‹ Les œuvres poétiques d'André de RivaudeauChapitre 23 sur 35 · COMPLAINCTE TROISIESME · texte numérisé non relu

COMPLAINCTE TROISIESME

De Saphir e y femme de Putiphar^ Capitaine des gardes, ou Grand-Maistre dhostel de Pharaon, suyuant ce qui est escript au XXXIX chapitre de la Création, Hure de la Saincte Bible.

.ÉRÀPiSy ô grand Dieu qui gardes cette terre De peste et de malheur, de famine et de guerre ! Qui est cest estranger seruant en ma maison Qui altère mon sens et trouble ma raison?

quel front, ô quel œil, ô quelle contenance , Quelle beauté paroist sous sa poure apparence I le crois certainement et n'est fausse la voix Qui murmure qu'il est de la race des Roys i Son aïeul Abraham , d'vne race guerrière , Du Roy Chordolamor deffeit l'armée entière , Sauua Loth , son neueu , et ploya sous sa main La cité de Sodome, audacieuse en vain.

Pour luy et ses neueux les campagnes herbues Ont peu mille taureaux , mille brebis velues , lusques à ce iourd'huy^ cestuy-cy ressent bien Sa superbe origine en son graue maintien.

IM PHEMIER LIVRE

Si ie n'auois conclud en mon chaste courage

De ne rompre iamaîs les loix du mariage,

le pourroy cheoir ici : si vous sauez , ô Dieux ,

Que depuis que i'entray sous le ioug gratieux

De mon très-cher mary, iamais , iamais mon ame

En cent occasions ne brusla d'autre flame:

Mais, ie vous prie, ô Dieux, faites vn bruit en l'air.

Et me frapés , vengeurs , d'vn homicide esclair,

Premier, 6 chasteté, que tes droits ie viole,

Et que pour mon mary vn estranger i'accolle.

Geluy qui print la fleur de ma virginité

A toutes mes amours auec soy emporté ,

qu'il les garde bien , et n'ay peur qu'à personne ,

Tandis qu'il sera vif, aucune part i'en donne.

Mais quoy? Seroit-il vray que les Dieux feissent cas

Des bons et mauuais tours que nous faisons çà-bas?

Tu es craintifue en vain, misérable Saphire,

Des faits des amoureux les Dieux ne font que rire ;

Le plus grand Dieu de tous me pousse et me conduit.

Amour, qui tous les cœurs soubs son sceptre réduit.

Helas! Saphire, helasi où vas- tu , malheureuse?

Tu es desia vaincue, ô amour furieuse 1

Donques tu enfraindras la paroUe et serment

Qu'à Putiphar tu as preste premièrement I

Ton honneur et ta foy, les Dieux , ta renommée ,

Et sera pour iamais laidement diffamée !

l'estriue pour néant , car le feu du dedans

Me tourne et peruertit la prudence et le sens ,

Et force la raison , car, he Dieu ! quelle rage

Me fait trouuer fascheux le ioug du mariage?

Et vraiment il est trop : il est des nations

D'ANDRB DE RIVAYDEAV. 167

OÙ Ton ne garde pas ces superstitions; Sans en nommer beaucoup , les Babylonienes , Celles des Nasamons, ni les Lacœnienes N'ont le frein si serré ; estroite est nostre loy, Et punit par la mort ceux qui faucent leur foy. loseph sçait bien cela, puis il a Tame saincte, Et des hommes il ha , et de son Dieu la crainte. Que pleust aux Dieux qu'il fust prins de mesme fureur Que i'eusse son vouloir ou bien qu'il eut mon cœur. Sérapis, qu'est-ce cecy? à la première atainte, le ne sentois encor l'amoureuse contrainte, le n'entendoy mon mal et ne pensoy pécher.

Et cuidoy ma blesceure aisément estancher :

Peu à peu le feu creut , la plaie fut mortelle , le voulu voir souuent , ie voulu sembler belle , le m'agorgiasé ; et si quelqu'vn estoit Mieux parée, mon ame enuie luy portoit.

Toutesfois , en veillant ie n'ay eu hardiesse De lui faire sçauoir ma gaillarde tristesse ; Mais maintes fois la nuit , il m'a souuent semblé Que i'auoy tout le corps à loseph assemblé, Et combien qu'endormie ay changé de couleur, Tesmoignage asseuré d'vn estrange malheur.

Cheftiue que ie suis , ô quelle est cette image De ces folastres nuits qui troublent mon courage? Certes , loseph est beau et mérite très-bien Qu'on l'aime eperdument, n'estoit ce fort lien; Il est digne de moi , mais cependant qu'on veille le ne m'essaye faire vne chose pareille :

le pourray bien souffrir que le sommeil souuent Représente ce songe et le dissipe au vent.

168 PREMIBR LIVRE

Car il vient sans tesmoin , et ses douces sagettes Me chatouillent partout de piqueures secrettes. petite Venus , ô tendre Cupidon , Vous êtes deux tesmoins que ce dormir est bon! que i'y suis contente , ô vos délices belles Me font lors trembloter iusques dans les mouêUes. Le souuenir m'en plaist, mais courtes sont les nuits, Et portent quelque enuie à mes secrets déduits. Aa , quel est ce plaisir qu'on ne sent que par songe , Et qu'au premier reueil on troue estre mensonge I Les songes ont-ils point quelque puissance ou poix ? Les songes deceueurs ont trompé mille fois La femme de Ceyx et Biblis Miletides.

Sommeil Cimmerien , ô desloyale guide De nos euenemens ! qui nous fait espérer, Moqueur de tout ceux-là qui s'osent asseurer En tes obiets trompeurs. Et toi , nuit ténébreuse , Qui cuides contenter mon ame désireuse Fournissant mon souhait , en vain , comme tu peux ! Pourtant quoy que i'ay dit , consentir ie ne veux Tes folles visions, qui mon désir aiguisent De frians aiguillons et ma chaleur atisent ; Car l'honneur me défend de suiure ton conseil , Et le iour retourné ne m'en donne vn pareil.

Retirés-vous de moy, ô flammes deshonnestes ^ Sus, allés, cherchés place aux ennemies testes De celles que ie hay ; ô s'il fust aduenu Que loseph eust esté le premier détenu De ceste passion, ou auroit apparence De n'econduire pas sa chaude violence.

Donc qui ne l'eusse pas suppliant repoussé;

lyANDRB DE RIVAYDEAV. 109

Moi-mesme suppliray I 6 désir insensé ,

Enragé furieux, las! pourrai^e bien dire

Au trop chaste loseph mon amoureux martyre?

Pourray-ie confesser? Oui, oui, ie le pourray,

Puisqu' Amour est vainqueur, ie le descouuriray.

Lasl ou vay-ie tomber? ô quelle chaude flame

Altère et fait brusler le dedans.de mon ame?

Comment commenceray-ie? Aa ie change couleur,

le m'asseureray mal sur le point du malheur :

le tremble, ie suis blesme et vn ver m'epoinçonne :

Tout le corps de la teste aux talons me frissonne;

le suis mal résolue , et croy qu'il vaudra mieux

Pour le commencement faire parler les yeux :

Les larmes et souspirs seruiront de harangue.

Et pourront suppléer le défaut de ma langue :

Si faudra-il parler, peut-estre il n'entendra

Par gestes seulement ce que mon cœur voudra.

Il faudra discourir, mais , ô Dieux , s'il refuse ,

Et puis à Putiphar mon amour il accuse ,

Que sera-ce de moy ? On voudra par la mort

Par les lois du pals sur moi venger ce tort.

Mais le gentil loseph n'a pas vn tel visage ,

Ni vn front qui desguise vn si lasche courage :

Le déclarer ne peut nuire de ceste part ,

Mais nuire il me peut bien pour vn autre regard :

le crains d'estre éconduite, et après ceste iniure,

Nulle peut arriuer qu'aisément ie n'endure.

Dieux ! quel trouble est cecy ? vn refus m'est la mort ;

Et beaucoup moins honneste et moins seur est l'accord ;

Quand l'aurai demandé , soit la responce telle

Qu'on veut; ell' me sera ou infâme ou mortelle.

110 PREMIER UYRE

Mais, holà, pauure femme, holà, rauise-toy, Cependant que tu n'as encor' enfreint la loy ! Puisqu'au corps ceste honte encore n'est accomplie , Arrache-la du cœur et l'efface et l'oublie.

Hclas , durant le iour ce chaste pensement Prend place quelquefois en mon entendement ; Mais sitost qu'il est nuit, ou soit que ie sommeille, Ou soit comme tousiours tourmentée ie veille , Lors vn aueugle feu s'espand en tout mon corps , Et de mille tisons m'ard dedans et dehors :

le retrace souuent mes flammes furieuses, Et lors l'obscurité me les feint bienheureuses. Pourtant ie désespère encor' en m'asseurant.

Et n'espère trouuer aucun bien qu'en mourant , Et trouuer quelque bien toutesfois ie désire. Soudain ie ne le veux , et ce désir empire ; le débat y doute et crain : ainsi ma passiou Ne peut faire iamais de resolution.

Comme vn orme bien grand qu'vn charpentier s'essaye Verser la cime en bas ; et ia de mainte playe Le fait crouler ; on doute en quelle part ce tronc , Bruyant horriblement, s'estendra de son long, La troupe des ouuriers se recule peureuse Pour ne sentir sur soy la chute dangereuse :

Ainsi mon esprit plein de malcertains discours Se transporte agité de maudites amours.

folle y resouls-toi et secoue ces fiâmes Indignes , tu sçais bien , des vertueuses dames , Si tu peux , malheureuse ^ ô veux-le si tu peux ; le le veux et ne peux, car mes violens vœux Maîtrisent ma raison , et la belle Erycine

D'ANDRE DB RIVAYDEAV. 171

M'offre auec son enfant vne faneur insigne.

Helas , ie cognoy bien et aprouue le mieux ;

le yay suyuant le pire, et mon cœur vitieux

Se tient desemparé de cette forteresse

Qui pouuoit résister à la folle déesse ;

De ceste chasteté que le fer ni les feux,

Ni crainte de la mort , ni For delitieux ,

Ni mesme le destin , ni tout ce qu'on peut feindre

De fier et violent , deuroyent pouuoir enfraindre.

Mais seroit^Fon muni de telle saincteté

Qu'on ne fust point surpris de si grande beauté ,

De ces râlons diuins qui doucement décochent

Force traits amoureux qui les voyans approchent,

Et de ce beau menton sans aucun poil encor',

Et qui , s'il en auoit, feroit bien honte à l'or,

Et de ce front poli qui imite des cieux

La part qui demi-ronde aparoist à nos yeux,

Et de ses dignes doits de l'enfant de Semele ,

Et ceste cheuelure infiniment plus belle

Que celle d'Apollon, et de ce coural beau

Qui sert aux regardans d'vn bien ardant flambeau ;

Non , non , ie ne croy pas qu'vne saincte poitrine

Ne se souffrit surprendre à chose si diuine;

Certes , elle m'a meu ; certes , elle a batu

Et destruit de tous points le fort de ma vertu.

Helas f ie cognoy bien mon ancien courage ,

Mon deuoir, ma raison se conuertir en rage,

Et qu'il n'est plus besoin de ces armes parer

Pour la brèche ià faite en mon cœur reparer.

Au moins en amirant la personne que i'aime,

Sauroy-ie regarder quelquefois à moi-mesme ,

m PREMIBR LIVRE

Afin que ma grandeur et ma rare beauté Me feissent mespriser la grande poureté Du seruiteur losepb , et mon ranc ie gardasse Pour ne l'auilir point en personne si basse Et pour ne me laisser si soudain embraser, Car ie devroy de tous prière refuser.

le suis bien loing de là , i'ay perdu toute honte , Et toutes ces raisons ma folle amour surmonte. Quoy ! il s'en faut fort peu que ie n'aille acoller Mille fois en vn iour cil qui me fait brusler ! le le veux tousiours voir ; l'ayant perdu de vue , De la moitié de moy ie me tien despouruuë; le ne reçoy plaisir, bien ni contentement, Que quand ie le peux voir près de moy longuement , Et quand il est absent sa chambre ie visite , Et remarque son lit d'vne aise non petite.

Et d'vn plaisir secret surprise veux toucher < Et manier souuent ce qui luy est plus cher Et plus familier : ce que luy-mesme touche, Ou de ses blanches mains ou de sa belle bouche , Très-heureux ie le iuge ; et quand ie me pourroy Transmuer en cela , heureuse me tiendroy.

Voyés quelle fureur, quand soudain il arriue , le me sens tressaillir ; ainsi que sur la riue Du Nil , père des eaux , Tepouuanté poisson D'vn bruit ou d'vn marcher, ou quelque voisin son. le sens brusler mon front d'vne couleur ardente, le sens fuir mon sang de course véhémente, le me sens éblouir la vue et transporter ; le suis impatiente, et ne peus escouter Les propos commencés , et si i'y veus respondre ;

D'ANDRE DE RIVAVDEAV. 173

I/on diroy que ie veux tout brouiller et confondre, le rapaise ceux-là que ie veux irriter, le responds en colère à qui me veut flatter, Et i'auerti ceux-là que ie m'atens surprendre, l'espouuante ceux-là qu'amis ie me veux rendre ; Bref, ie perds contenance et tourne mes desseins. Aussi ie laisse cheoir ce que ie tiens aux mains; le m'assis, ie me leue , et tantost ie chemine; Te me tay, puis ie parle , et fais la mesme mine QuVn graue prestre , alors que la saincte fureur Pour deuiner l'emplit de menasse et d'horreur; En fin ie quitte tout ; les Princes l'abandonne Pour chercher en vn coin la très-chere personne De loseph , bien que serf', et sans occasion L'entretien, espérant soûler ma passion.

Mais helas ! ie m'affame ; et prend cause nouuelle, Tant plus que ie le voy, le mal qui me bourrelle. Encor* y a-il pis ; ie n'aime pas si fort Que deuant mon mary : ie désire sa mort.

bon Dieu, qu'ay-ie dit? A ce mot ie me doute Que quelqu'un embusché mes paroles escoute.

Non, i'ay bien veu par-tout, personne ne m'entend, Et si ce mien malheur n'en est moindre pourtant I le n'ay plus aucun soin de ma poure famille , Et mesme ma personne et ma santé m'est vile; Et n'estoit que loseph par son ménagement Nous fait multiplier nos rentes grandement , On les verroit périr : car ma grand nonchalance Les feroit tous les iours aller en décadence. Or, ie n'ay plus de soing des dances et festins, Que ie suyuoy iadis les soirs et les matins;

le n'ay plus de souci des banquets et délices ,

Ni de tant de seigneurs qui m'ôffroyent leurs seruices ;

le ne vay plus aussi si souuent chez le Roy,

Ni aussi volontiers que douant ie souloy.

le suis toute changée ; 6 pourquoy fut si douce

L'ame du bon luda qui para la secousse

De ses frères plus fiers , et ne voulut souffrir

Qu'ils feissent ce loseph pour vn songe mourir!

Pleust aux Dieux que la main du riche Ismaélite

Ne Feust oncq fait entrer en la terre d'Aegypte I

Toutesfois de loseph la vertu , la bonté ,

Geste hastiue mort n'auoyent pas mérité ;

le ne le voudroy pas qu'vn si parfait ouurage

On eust si tost destruit des le sueil de son âge.

Il fust pourtant besoin pour ma condition

Que le premier fust vray, car ceste affection

Ne m'eust pas maistrisé; pourquoy me maistrise-elle?

Pourquoy loseph aussi m'est-il si fort rebelle?

Aa faut-il que le prie , aa faut-il supplier

Geluy qui se deuoit premier humilier ?

fureur I qui m'eust dit qu'aimer vn poure esclaue

le deuoy quelquefois ayant esté si braue ;

Que ie deuoy prier, et peut-estre endurer

Vn rebut deshonneste, et si fort désirer

La faueur d' vn valet , et de façon brutale

Transporter enluy seul l'amitié coniugale,

le ne l'eusse pas creu ; il y a toutesfois

Quelque chose en loseph pour violer les loix :

S'il estoit de ce sexe , il n'est nulle beauté

Qu'on peut comparager à sa diuinité.

En tous cas» en beauté les Dames il surpasse»

D'ANDRE DE RIVAYDEAV. 175

Les hommes en vertu , adroisse et bonne grâce;

Le plus perfait du monde il doit estre tenu.

Il a de Putiphar doublé le reuenu ;

Quoy qu'il tente ou qu'il veille , essaye ou entreprene,

Il l'exécute bien , et dirait-l'on sans peine.

Somme, i'amire tout, et amirer il fault

Tout ce qui est en luy, fors qu'il a le cœur haut;

Et ce dernier point seul m'aporte deflance

Du bonheur espéré et de la ioulssance.

Aa donc, que luy diray-ie ? 6 de quel front et œil

Poilrroy-ie me soumettre à son très-grand orgueil ?

Si ie commence ainsi , son ame trop pudique

Me pourroit bien iuger vne femme publique :

Il faut faire autrement; mais ie crain discourant

De n'auoir bon loisir dire le demeurant ,

Ni descouurir assez l'apostume secrète

Dont après ce longtemps pour néant ie regrete.

Si faut- il autre chose? il faut auant -parler.

Aa I ie sçais qu'il faut dire ; il ne peut reculer.

Si ie lui di cecy : Et quoy ! tu es donc preste ,

Saphire , d'obliger à ce crime ta teste,

Et tromper Putiphar, ton mari, ton seigneur?

Tu ne le dois pas faire ! il est pourtant bien seur

Qu'il m'est beaucoup seuere. grands Dieux, je le voy,

ie voy mon loseph ! à Dieu te di ma foy,

Or, à Dieu mon honneur ; aa \e sens que ma flame ,

Qui presque s'estaignoit , se rallume en mon ame,

Comme vn charbon couuert qui sembloit vraiement

N'auoir plus de vigueur, reprend nourrissement

Par le souffler des vens qui soudain le fait croistre,

Et retourner encor en son chalureux estre.

loseph se retire! il le faut assaillir; Il faut faire à ce coup ou bien du tout faillir. Dieu I ie tremble toute , et vne sueur froide Me degouste du front; ie suis transie et roide Comme vn qui a hurté et creué son basteau Contre vn ecueil caché , et le voit emplir d'eau.

losEPH , escoute-moy : un fait de conséquence S'offre , auquel il me faut implorer ta prudence. Putiphar, mon mary, s'en va trouuer le Roy, Qui l'auoit ce matin mandé venir vers soy.

As-tu pas retiré ceste très-grosse somme Que depuis très-longtemps deuoit ce fascheux homme A qui tu as vendu ces vint et deux chameaux , Qui ià recreus et vieux empescheoyent nos troupaux ? le sçay très-bien , loseph , comme tu sçais accroistre Le profit tous les iours et rentes de ton maistre : Ce n'est pourtant cela que dire ie te veux , Hais de le commencer si soudain ie ne peiix.

loseph , ma couleur morne et ma maigreur nouuelle T'ont bien peu déclarer ma passion cruelle , Et mes très-chauds souspirs, et mes humides yeux , Qui sans cause apparente estoyent tousiours piteux , Et mainte douce œillade , et maint amoureux signe (Tesmoignages très-seurs de mon amour insigne) ^ Neantmoins , bien que l'eusse au plus profond du cœur Vne très-large playe , vne chaude fureur, Les Dieux me sont tesmoins que ma force meilleure l'ay tenté pour guérir ma mortelle bleçeure.

Hais maintenant matte et lasse , ie me voy Forcée , amy loseph , de recourir à toy,

D'ANDRE DE RIVAVDBAV. 177

Demander ton secours , et d'vne humble prière

Requérir ta faueur et douceur singulière :

Tu me peux tuer seul , seul tu peux me guérir,

Par toy seul ie peux vivre, et par toy seul mourir.

Choisy lequel tu veux , ce n'est vne ennemie

Qui te suplie ainsi , mais vne vraye amie.

C'est aux vieillards chenus à cognoistre les droits ,

C'est aux prestres sacrés à maintenir les loix ;

Mais nostre aage est plus propre aux gentils exercices

De la folle Venus et aux douces délices

De son fils Cupidon ; et encor ne sçauons

Que nous ne deuons pas et ce que nous deuons :

Et nous pensons encor toutes choses loysibles ,

Aisées , sans reproche , honnestes et possibles.

O mon petit loseph , ayes quelque pitié

De celle qui te vient offrir son amitié,

Et me prens à mercy ; tu me vois fort deffaite ,

Et mes os sont sucés d'vne peste secrette :

Si tu le pouuois voir, las I amy, ta bonté

Sur tes grans ennemis n'exerce cruauté ;

Tu es doux, gratieux, courtois et pitoyable

A qui le veut sentir ; iamais le misérable

Yeit ta douceur fermée , et les plus estrangers

Te trouent secourable en leurs maux et dangers.

Tu m'es trop dur, loseph : ceste fierté blâmable

Me semble auoir pourtant quelque chose agréable

Bien que fier tu me plais ^ au moins que quelquesfois

le te peusse esprouuer plus doux et plus courtois ;

Ce ne t'est pas vertu d'estre hautain et braue

Contre celle qui n'est que ta petite esclaue.

II suffit au lyon quand il a terrassé

178 fRBMlER LIVRE

Son suiet auersaire , et l'ayant rabaissé ,

Il le flatte et cherist ; sa proye et fureur cesse

Quand de son ennemy il cognoist la foiblesse.

Regarde encore vn coup , loseph , quel ranc le tiens •

Regarde ma grandeur, mon honneur et mes biens ;

Regarde que ie suis grande et belle Princesse,

Regarde que ie suis ta Dame et ta maistresse,

La quelle par raison ne meriteroy pas

Qu'yn poure simple serf feit de moy peu de cas.

Regarde que ie fay, ce que tu devroy faire ;

Tu me deuroiys seruir, et ie te yeux complaire.

Tu me deurois prier et estre refusé ;

Hais c'est tout au rebours; poure enfant abusé

D'vne ieune espérance ou de ta haute race;

Tu penses quelque iour retourner en la grâce

De tes frères mutins; et, par ton songe vain,

Ainsi que leur seigneur, les renger soubs ta main.

le vois bien qu'vne folle ambition te ronge :

Yray est que s'il y a du certain en ton songe,

Tu peux auoir par moy ceste principauté,

Cest honneur souuerain, ceste félicité :

Par moy de ton espi la beauté singulière

Te fera maistriser tes frères et ton père ;

Par moy les astres beaux et le soleil très-clair

Doiuent pour t'adorer se rabaisser en l'air.

Tu sçais quelle ie suis et quelle est ma puissance

Pour donner le succès à ta douce espérance.

le te veux faire grand ; ie peux par ma faneur

Te faire en bref gouster la succree saueur

Des honneurs désirés ; et bien que tu ne vinses

En ces degrés très-hauts , et modeste te tinses

D*ANDRE DE RIVAVDEAV. 170

En ton estât premier, ie croy que tu deurois

Préférer ton bonheur à la grandeur des Roys.

L'amitié, la faueur et la douce caresse ,

Et les plaisirs frians d'vne gente maitresse ,

Mignon , tu ne sçais pas , et i'excuse tes ans ,

Combien grand est le bien des éperdus amans ,

Et alors mesmement que par la iouissance

Ils prennent Tvn de l'autre vne entière asseurance.

Tu ne sçais pas encor' combien delitîeux

De l'enfant Cupidon sont les dards et les ieux ;

Tu ne sçais pas encor de quelle gaillardise,

De quels chatouillemens, de quelle mignardises ,

Peut vne belle femme et bien gentille aussi

Contenter vn amant entre ses bras transi.

Bon Dieu ! que tu es ieune ; à ces mots comme estranges,

Tout honteux , ton menton à ta gorge tu renges ,

Tu abaisses tes yeux, et ton beau front rougist»

Ce front très-excellent auquel ma vie gist.

Aa mauuais! tu le veux, et ie le pense entendre,

Tu veux par ce dédain plus éprinse me rendre ;

Au moins tends-moi la main , que ie puisse toucher

Vne petite part du corps qui m'est si cher :

Que ie baise ta bouche, ou l'vn des yeux qui m'emble

Ma santé , mon honneur et plaisir tout ensemble.

Tu veux donc reculer : O que fuis-tu ? mon cœur !

Tu trembles tout , loseph, que crains-tu? ma douceur !

Ainsi craindre voit-on la simple colombelle

Du charoigneux vautour la faim fiere et cruelle ,

Ainsy la biche craint le lyon furieux,

Et la tendre brebis le loup iniurieux ,

Chacun son ennemy; mais l'amour me fait suyure,

180 PREMIBR LIVRE

le ne veux te tuer, mais ie veux par toy viure.

Âh! ie ne suis pas née aux sauuages forests,

Ni aux rusUcs déserts , ni aux sales marets.

Mais ma beauté nasquit aux maisons des grands Princes ,

Fut nourrie aux cités, et peuplées prouinces ;

Ma race est chez les Roy s, ma demeure au palais,

Et ie ne sçais pourquoy lu me fuis et me hais.

Si tu m'aimes pourtant, di pourquoy tu retardes

Yn bien que neantmoins à la fin tu me gardes ;

Souuent il m'est auis que tu veux et consens ,

Tantost, comme ie voy, ie m'abuse et mesprens.

Au moins, mignon, dis-moi, si c'est de honte ou crainte,

Ou quelqu'autre raison, ou bien si c'est par feinte

Que tu me fuis ainsi : si tu crains nostre loy

Le secret pouruoira et à toy et à moy.

Et si tu crains ton Dieu, c'est vne grand'folie

De penser qu'il recherche ainsi de près ta vie,

Et que sans autre soin, il viene rigoureux

Examiner les lits des contens amoureux.

Je ne t'eusse pourtant si soudain euentee

Mon amour, si ie n'eusse esté violentée.

De ceste violence est cause ta beauté

Qui a fait seule brèche en mon honnesteté.

0, Joseph, le plus beau de tous les beaux du monde,

De qui la beauté loge en mon ame profonde ;

D'vn regard gratieux tu as gagné mon cœur.

Je suis ta prisonnière, et tu es le vaincœur.

Las ! loseph , mon amy, ta veue est dangereuse ,

Certes ie me la sens très-fort pernitieuse ,

déstourne-la donc , non il m'est ennuyeux ,

Perdre ces beaux soleils, ramené encor' tes yeux.

D'ANDRE DB RIYAYDEAY. 181

Que peut estre cecy? en ta face diuine

Gist ensemble ma vie et ma mort et ruine.

Deux contraires se font en yn mesme suiet ,

Contre le naturel qui se trouue imperfeit

En ce seul cas icy. Regarde ie te prie ,

Qu'yne bien grande dame, honorée et chérie

De tant de Princes grans, mesprise cet honneur

Pour te faire sur tous, de tout cela seigneur

Qu'on aime et prise en moy : Regarde mon visage!

Tu trouueras de quoy ramollir ton courage :

Tu trouueras encor' combien ce t'est grand heur,

Que ie veux rabaisser à tes pieds ma grandeur.

Qu'il me chaut point ou peu, qu'on m'honore et respecte,

Mais que tant seulement mon loseph bien me traite.

Ne m'appele donc point de ces titres fascheux,

Madame, ou ma maistresse , amy ie ne les veux ,

Ni désire de toy? appelle moy t'amie,

Ton baiser, ta moitié, ta douceur, ta demie :

Gomme ie m'aperçoy la graue maiesté

Ne se peut accorder auec la priuauté.

Regarde aussi, loseph, qu'à toy seul ie présente

Gela que ie devrois estre à tous refusante

Qui m'en auroyent requise : 6 grande est ta rigueur,

ie le pense cognoistre, et cruel est ton cœur.

Tu n'as iamais voulu aux iournées dernières

Venir à la maison aux heures coustumieres.

le croy que tu fuyais les amoureux regards

Lesquels ie te donnoy, comme dangereux dards.

cruel, ô meschant, les tigres t'alaiterent,

Et tes leures iadis les lyonnes succerent.

Tu as dedans le cœur de la glace et du fer

18t PRSMIER LIYRB

Qui te gardent ainsi de iamais t'eschauSer.

Tu portes vn rocher en ta dure poitrine

Qui t'embravit si fort, te hausse et te mutine ;

Hais, mignon, mon amy, hé, qu'ay-ie dit de toy ?

L'amour guide ma langue^ or, sus pardonne-moy.

Helas, mon petit fils, mes plaintes, mes prières,

Et mes yeux ruisselans ainsi que deux goutieres,

Mes soupirs très-profonds et mes tourmens cruels ,

Ma fomente amitié , et mes sanglots mortels

Ne sçauroyent-ils fleschir ta ferrée poitrine?

Ne sçauroyent-ils tourner ton ame adamantine?

mon petit amy, ie suis seule de tous

Qui ne te trouue pas ni gratieux ni doux.

Que si ta cruauté estoit à tous commune

le la pourroy souffrir : seule elle m'importune.

Dieux ! ie cognoy bien qu'il me conuient mourir,

Geluy seul qui le peut ne me veut pas guérir.

Et bien loseph, etbien, tu veux donc que ie meure.

Et mon triste cercueil de ton crime demeure

Eternel tesmoignage ; et bien il ne te chaut

De mes pleurs ni de moy, tant tu as le cœur haut.

Tu m'es plus fier et dur, tant plus ie te supplie

Tu viens plus dédaigneux, tant plus ie m'humilie.

Tu n'en foras donc rien? voyés si ma douleur,

Mon mal et mon ennuy l'ont fait changer couleur,

Si ses yeux ont ietté vne larme seulette.

Et s'il a eu pitié de celles que ie iette ,

S'il m'a daigné donner vn regard seulement,

Pour radoucir vn peu ma peine et mon tourment ,

S'il m'a réconfortée, ou de quelque espérance

Daigné nourrir mon fou pour prendre patience.

D'ARDRB DE SIVAYDEAV. 183

meschanty mon amour, ni mon dueil, ni mon pleur,

Ni nul autre respect t'ont peu tendrir le cœur.

Par toy seul i'ay failly, par toy mal conseillée

De folles passions , i'ay ma foy violée ,

Par toy ie suis honteuse ,.et reste sans honneur,

Par toy i'ay outragé Putiphar, mon seigneur 1

petit cuidereau y petit rustre et bélistre ,

Petit sot, qui d'vn serf as Teffait et le titre.

cruel, inhumain, ingrat et desloyal,

Tu n'es point, comme on dit, issu de sang royal ;

Tu n'as point Abraham et ses enfans pour pères ,

Qui furent tous doués de vertus singulières ,

Ni la belle Rachel chargea de toy son flanc ,

Tu n'es de si gentil , et si illustre sang.

le te croy plustost fils de Lie chassieuse

Ou de la laide Baie ou Zelphe vitieuse :

Mais plustost tu es né aux rocs caucasiens

Où l'ourse très-farouche eleue les fans siens.

Doncque victorieux tu hausseras la teste ,

Honoré de ma honte , et si pourras au reste

Publier mon amour! non Joseph, non feras!

le consens bien mourir, mais aussi tu mourras !

Donque ie demourray esconduite et honteuse I

Tu auras en seurté vne ame dédaigneuse !

Tu n'en feras donc rien ? encore tu t'enfuis ,

O que triste, éperdue et faschee ie suis.

Tu t'en vas donc ainsi : ne bouge , ie t'arreste ,

mon petit Joseph, accorde ma requeste;

Or, fa y ce que ie veux, Joseph ie te promets

J>e t'estre très-loyale amie pour iamais.

Tu m'eschappe, meschant, or, va à la mal heure,

Ores i'ay tout perdu : ton manteau me demeure, Tu n'es pas libre encor', ie te hay bien autant , Malheureux 9 que ie t'ay aimé par ci devant.

Au treitre , mes amis , secoures ma faiblesse , loseph me veut forcer, il m'importune et presse ; Au meschant, bastés-vous : maintenant tu es pris. Tu n'auras pas l'honneur tout ensemble et le prix. l'ay perdu , tu perdras , la mort cruelle et dure Seule pourra finir ta maudite auenture.

Apelle, si tu veux à ton aide ton Dieu , Tu sçauras s'il te peut soulager en ce lieu : Ta vie maugré luy sera tantost destruite, Et tu verras que peut vue amante esconduite , Qui d'amour prend sa haine , et ie n'auray pourtant Mon cœur tout résolu , tout aise , ni content. La haine est satisfaite , et l'amour non fournie, Auec toy ie voudroy paracheuer ma vie :

Il m'est desplaisant vlure, et voir celuy mourir, Lequel seul nous pouuoit deux ensemble guérir. Tu mourras donc loseph I ta fortune est heureuse , ie luy porte enuie , et ma vie ennuyeuse Auec ta douce mort ie voudroy bien changer.

Pendant en mon malheur, i'ay l'heur de me venger.

COMPLAINCTE QVATRIESME

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