COMPLAINCTE SECONDE
lïvne Comtesse de la Basse- Allemaigne , délaissée cfvn grand Seigneur Polonais, son mary^ du temps du très-victorieux Empereur Sigismond.
j ie veux commencer vne plainte mortelle, Il naist entre mes sens vne forte querelle , Mes yeux veulent parler, le cœur le veut ausw, Et la langue se dit pouuoir mieux que ceux-ci Discourir dignement ma sanglante misère, le n'emprunte la voix d'vn Orphée ou d'Homère , Ni les vers désolés des plaintifs brodequins, Et les tristes chansons des tragiques bouquins ; Car froid est leur sauoir, froides leurs Aonides : Suiuons plustost le ton des fieres Eumenides , Dont armées aux mains de souffre et de flambeaux , Elles aiment guider les humains aux tombeaux. le n'ay point de besoin de fard ou d'artifice , le ne veux déguiser, mais descouurir vn vice. Mon mal me fait sauante, et plus naifuement L'affection saura déclarer vn tourment
Ii8 PREMIER LIVRE
Que tel sans passion , qui se dit grand poète ,
Et de chastes lauriers va couronner sa teste.
Mais, làs , ie choisiroy ne sauoir du tout rien,
Estre du tout muette et recouurer mon bien ;
Car i'achepte trop cher le moyen de bien dire
D'vn importable ennuy, qui me ferme le rire.
Que diroy-ie pourtant qui puisse profiter,
Ou amoindrir mon mal, ou mon bien augmenter?
Vray est qu'ayant à tort perdu ma renommée,
C'est peu de perdre au vent vne plainte semée,
Si quelqu'vn n'entend pas que c'est qu'vn creue-cœur,
Vne peste, vne horreur, vn dueil , vne rancœur,
Qu'il n'aille pas cercher la vefue Cleopastre ,
Ni les pleurs ruisselans sur son bel alabastre^
Qu'il n'aille pas cercher la piteuse façon
Dont Dauid regretta son beau fils Âbsalon.
qu'il mesprise encor' vne Artemise folle.
Qui beut en vn repas tout son mary Mausole.
Pour vn amy perdu ou pour vn mary mort,
Ou la mort de soy-mesme , on se plaint à grand tort ;
Mais celuy qui veut voir vn gouffre de misères
D'horreurs, de cruautés, de fureurs singulières,
qu'il me vienne voir, et qu'il craigne pourtant
Seulement par ses yeux d'en attirer autant.
Les cieux pour m'agrandir ensemble coniurerent,
Et les astres bénins mon estât soussignerent ;
Mais mon malheur forcea ma grandeur, ma beauté ,
Ma vertu , mon honneur, ma saincte chasteté ,
Pour l'honneste désir d'vn sacré mariage.
Tout mon mieux ne fut rien qu'vne despite rage;
Treistre me f ust le ciel et le Dieu periuré ,
D'ANDRE DE RIVAVDEAV. 149
Treistre me feit aussi le bonheur espéré.
Les Grâces à ce lit ouques ne se trouuerent»
Mais les trois seurs d'enfer lourdement le brassèrent ,
Et auee des flambeaux y vindrent éclairer
Par lesquels on souloit les corps morts enterrer;
Le chahuant hideux ceste nuit sur le feste
De ceste maison-là vint maudire la feste > :
Tisiphone hurla sur ce lit maintes fois 9
Et la noire Âlecto y ietta des abois ,
Ayant de scorpions et mille lézards vertes,
De serpens , ses cheueux , les épaules couuertes.
homme desloyal 1 pour ta légère foy
Les cieux ont fait verser ce desastre sur moy ;
Par toy le ciel en moy a démenti son œuure,
Et par toy ma vertu vn vice se descœuure ;
Par toy, cruel, le pas du bonheur m'est fermé,
Et par toy le malheur contre moy s'est armé ;
Par toy le mariage autresfois honorable
N'est rien plus qu'vn iouet,qu'vn songe, qu'vne fable;
Par toy la promesse est vne infidélité ,
Par toy le deshonneur est en l'honnesteté.
Or, si l'on veut sauoir pourquoy tu m'as haie ,
Et pour quel mal si grand tu m'as ainsi trahie ,
On n'en trouvera point s' on ne veut estimer
Que c'est vn grand péché de sainctement aimer,
D'aimer cet homme là qui , sous le tesmoignage
De Dieu cent fois iuré, m'a promis mariage.
* Ce Tcrs et les cinq qui précèdent figurent déjà au dernier acte de la tragédie d*Àman.
IJfO PREHIEK LIVRE
Voilà tout mon forfait; la iustice de Dieu Ne me peut reprocher autre chose en ce lieu ; D'ailleurs ie suis fautifue , et la Nature égale M'a soumise au péché d'vne loy générale; Mais , s'il faut discourir de tes fautes et toy, meschant , que dénient ta paroUe et ta foy ?
Et la main que cent fois tu as iointe à la miene , Lorsqu'auecques sermens tu m'auouois pour tiene. Nous creumes, ô malheur, à tes desceuans mots, Nous creumes aisément tes gratieux propos , Et alors mon esprit tout simple et tout fidèle Ne pouuoit croire en toy vne lascheté telle , Et certes ie n'auoy grande cause ou raison La penser d'vn seigneur de si bonne maison ; Mais depuis que de tous fut la fraude aperceue, On deit que de léger i'auois esté deceue.
Qui par tant de sermens ne seroit bien deceu? Certes , il n'y a nul qui ne les eust bien creu. Âa, doit-il donc sembler aux hommes si estrange, Et a ce fin trompeur vne grande louange, Suiet de moquerie au vulgaire ignorant , (Lequel va de son pied les autres mesurant), D'auoir peu abuser vne femme , vne amante , Soubs ombre de Taneau , imposture meschante ! Encor' long temps après que le fait recognu Estoit deia de tous pour assuré tenu , le ne le croyoy pas , et l'amitié fidèle M'empescheoit de iuger vne cruauté telle ; Lors pour toy bien souuent à moy-mesme mentoy, Et cent mille raisons , subtile , i'inventoy, Et rien qui contrevint à ta foy tant iuree
IVANPKE 0E «iYAVPEAV. m
Peut entrer, que bien tard , en mon ame égarée. A la fin ie creus tout , quand ni mon amitié , Ni mon cœur patient peurent trouuer pitié En vn cœur endurci ; ô si la nuit première , Ou celle de deuant eust peu m'estre dernière , Pendant que ie pouuois honnestement mourir, Plutost que les brocards du faux peuple souffrir. fureur, ô douleur, nous sommes donc bien folles , Quand nous croyons soudain aux promesses friuoles Des hommes abuseursl Ils iurent, amoureux, Les puissances des eaux, de la terre et des cieux. Mais ont-ils bien ioui de la personne aimée , Leur promesse est soudain d'vn oubli consumée. Encore m'a Ton dict, ô homme très-mauuais, Que tu te ris du tort que toy-mesme me fais : Et en tenant vne autre en ma place embrassée , Tu luy fais le discours de nostre amour passée. que ta gloire est grande 1 il te faut esleuer Vne haute statue et ces mots y grauer :
a Ce FVr YI« GRAND GYERRIER QVI , BRISANT SA PROMESSE , « FVT SI FIN D'aBVSER VNE PAVVRE PRINCESSE. »
Ris tant que tu voudras; misérable , la Qn Fut iadis de tous ceux qui tinrent ce chemin : Thesee fit errer la vierge Minoïde Sur le bord Naxien sans secours et sans guide Apres Tauoir deceuê, et que pour lui quité Elle eut son doux paîs et son père irrité.
Mais le trompeur paya ceste cruauté lasche, Car Dieu iuste vengeur, quoiqu'il tarde se fasche ; Thesee fut en fin mesme par TEdict sien Honteusement priué du sceptre Athénien ,
ISl PREMIEK LIYRB
Qu'vsurpa depuis luy le vaillant fils d'Omee ,
Et des Thesides fut la race ruinée.
Et toy , Demophooi) , non moins que luy cruel ,
Et infâme héritier du crime paternel ,
ladis receu fuyard par Phyllis Thracienne y
En hoste et en mary lui faucea la foy tiene :
Aussi ne fus-tu pas plus que ton père heureux ,
Et le destin punit cet acte yitieux.
Diray-ie le larcin de Tldœen berger,
Qui vint à la malheur au riuage estranger,
Quittant le chaste lit d'Oenone Phrygiene
Pour dérober celuy de la Tyndarienne?
Ce paillard mutina presque tout Tuniuers ,
Et par guerre et par feu et par tourmens diuers
Feit mourir son vieux père et ses courageux frères.
Et du monde accabla deux parties entières
Au port Dardanien ; et de sang et corps morts ,
Empuantit de Xanthe et Simois les abords.
Hercueil laissant aussi la Calydoniene,
S'embrasa de l'amour d'Iole Oebalienne ,
Et tourna le fuseau de ses trop rudes doits ,
Ainsi que pour Omphale il faisoit autresfois;
Mais il brusia tantost aux Oetœennes flammes,
Pour auoir trop bruslé pour les estranges Dames.
Ici plustot le temps que le propos faudroit.
Que cinq cens faits pareils dire encore voudroit :
Le faux Roy Chilperic estrangla sa Galfonde,
Ayant pour femme prins la putain Fredegonde.
Dieu! que sa maison sentit tantost après
De meurtres et de maux et de cuisans regrets ,
Pour auoir, soubs couleur d'vn nouueau commérage
D'ANDRB DE RIYAYDEAV. 153
Faucement attitré, rompu son mariage :
Comme les destins seurs ont iadis arresté Des tourmens très-exquis à la desloyauté, Et ce très-grand Seigneur, maistre des destinées » Qui a aux abuseurs les peines ordonnées , N'a rien oncqu' recerché de si griefs chastimens Que les lasches faulceurs des gardables sermens. Or^ fut trompée aussi la Colchique Mœdee , Aussi triste que moy, mais plus outre-cuîdee, Et qui trouua très-bon de la faute venger De celuy qui osa sa foible foy changer?
Ainsi mourut Hercueil par sa Deianire; Clytemnestre priua de la vie et l'Empire Son mary, s'ennuyant que du sac Phrygien Cassandre il amenoit pour tenir le lieu sien. Mais tu as plus failly que le faux Aesonide, Qu'Hercueil , qu'Agamemnon et le mauuais Agide ; Car celuy faut bien moins qui trompe simplement, Ou d'ailleurs irrité esconduit rondement, Bien que nulle couleur face la foy fauceable ; Neantmoins cestuy-là est le plus excusable.
Mais celuy qui au temps qu'il fiance sa foy S'apareille à la rompre et en son à part soy; N'ayant cause nouuelle , à l'heure mesme trame La future trahison , a bien plus meschante ame. Bref, celuy-là qui peut sous les mots mielleux D'vne feinte caresse et hypocrites yeux, Pour penser de long temps vne telle iniustice Et perfournir après sans repentir son vice , Qui peut feindre vouloir cela qu'il ne veut pas, Qui fait semblant priser ce dont il ne fait cas,
IM PRBIIIER I^IYU
Et au pris de sa foy et de rhoimeur apreste Et le sien et d'autruy, cest acte deshonneste. Il a vn chesne dur, il a du triple airain Enté dans la poitrine, et est fait de la main. S'il le faut croire ainsi, du fils de Promethee, Et d'vne pierre dure en derrière iettee, Cestuy la peut planter, impiteux , dans le flaae De son père le glaiue , et peut tirer le sang De ses frères germains ; il peut trahir son Prince , Il peut troubler Testât d'vne grande prouuince ; Il peut, comme n'ayant nulle religion, Remettre cncor' vn coupOsse sur Pelion, Afin d'oster à Dieu, d'vne géante dextre, Son throne, sa grandeur, sa couronne et son sceptre. En ce monde il n'est rien de cruel ni sanglant , Dlniuste et de meschant, de fier et violent, Que cestuy sans scrupule aussitôt n'accomplisse. Somme ce qui luy plaist ne luy semble estre vice : Encor' n'est-ce le pis, car maint an reuolu , Et le mal descouuert , tu m'as souuent voulu Par lettres retromper, feintement gratieuses , Mais si l'y eusse creu , vrayment pernitieuses, Et tes ministres bons, menteurs très^asséurés, M'aportoyent des propos et messages dorés.
Par lesquels, ô meschant, si i'estoys aussi beste Que tu es desloyal , tu marchandois ma teste. Mais Dieu a contenu cette homicide main, Et fait que contre moy on entreprist en vain , Et versé contrebas le venimeux breuuage Dont par son moyen seul i'ay peu fuir ta rage; Mais ie n'ay peu fuir le poison dangereux
D'ANDRB DE RirAVDEAV. IJS»
De ta très-fausse langue, et tu as, malheureux,
Déchiré mon honneur et saincte renommée ,
Que tu deurois auoir comme la tienne aimée ,
Et tu n'en as pourtant si laidement pensé
Que ce que tu disois; mais testant auancé
D'en mesdire si fort , il ne t'estoit louable
De r'aprouuer cela que si vitupérable
Tu iugeois par auant, pour ce que tu auois
là meffait, redoubler ton vice tu deuois;
Pour cela le malheur qui ma teste enuîronne
Est importable et grand; mais le Seigneur n'ordonne
Moindre peine à Tautheur, tous les iours il décheoit
Et de biens et d'honneur, comme chacun le voit :
11 a fait autresfois à son Prince seruice
De capitaine preux et bon suiet office ;
Mais rien les derniers ans , il a mieux commencé
Que non pas poursuiuy ; il s'est desauancé
Au lemps qu'il falloit croistre , et ses mal perdus biens
Il a tasché rauoir par de mauuais moyens;
Mais il n'a succédé , car celuy qui butine
Est souuent despouillé par la force diuine :
Somme, il est au safran, les plaintifs créanciers,
L'interest, l'hypothèque ont à tous les quartiers
De quoy l'importuner, et toute sa richesse
N'est rien plus que l'orgueil d'yne haute noblesse.
Il en avint autant à Anthoine autresfois,
Qui se veit ruiné de tout en peu de mois,
Bien que , grand Empereur, il eust eu seigneurie
Sur la pluspart du monde et sur toute l'Asie
(Qui luy payoit par an six vingt millions d'or.
De quoy pour bien content ne se tenoit encor) ;
166 PHBMIER LIVRE
Depuis qu'il eut laissé la pudique Octauie
Et qu'vne Cleopatre eut son ame rauie ,
Ce braue cbeualier, vaillant et redouté
Deuint craintif et lascbe, et fut tantost dompté
Par le ieune Gœsar, et quitta son armée
(Suyuant honteusement la femme trop aimée),
A la mercy de l'onde et de ses ennemis,
Y ayant hasardé seruiteurs et amis;
De là fuyant tousiours de Gœsar la furie
Il se veit rembarré aux murs d'Alexandrie,
Et pour estre en vn coup libre de tout effort,
Luy-mesme se donna en desespoir la mort.
Tu n'as point faute aussy d'vne autre Cleopatre
Qui iusques à ce iour t'a causé maint desastre,
Dont il fut et à toy et à moy grand besoin
Que lorsque tu la veis elle eut esté bien loin ,
Tu eusses satisfait, croy-ie, à ta conscience,
Et au lieu du péché fusses en innocence,
Et ie ne seroy pas froide et seule en vn lit ,
Vefue de vérité, ta femme ainsi qu'on dit.
Et ne me plaindroy pas des iours pleins de paresse
Qui ne ramènent point l'ancienne promesse;
Car les vrais amans seuls sçauent compter les iours ,
Et des ans atendus les trop tardifs retours :
Or, ceste autre t'a prins et t'est si agréable ,
Que par elle auiourd'huy tu demeures coulpable.
Mon amour n'estoit pas du tout si affeté
Ni lascif que celuy qui t'a mieux arresté;
le cheminoy sans vice , et plus l'amitié mienne
Tendoit à s'obliger pour iamais la foy tienne.
Ce lien t'a fascbé , car c'estoit ton désir
D'ANDRE DE RIVAYDEAV. 157
D'aimer en tel endroit, où tu prinsses plaisir,
lusqu'à ce que tes yeux et passion nouuelle
Te feissent amoureux d'vne face plus belle.
Voilà bien des raisons; il en est toutes fois
Quelques vues après indignes de ma voix.
Si n'est-elle pourtant de plus illustre race,
Ni d'vn nom plus cognu, ni de meilleure grâce,
Et si n'a rien en soy qu'on doiue plus aimer;
Mais vous estes tous deux en vn fait à blasmer,
Qu'elle estoit lors liée , et que sa renommée
En estoit à bon droit de long temps diffamée :
Rien n'assemble vos cœurs qu'vn désir chatouilleux;
Elle est libre à présent; mais premiers sont nos vœux ,
Première la promesse et la loi très-honneste
Qui saincte m'obligea premièrement ta teste.
femme, ie te dis qui mes baisers surprens,
Et qui du mien si proche et priuee te rens.
Recule-toy de là , en public ie t'auise
Que la main que tu tiens m'est liée et promise.
Choisis-en donc quelqu'vn qui soit tout libre et franc,
Et ne desrobes plus d'autruy la place et ranc ,
La chose que tu tiens follement embrassée
Est à autre seigneur, qu'elle me soit laissée;
Oste-toy de ce lit, qui, si tu ne le sçais,
A vn autre est voué ; va-t'en doncques en paix ,
Cette couche n'est vuide, ou le lieu tu occupes
D'vne plus légitime, et son droit tu vsurpes.
Si tu faux, aùertie encor' doresnauant,
Aduldere sera pire que par auant.
l'ay esté trop par toy long temps abandonnée ,
Par toy i'ay demeuré mal propre et mal omee,
188 PREMIER UYRE
le n'ay point porté d'or sur la teste ou les mains,
le n'en ay point porté sur la gorge ou les reins ;
le n'ay voulu sentir l'ambre gris ou cyuette ,
le ne me suis parée à aucun iour de feste,
le n'ay suiuy le bal , les ieux ni les banquets ,
Ni la douce musique ou les plaisans caquets,
Ni tout ce qui iadis esbatoit ma ieunesse.
Premier qu'on m'eust surprins d'yne feinte carrosse.
Par toy i'ay trop versé de larmes et de pleurs ,
Et en dueil i'ay passé mes iours estant meilleurs ;
Le soleil au sortir de sa couche dorée ,
Ni beuuant l'Océan, m*a onq' veu qu'esploree,
I'ay le plus fort hay ce qui plus m'auoit pieu ,
Et le plus fort aimé ce qui m'auoit despieu.
La chagrine tristesse et solitude noire,
Ce que qui m'eust prédit ie ne l'eusse peu croire ,
Au temps que ma verdeur yuide de passion
N'auoit encor senti aucune afOictioUy
Et douant que l'amour, la fiere ialousie
Et FinGdelité ennuyassent ma vie,
Tu sçais que les sanglots , Seigneur, et les souspirs
Ont succédé depuis à mes premiers plaisirs ;
Et tu sçais bien aussi qu'enfin ie suis restée
La plus triste du monde et la plus deiettee.
femmes , gardés-vous que les atraits trompeurs
Et les sermens mentis ne séduisent vos cœurs,
Ck)urés à mon exemple, ou mesme sans mon crime;
le me plains d'vn Seigneur qu*on tient pour magnanime ;
Voies que ma vertu , mon sang ni ma grandeur
Ne m'ont sçeu reuencher d'vn immortel mal-heur.
Si vous auiés peu voir mes complainctes horribles ,
D'ANDAE DE RIVAVDEAV. f80
Si vous auiés gousté mes douleurs très-sensibles ,
Mon despit , ma fureur, mon cruel desespoir,
Et mille passions que ceux peuuent sçauoir
Seulement qui les ont , mainte mort très-cruelle
Vous viendroit plus à gré qu'vne auenture telle.
que la mort est douce 1 ô que les efforts tous
Des destins ennemis sont gratieux et doux !
que tous les malheurs du monde ioints ensemble
Sont moins grans et moins griefs que le mien ce me semble !
Or, Dieu est juste iuge : il ne pourroit pourtant
Visiter mes péchés d'vn supplice plus grand.
Neantmoins ie le loue, et croy que sa iustice,
Quelque temps à venir me sera plus propice ;
Mais toy, ô infracteur des sermens et des loix,
Sentiras sa fureur sans pitié quelquefois;
Rauise-toy deuant , et d'vn effet contraire
Fay à ce grand Seigneur ta repentance plaire.
Pourquoy me hais tu tant que perdre tu te veux,
Plustost que retourner soubs le ioug odieux
Du promis mariage? ta haine est bien chère
Et te couste beaucoup ; ce t'est chose légère
De viure tousiours vefue et de courroucer Dieu ,
Mais que ie ne retourne en mon ancien lieu.
Est-ce que ie suis poure ou que ie ne suis belle?
Tu te trompes bien fort , si tu n'en as que telle
Qui soit digne de toy, tu n'en auras iamais;
Gela pourtant en moy iustement tu ne hais;
le ne t'estoy point laide aux années premières,
Lorsque tu m'apastois des chères coustumieres.
le ne suis pas aussi née d'vn lieu si bas
Que tu ayes raison d'en faire peu de cas ;
Car mes père et ayeux, très-vertueux et grans.
Furent des Empereurs bien fort proches parens.
Et nulle race encor' plus grande ou ancienne
Se peut en ce pays renommer que la mienne.
Davantage tu sçais ma naifue bonté.
Ma douleur, ma rondeur et ma simplicité.
Au temps que ta faueur déclina désolée ^
Tu sçais quelle ie fus au secours appelée
A tes gens et à toy, et taschay de r'auoir
L'bonneur de celuy-là qui le mien deceuoir
Auoit osé deuant, et de mémoire neuue,
l'auoy nagueres fait de ta loyauté preuue ,
Mesme en tien seruiteur, bien qu'il fust estranger,
Celui qui m'euoya.Gnement messager
Confessa sur la Gn que vrayment i'estoy bonne ,
Mal digne, disoit-il, qu'il se trouuast personne
Qui entreprist me nuire, ou me rauir, meschant,
La vie par poison ou lé glaiue trencheant.
11 parloit tout ainsi , dont ie deuin peureuse
Que l'on ne me dressast quelque embusche fascheuse.
]e ne laissay pourtant au temps que ton bateau
Yersa la proue en bas par la fureur de Teau ,
De t'estre fauorable et prendre la defence
De tes gens mal menés ^ mesmes en ton absence;
Mais tu l'as oublié et n'en recognois rien ,
Et si me rens tousiours quelque mal pour le bien
Quoy ! ne sçauroy-ie au moins t'emouuoir par le gage,
Lequel m'est demeuré de notre mariage.
Helas! ie m'atendoy qu'il me deust faire aimer,
Et ton cœur trop plus froid que glace r'enflammer,
Car (fors qu'il ne sera trompeur, comme i'esper^),
D'ANDRE DE RIVAYDEAV. 161
D'ailleurs partout au vif il ressemble son père.
Ores ai-ie esprouué que tu es sans pitié ,
Sans respect , sans douceur, comme sans amitié ,
Et es prest d*encourir l'assurée vengeance
De ce Dieu qui voudra maintenir l'innocence
De la meilleure part ; et de son doi très-fort ,
Gomme Dieu des sermons, se ressentir du tort;
Et si tu crains ce Dieu , ame fiere et sanglante ,
Premier que d'esprouuer sa fureur violente,
Tourne ce cœur ferré , ramolli cet acier,
Rabille nous ta foy et ne sois plus si fier ;
Tu trouueras en moy vne volonté telle
Qu'alors que de mal-beur ie te semblay trop belle.
le prie pour ta foy, pour ton bien, ton honneur,
Et pour moy rien du tout ; i'aiourne le Seigneur,
Tesmoin de tout cecy que iamais variable
l'ay eu en tout ce temps la volonté semblable.
Dès le commencement le bien me sembla bien ,
le consentis sans force vn si chaste lien ,
Et comme le suiet estoit d'vn désir digne ,
Aussi fut mon désir excellent et insigne ;
le desirois alors, tout tel est mon désir,
Que quand premièrement mon cœur il vint saisir.
Fors qu'il est augmenté et qu'vne attente grande
A fait de plus en plus mon enuie gourmande ,
Et pour me voir depuis ce grand bien emporté
Qui devoit estre mien et qu'auoy mérité ,
le n'ay point refroidi mon ame désireuse
De la deuë faueur de ma flamme outrageuse;
Et tant plus que l'on m'a ce deuoir refusé,
Tant plus s'est mon amour sainctement atisé ,
«et PREMISA LIYRK
Et de mon sainct vouloir la première conduite Est toute tesmoignee en ma constante suite.
Celuy qui souhaita m'auoir légèrement Légèrement aussi a faucé son serment; Il fonda son vouloir sur la beauté passable, Et ie fonde le mien sur la vertu durable.
Voyez la différence : il a longtemps voulu, Ores il ne veut plus ; mon esprit résolu A la suite du bien de plus en plus désire. Ha volonté s'auance et la siene s'empire ; le suis bien malheureuse , et il n'est sous le ciel Outrage, ni despit, meschef, poison, ni fiel Qui n'abonde en mon estre , et neantmoins ma peine Par le bien de l'espoir quelquefois prend aleine ; Vray est que l'on me dit d'vne commune voix : Qu'atens tu? poureté! ô que tu me déçois!
Tu nourris ton malheur d'aprehensions vaines , Les choses à venir sont tousiours incertaines. Tu n'eschapperas point des tempestes au port, Et sera ton souhait preuenu par la mort.
N'atens point guerison de celuy qui te blece, Et ne te fie pas en aucune carresse , Car il est résolu de tromper ta langueur, Et de faire brusler à tout iamais ton cœur.
Encor' qu'il fust ainsi, ie ne le veux pas croire; le ne veux pas noircir la merueilleuse gloire Qu'il a d'ailleurs partout, car ie croy qu'il voudra. Et qu'à la fin vaincu tout mon droit me rendra , Et tant plus que ce bien se fait long à atendre, Plus ie le trouue doux, et plus i'y veux prétendre. Et quand ce qu'on me dit véritable seroit ,
D'ANDRE DE RIVAYDEAV. 163
Ce mien souhait pourtant moindre ne deuiendroit , Car il n'est point fondé sur la fauce inconstance D'vn qui veut et ne veut, d'vne contraire chance. Car il n'est point fondé sur le vouloir d'autruy, Qui me seroit sans doute vn mal feable apuy.
le ne laisse pourtant de désirer sans cesse Ce qui m'est reculé d'vne lente paresse.
le sçay ce que ie veux, ie sçay ce qu'on me doit , le voy le tort d'autruy, et si voy bien mon droit; Et quand tout mon espoir tourneroit au contraire , Mon désir pour cela ne se sçauroit deffaire.
C'est assez, mon malheur ie contente d'espoir. Et veux de plus en plus ce que ie veux auoir.