'EVNVQVE.
Sans doute, mon Seigneur Grande est vostre entreprise , et sera cher l'honneur Qu'a receu Mardochee , et crain bien fort l'issue De vos tristes sermens , mon front transporté sue Pour Fhorreur de ces maus, voyez droits mes cheueux Pour l'apréhension de vos sinistres vœus?
L'ame emeuê au dedans ne sera rassurée Premier que i'aye veu ceste teste honorée.
« Du luif vostre ennemy mise soubs vostre main , 8 La colère est bien prompte et entrepren<f soudain; <K Mais l'exécution douteuse et incertaine c Fait paroistre souuent vue entreprise vaine. i> Les Dieux qui peuuent tout entrerompent le cours Souuent de nos desseins, les tournant au rebours.
le n'ay que faire aux Dieux, car ma grande puissance Me promet à part moy la fln de ma vengeance.
L'EVNVQVE.
« Tel cuide perdre autruy qui soy-méme se perd, « Ck)ntre les destins durs la force rien ne sert. »
Les destins ne sont rien qu'vne peur sote et vaine; Ma force est beaucoup plus que les destins certaine.
TRA6EDIB 8AINGTE. 71
L'EVNVQVE.
Les Dieux et les destins peuuent tout contre tous : Vous-mesme sçauez bien qu'ils ont peu contre vous.
C'est tout yn , i'ayme mieux ma mort et ma ruine Que de ne venger point ce deshonneur insigne.
L'EVNVQVE.
« Ce n'est pas se venger, si le mal nous tournons « Sur nous, et pour autruy nous-mesmes ruinons; « On n'a point veu grater la playe à l'homme sage a Dont le sang irrité luy sautast au visage. »
Bien, ie veux estre fol, ie me veux ruiner, le veux le mal d'autruy sur moy-mesme tourner; l'aime mieux tout cela qu'vne honteuse vie , Que flestrir de despit pour iamais et d'enuie. Si est-ce que nul Dieu sauroit estre si fort Qu'il me peust empescher de quereller ce tort; Non 9 la honte et la mort du maudit Mardochee Ne me peut hors des poings iamais estre arrachée.
SIMEON, IviF, seul.
Babylon , ô Nabuchodnezer, Las ie ne sçay si ie doy accuser Ta cruauté ou nostre lasche Prince, Qui en tes mains mit la saincte prouince 1 dur regret , ô souuenir cruel ,
Temple sainct, ô peuple d'Israël,
seruitude, ô tres-saincts sacrifices!