DE L'ESPERANCE
\k Dame, vous voulés donc entendre Tessence, La nature et Testât de la douce espérance.
le loue la vertu qui vous faict désirer De cognoistre et sçauoir que c'est que d'espérer : Car tout le fait de Tbomme et sa vie mortelle Ne gist tant seulement qu'en l'espérance belle. Or, ie vous discourray, sans en oublier rien, Que l'on treuve en l'espoir ou de mal ou de bien. Il nous fault commencer par vne vieille fable En l'apparence fauce, en eJBTait véritable.
Si nous adioustons foy au Boétien vieux, Jupiter, qu'on feint père et chef des autres Dieux ,
m SECOND LIVRE
Feit Vulcain formateur de la première femme, A laquelle il donna vn tel corps et telle ame, Que Fvn fut accompli de cent mille beautés, Et Tautre tout ainsi : toutes les Deltés A sa perfection ensemble coniurerent Et chacune le plus de leur mieux luy donnèrent. De Pallas la sagesse alors elle receut, D'Apollon la musique, et de Venus elle eut L'atirante beauté, qui tous les hommes dompte. Et les plus braues cœurs radouscit et surmonte. De Mercure elle aprint la diserte façon D'entonner sur la lyre vn doux ou graue son, Et de fleschir les cœurs d'vne excellente grâce D'vn Prince ou d'vn grand Roy ou d'vn fler populace. Somme elle eut tout de tous, et Pandore son nom Luy fait pour ses vertus vn étemel renom.
Ce lupiter fasché contre Thumaine race, Et pour punir vengeur de Promethé l'audace, Yne boiste bien close il feit soudain porter Au sot Epimethé, et luy feit présenter Par Pandore, sçachant qu'vne main peu rusée Jamais ne renuoiroit la boiste refusée.
Et qui eust de Pandore esconduit la beauté?
Et quelle beauté n'eust prins la simplicité De ce panure idiot? il receut la largesse Et le présent mortel de la fauce Déesse, Guidant estre bien riche, et ouurit , curieux, Le couuercle, 6 fureur! du don pernitieux.
De la boiste soudain au dehors se lancèrent Mille et mille malheurs, et hâtifs s'enuolerent
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Parmi le monde tout : la fleure empoisonna Les hommes immortels, et triste les traina Aux cercueils charoigneux; et eut pour compagnie La langueur, la maigreur, la iaunisse et manie : Et la peste rampant sur vn ventre écumeux , Ëmbraua les cités, et des ieunes et vieux Feit tout incontinent bossues les campagnes, Egalant les lieux bas aux plus hautes montagnes. Ce ne sont pas assez que les tourmens du corps, Car queue à queue aussi volèrent au dehors Le mensonge et larcin, la fraude, l'imposture Qui de Fhomme, iadis perfaite créature , Feirent vn cruel monstre : et puis les passions, Les craintes, les désirs et les tentations, L'amour, la folle ioye et mille choses telles Saisirent promptement les humaines ceruelles. Somme 11 faudroit auoir vne langue d'airain Et vn palais d'acier, vne ferrée main Pour dire ou pour escrire vne tourbe infinie Des maux dont ce grand Dieu nostre terre a punie , Et qui sortirent tous de ce fatal estuy Pour remplir les humains de malheur et d'ennuy. Et quand tout fut sorti , la douteuse Espérance Se traina sur le bord , d'vne foible puissance. Qui resioult vn peu les hommes demi-morts , Et les feit pour souffrir plus vigoureux et forts. Quand on peut espérer de ses maux la ressource, Et que le temps fuyard en son isnelle course Ghangeroit leur estât; et que le languissant Et plaintif amoureux deuiendroit iouissant, Et le malade sain, le craintif hors de doute.
tM SECOND LIVRB
Et le passionné franc de passion toute ,
Dont Tagreable espoir au milieu des dangers
Feit l'ennemi plus doux et ses maux plus légers :
Et certes sans cela, tout cest humain lignage
Ne seroit qu'vne horreur» qu'vne fureur et rage.
De là, les anciens ont tenu longuement
Que l'espérance n'est passion nullement
Pour ce qu'elle adoucist d'vne atendante aieine
Des autres passions la longueur et la peine.
L'amour vit d'espérance, et le désir aussi,
Et le fascheux trauuail et l'importun souci.
Puis donc qu'est par l'espoir toute playe empiree ,
Qui la pourra iuger d'vne mesme liuree
Que ces tristes langueurs? Mais quelques vus ont dit
Qu'espoir est passion, et baissant son crédit
L'ont osé comparer à la doute et la crainte
Qui est aux lasches cœurs et aux couards emprainte.
Bon Dieu ! quel faux cuider? on espère le bien ,
Le mal se craint et doute : il n'y a doncque rien
Semblable entre ces deux ; or c'est chose très-seure
Qu'entre deux bouts mauuais vue vertu demeure.
On blasme l'auarice et prodigalité,
On tient comme vertu la libéralité.
a Tout extrême est donc vice, et la vertu diuise
« Les deux bords vitieux dans le meilleu assise.
« De mesmes en ce fait il n'est bon s'asseurer,
n II ne faut craindre aussi , mais il faut espérer,
« Or, quelqu'vn me dira, quoy? le port salutaire,
« Ne vaut-il pas trop mieux qu'vn orage contraire
« De l'irritée mer? combien qu'on s'atendist
« Que tantost la bonace au haure nous rendist,
D'ANDRE DE RIVAYDEAV. 205
« Die ce qu'on voudra, la preste iouïssance
« Surmonte le bonheur de la longue espérance.
Voire, quelle fureur? vn Epicurien
luge heureux celuy-là qui ne désire rien ,
Qui est saoul de plaisir et yure des délices
Qui nourrissent le mal et les infâmes vices.
Epicure estoit sot , et certes ne sçauoit
Comme la volupté bien fournir Ton pouuoit.
Ceux qui ont à plaisir les choses souhaitées ,
Les ont incontinent, ennuies, rebutées :
Le rassasiement engendre desplaisir,
Mais ont est iamais las d'vn atendu désir.
Comme communément vue chose, espérée
Plus attendue elle est plus elle est désirée.
Et quand ce qu'on souhaite aussitost aduiendroit,
Ce gouffre de plaisirs le plaisir esteindroit:
Et aux viures Ton voit qu'vne abondance grande
Degouste beaucoup plus que le bien peu de viande.
De la douceur du bien trop mieux l'on s'aperçoit,
Quand on en est priué que quand on le reçoit.
Quand on le recevoit il estoit agréable.
L'on espère à venir, il est plus désirable,
Il est plus de plaisir en l'aprehension
Et gratieux espoir qu'en l'exécution;
Et tant plus que s'estend la longueur de l'attente,
Plus à cil qui l'atend de bien elle présente.
Regardons aux tourmens : quelqu'vn attend la mort,
Il endure, atendant, le suplice plus fort
Qu'en souffrant sur le coup : ainsi quand on espère,
L'atente du bien est plus que la chose chère.
Certes, si l'on auoit fort à commandement