AMAN, S611I
Hà peuple que i'ay hay, hà nation maudite,
Tu mourras, et celuy qui ma grandeur despite,
Qui ne se daigna onc' encliner deuant moy,
Moy qui suis honoré sur tous après le Roy;
Car tous les Princes grans des Indes m'obéïssent ,
Et cent mille genoux deuant moy se flescbissent,.
le commande partout , et n'ay pas moins d'honneur
Qu'Assuere en reçoit, mon grand Roy, mon Seigneur.
Heureux perfaitement , si seulement tachée
Ma gloire n'eust esté du pendart Mardochee.
Vn seul donc troublera mon aise et mon repos ,
Vn seul afoiblira la force de mon los ,
Mesprisera ma face et d'vne contenance
Superbe moquera ma Royale excellence !
Encor' Tay-ie honoré par le vouloir du Roy,
Iniuste en cecy seul ; ô rigoureuse loy
Qui m'as fait adorer celuy qui me mesprise ,
Qui m'as fait valeter celuy que ie maistrise.
Oui, oui, ie t'ay serui, Mardochee, vne fois.
TRAGEDIE 8AINGTE. 99
Oui , oui , ie t*ay serui , meschant , tu me la dois , Et tu la me rendras ; ce gaing sera ta perte , Cette gloire ta honte. Aa la voye est ouuerte Pour me venger de toy en ce conui d'Esther ; L'honneur que ie t'ay fait te coustera bien cher. Tu mourras , auiourd'huy est ton heure dernière : le iure par ce Dieu qui fournist la carrière Des grans Cieux arpentés, lequel, de ses chenaux Les crins y et les siens blons, dans les sacrées eaux Ne mouillera plustost qu'en \ne croix honteuse le n'ay veu sanglanter ceste teste odieuse.
C'est assés enduré, Aman, c'est plus qu'assés, Le mal croist Tendurant; encor' ne sont passés Mon crédit, ma faneur; et mon heureuse main N'a iamais entrepris aucune chose en vain.
Non , ie n'ay pas souffert du monarque Assuere Vn seul rebut encor', ma force est toute entière, Et verte comme alors que i'impetré TEdict Pour faire ruiner tout ce peuple maudit :
Lequel ie destruiroy iusques à vn , de sorte Qu'il ne demourra pas messager qui en porte Nouuelles en Sion •, mon courroux violent Peut estre cessera par le sac d'vne gent.
Mardochee m'est peu , et mon ame faschee Contente ne seroit du sang d'vn Mardochee; Si mourra-il premier, iamais mon cœur n'aura Tant soit peu de plaisir cependant qu'il vîura. Après luy tout ira , et de ce populace Vn seul n'ennuira plus l'Agagienne race.
qu'vn seul m'a troublé , combien de maltalent, D'ennuy, de desplaisir me donne ce meschant-.
Vn ver perpétuel et vn fier souci mine Depuis vn si long temps ma despite poitrine ; le suis impatient -, qui m'ouuriroit le cœur, îl le trouueroit plein de fiel roux , de rancœur, De rage , de venin , de cruauté , d'enuie, Pour voir ce Mardochee et ses frères en vie.
Ha paillard, ha cbetif, quand tu as irrité Premièrement Aman , la mort as mérité : Mais tant de fois depuis? Ne sauroy-ie mon ire Te faire ressentir par quelque tourment pire Que d'vne simple mort! ie seroy bien vangé Quand les corbeaux auront ta charoigne mangé. Comment estre pourra ma grandeur satisfaite Et mon cœur assouui de si vile defTaite?
Pour le moins mourras-tu , et ceste douce mort Me pourra quelque peu recompenser ce tort.
Ha 9 ne sauroy-ie mieux , et ceste main puissante Ne peut-elle point plus contre vne ame meschante? Encores te seroy-ie, ô luif, trop gratieux Et puniroy trop peu ton chef malitieux En te faisant mourir, ma cruauté t'est douce , Et lasche ma viguœur et ma pointe trop mouce, Ma vengeance petite , et mon courage humain Chastie froidement ton brauache dédain.
Helas! que i'ay grand peur que ta mort vergoigneuse Ne semble de ma main ainsplustost glorieuse^ Et d'auoir moins d'honneur, pour auoir si peu fait, Que toi souffrant si peu , quand ie t'auroy deffait. La mort de Mardochee est dessoubs ma portée, Mais son péché plus grand que ma force irritée , Pour le moins mourra-il et dans ce iour icy
Deliuré me verroy de ce cruel soucy, Maugré le Dieu des luifs , duquel la faulse race De ce peuple banni fièrement nous menasse.
Maintenant que tu vas au banquet de ton Roy, Voici le temps qui s'offre , Aman reueille toy I De ceste occasion empoigne la perruque ; Car en vn tourne-main , et de sa chauue nuque la honte tu verras, et d'vn mortel regret Tu cuiras à part toy vn creue-cœur secret.
Sus donc reueille-toy, sus anime ta rage , Assemble ta fureur, rechauffe ton courage Soifueus du sang des luifs*, emprunte la terreur Des infernales seurs , et leur hideuse horreur : Et tout ce que conçoit vne ame forcenée De fier, cruel , sanglant , vne ame abandonnée Au fait dVne vengeance, et qui ne cerche rien , Fors du malheur d'autruy reconquérir son bien. Mais c'est assés , Aman ; quoy ! faut-il tant debatre , Tu as peu aisément d'autres plus grans rabattre. Tu travailles vn peu trop plus que tu ne dois, C'est assés , ie vay voir s' on a droissé ce bois En lieu plus eminent, lequel i'auoy fait faire L'autrhier en despit de mon fier auersaire :
Puis, après abaissé en son temps glorieux A fin qu'on ne trouuast à la Cour odieux Qu'à celu.y que faisoit honorer Assuere On eust osé droisser vn si laid vitupère ; Pour conduire ce fait et ne le mespriser Mal à temps , il fallait ainsi temporiser.
lOS AMAN
AMAN, ZÀRASSE, sa femme.
Voilà Toutrage et la honte , Zarasse ,
Que i'ay receu ; Tennuy que ie pourchasse
A ce vilain retombe tout sur moy,
Et ne sçay pas qu'espérer plus du Roy,
le pense voir sa volonté changée
En mon endroit, ou vn peu estrangee :
Et en tous cas ce n'est pas pour néant
Que i'ay souffert ce deshonneur si grand.
Le Roy ne peut ignorer, ce me semble,
Que ce vieux chien et tous les siens ensemble
le voudroy morts ; ie luy ai demandé
La mort de tous, ce qu'il m'a accordé.
Or, maintenant , ce coquin Reniamite
Plus que iamais arrogant me despite ;
Le cœurJuy croist : pour m'auoir veu baissé,
II s'est soudain plus fièrement haussé;
Il craint pourtant, car il voit la mort preste
A tous les luifs pendre dessus sa teste.
ZÂRASSE.
Et dea , Monsieur, puisque vous voyez bien Que vous n'auez vers le Roy tel moyen Qu'auiez n'aguere, et le fils de lalre Estre anoncé des premiers de l'empire , Tout maugré vous, que son crédit florit Encor' nouueau, et le vostre flestrit :
TRAGEDIE SAINGTE. 105
Vaut-il pas mieux brider vn peu vostre ire , Laisser vn peu la fortune luy rire , Vous rassurer de l'amitié du Roy, Vous contenter de la cruelle loy.
Laquelle il a pour vous plaire establie, Par qui la gent des luifs est abolie?
Outre cela, les sages du pals, Vos seruiteurs , sont bien fort esbaïs.
Tenten très-bien, m'amie, tu labeures Tout pour néant; tu parlerois cent heures Pour destoumer mon résolu dessein; Et cognoistrois auoir parlé en vain, Tout est conclu.
ZARASSE.
Au moins oyez partie D'vn bien grand cas, dont ils m'ont auertie*
Que diras tu? l'en ay tant escouté Que i'en suis las ; certes ma volonté Ne peut changer, et ma seure entreprise Ne peut souffrir ny delay ni remise.
ZARASSE.
Si disent-ils , que si certainement Mardochee est issu de ceste gent Qui est partout en Persie esgaree« Vous n'aurez point contre luy de durée
Non plus qu'au vent la poudre et le sablon A de vigueur, ou le couard Freslon Contre Tauette, ou les biches peureuses Contre les dens des ourses furieuses ; Qu'ils ont vn Dieu plus grand que tous nos Dieux Qui les maintient et garde des hauts Cieux.
Us ont menti , ie leur feroy cognoistre , Car ie seroy sur eux et leur Dieu maistre , Et n'ay-ie pas la mort d'eux tous au poing ?
ZARASSE.
L'Edict est près , l'exécution loing.
Pourquoy leur Dieu les souffre-il esclaues, Puisqu'il les porte et les maintient si braues?
ZARASSE.
Il les punit 9 mais c'est quand il le veut, Et les punir autre que luy ne peut.
Bien, ie le veux, leur Dieu est invincible , Les luifs bien forts, leur nuire il n'est possible , Aman tout seul est foible et ne peut rien, Et a perdu son crédit et moyen :
Si verrés-vous mille charoignes tiedes Grouiller encor' de ces personnes laides De Palœstine, et tost par l'effort mien Bien deschiré l'orgueil Semelen.
TRA6ED1B SAINGTE. lOS
LA TROVPE, SIMEON, luif.
LA TROVPE.
Vous estes donc de ceux qui au pals restèrent Du temps de la ruine, et seulets demeurèrent En leurs vides maisons, quand les fiers Cbaldeens Prindrent de nos ayeux , ou bruslerent les biens. On nous a tant conté qu'vn Esdre et Nehemie Ont lasaincte Cité remis presque demie :
Dictes-nous qu'il en est.
SIMEON
Us ont fait grand deuoir, Mais leur désir excède leur pouuoir :
Leur entreprise a esté renuersee Cent mille fois, et Tœuure retracée; Car ceux qui ont sur eux gouuernement De par le Roy> ont quelque mandement De iour à autre à leur dessein contraire, Ont-ils tout fait, c'est tousiours à refaire, le tay le ioug , la crainte et cruauté Dont tous les iours le peuple est tourmenté.
On nous disoit que le Roy Assuere Est beaucoup plus que ses gens débonnaire ; Or, en fulant Tiniustice des siens Auecque vous soubs luy rendre me viens ; Car le ne peux endurer dauantage Que i'ay souCTert de la cruelle rage
De ses Prœuostz.
LA TROVPE.
Amy, ie vous plain bien , Car vostre long labeur ne vous seruira rien.
Vous tombez d'vn escueil dangereux en vn pire , Car le meschant Aman qui gouuerne Tempire Nostre race destruit *, mais dictes-nous pourquoy Plutost n'auez cerché la présence du Roy ?
SIMEON
Pour ce qu'au temps du gratieux roi Daire , Le gouuemeur n'estoit pas si contraire, le vous suppli , mes Dames , dictes-moy Pourquoy Aman hait si fort nostre loy?
LA TROVPE.
Le discours est bien long , bien fort longue Tiniure
Pour laquelle ces maux le panure peuple endure :
Vous entendrez pourtant depuis le premier trait
Pour quelle cause Aman nous persécute et hait.
AssvERE donnait vn banquet magnifique
A tous les Princes grans de la terre Persique :
La cour de son palais , à quatre rancs entiers ,
Estoit bordée autour de forts grans piliers,
L'estoCTe d'or massif, et la façon antique
Dont iadis abondoit le Temple ludalque :
Au sommet cent tapis, pleins d'autant de couleurs
Qu'au printemps les verds prés nous descouurent de Qeurs ^
La rose, ni le lis, ni la fleur immortelle,
La pourpre , le coural , ni Tare qui nous decelle
L'ordonnance du Ciel , ni l'oyseau excellent
TRAGEDIE SAINGTE. lOT
Qui vente à sa compagne un pannacbe brillant, Portent couleur en eux dont les tentes polies Incomparablement ne feussent embellies; L'artiGce de loing nature deuanceoit, Et en quelques endroits soy-mesme surpassoit; Tout autour paroissoit vne peinture vifue , Et enseignoit comment nostre gent fut captiue. Là , par l'Assyrien nostse malheureux Roy Voyoit égorgeter ses enfans deuant soy ; Le Chaldœen , soldat d'une dextre sanglante , Bouillant, écarteloit mainte teste innocente. Quelqu'vn pilloit le Temple et l'autre le chasteau, Tel geinoit vne femme-et l'autre vn enfant beau. C'est assés de cela dont triste est la mémoire : D'autre part se lisoit des Rois Persans la gloire , Cyrus tetoit la louue , et Harpacte esprouueoit Le fiel d'vn Âstyaga et ses enfans mangeoit, Et reuenchoit après la vengeance félonne Faisant iustement perdre à son Roy la couronne : Là, Cyrus se haussoit, sur mille Roys, vainqueur! Mais du fait de sa mort l'ouurier estoit menteur, Par l'ignorée mort du désastreux Cambyse La seigneurie estoit à vn vilain acquise.
Soudain par son bon sens Daire la saisissoit, Et premier au soleil son chenal hennissoit; On l'aperceuoit bien en vne œuure muette, La ruse estoit pourtant clairement descouuerte. Xerxe sur terre ferme vne grand mer creusoit , Et ailleurs de la mer vn lieu ferme faisoit ; Mais la fuite estoit teue, et sa honte étemelle, Et celle tant de fois mal vengée querelle.
Amy, ie ne sçauroy aconsuiure en parlant
La merueille el beauté de cest ouurage grand.
Sur vn paué de marbre et d'iuoire et porphire
Estoient des lits d'argent; qu'est-il besoin de dire
La grandeur du seruice et le ricbe appareil ,
L'abondance des mets et l'ordre nompareil ?
Là , le Roy plein de vin , prins d'vn désir infâme ,
Veut à tous faire voir TEmperiere sa femme.
Comme Fhomme iamais n'estime vn bien parfait ,
Si qu'il a ce bien-là tout le monde ne sçait,
La Royne Vasthe estoit en vertu sans seconde,
Et bien au demeurant la plus belle du monde :
Or, voulant à la loy des Perses se renger
(Que la femme d'autruy ne voye l'estranger)
Refuse son mary, qui des l'heure la laisse ,
Suiuant le dur arrest des vieux sages de Perse.
Combien de fois pourtant luy vint la larme à l'œil
Pour auoir de Nochee approuué le conseil 1
Or l'exécution du conseil de Nochee
Feit la nièce espouser au Roy, de Mardochee,
Qui surpasse de loing ceste autre en saincteté
Et ne luy cède point en parfaite beauté.
Fort peu de temps après , quand Thare et Bagathee
Eurent la mort du Prince ensemble complotée,
Mardochee descouurit leur coniuration ,
Et souffrirent les deux griefue punition.
Aman, qui n'ignoroit la trame encommencee
Et qui portoit les gens de la Royne laissée ,
De ceste heure conceut vn mortel maltalent
Encontre Mardochee et toute notre gent.
Or, se voyant en Cour fortune si prospère ,
TRAGEDIE SAINGTE. i09
Il tira ceste loy du cachet d'Assvere,
Et maintenant cecy le fait désespérer
Que le père d^Esther ne le veut adorer.
Sur tout il a la bride à sa rage lascbee
D'auoir esté contraint de seruir Mardocbee.
II est impatient, car quand il est au iour,
Il luy tarde beaucoup que la nuit n'ait son tour;
La nuit il veut le iour, car maint songe effroyable
Luy fait redemander la lumière agréable;
Il oublie son rang, sa charge et maiesté,
Il porte vn front d'azur et vn œil despité.
Tout son corps est succé d'vne peste secrète,
Ses dens pleines de rouille et sa face desfaite ,
Sa langue a du poison , et du venin son cœur.
S'il sort de chez le Roy, la crainte et la terreur,
La haine et la fureur pas à pas le talonnent,
Et à cruelliser nostre gent l'esguillonnent.
Vous entendes quelle est nostre condition :
Nous sommes tantost près de l'exécution
De ce fascheux Edict; et outre Aman espère
Et se vente par tout d'optenir d'Assvere
La mort de Mardocbee, et le tient-on pour fait,
Car ordinairement il fait ce qui luy plaist.
II nous reste au Seigneur seulement espérance ,
Qui aux désespérés descouure sa puissance.
SIMEON
Mes Dames plorez-vous? Certes Aman fera Tout ce que nostre Dieu faire le souffrira :
Par tant, reprenés cœur; ie m'en vay par la ville Pour recognoistre ceux qui sont de ma famille.