‹ Les œuvres poétiques d'André de RivaudeauChapitre 26 sur 35 · DE L'ESPERANCE · texte numérisé non relu

DE L'ESPERANCE

^A Dame; vous voulés donc entendre l'essence, ' La nature et Testât de la douce espérance.

■. le loQe la vertu qui vous faict désirer Decognoistre et sçauoirque c'est que J'esperer: Car tout le fait de l'homme et sa vie oiorteUe Ne gist tant seulement qu'en l'espérance belle. Or, ie vous discourray, sans en oublier rien. Que l'on treuve en l'espoir ou de mal ou de bien. Il nous fault commencer par vne vieille fable En l'apparence fauce, en efTait véritable.

Si nous adioustons foy au Boétien vieux, Jupiter, qu'on feint père et chef des autres Dieux,

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Feit Vulcain formateur de la première femme, A laquelle il donna vn tel corps et telle ame, Que Tvn fut accompli de cent mille beautés, Et l'autre tout ainsi : toutes les Deltés A sa perfection ensemble coniurerent Et chacune le plus de leur mieux luy donnèrent. De Pallas la sagesse alors elle receut , D'Apollon la musique, et de Venus elle eut L'atirânte beauté, qui tous les hommes dompte, Et les plus braues cœurs radouscit et surmonte. De Mercure elle aprint la diserte façon D'entonner sur la lyre vn doux ou graue son , Et de fleschir les cœurs d'vne excellente grâce D'vn Prince ou d'vn grand Roy ou d'vn fier populace. Somme elle eut tout de tous, et Pandore son nom Luy fait pour ses vertus vn éternel renom.

Ce lupiter fasché contre l'humaine race, Et pour punir vengeur de Promethé l'audace, Vne boiste bien close il feit soudain porter Au sot Epimethé, et luy feit présenter Par Pandore, sçachant qu'vne main peu rusée lamais ne renuoiroit la boiste refusée.

Et qui eust de Pandore esconduit la beauté?

Et quelle beauté n'eust prins la simplicité De ce panure idiot? il receut la largesse Et le présent mortel de la fauce Déesse, Guidant estre bien riche, et ouurit , curieux , Le couuercle, ô fureur I du don pernitieux.

De la boiste soudain au dehors se lancèrent Mille et mille malheurs, et hâtifs s'enuolerent

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Parmi le inonde tout : la fleure empoisonna Les hommes immortels, et triste les traina Aux cercueils charoigneux; et eut pour compagnie La langueur, la maigreur, la iaunisse et manie : Et la peste rampant sur vn ventre écumeux , Embraua les cités, et des ieunes et vieux Feit tout incontinent bossues les campagnes.

Egalant les lieux bas aux plus hautes montagnes. Ce ne sont pas assez que les tourmens du corps, Car queue à queue aussi volèrent au dehors Le mensonge et larcin , la fraude , l'imposture Qui de rhomme , iadis perfaite créature , Feirent vn cruel monstre : et puis les passions, Les craintes, les désirs et les tentations.

L'amour, la folle ioye et mille choses tellei^ Saisirent promptement les humaines ceruelles. Somme il faudroit auoir vne langue d'airain Et vn palais d'acier, vne ferrée main Pour dire ou pour escrire vne tourbe infinie Des maux dont ce grand Dieu nostre terre a punie , Et qui sortirent tous de ce fatal estuy Pour remplir les humains de malheur et d'ennuy. Et quand tout fut sorti , la douteuse Espérance Se traina sur le bord , d'vne foible puissance, Qui resiouït vn peu les hommes demi-morts , Et les feit pour souffrir plus vigoureux et forts. Quand on peut espérer de ses maux la ressource. Et que le temps fuyard en son isnelle course Changeroit leur estât ; et que le languissant Et plaintif amoureux deuiendroit iouissant, Et le malade sain, le craihtif hors de doute,

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Et le passionné franc de passion toute ,

Dont Tagreable espoir au milieu des dangers

Feit l'ennemi plus doux et ses maux plus légers :

Et certes sans cela, tout cest humain lignage

Ne seroit qu'vne horreur, qu'vne fureur et rage.

De lày les anciens ont tenu longuement

Que l'espérance n'est passion nuUenient

Pour ce qu'elle adoucist d'vne atendante aleine

Des autres passions la longueur et la peine.

L'amour vit d'espérance, et le désir aussi ,

Et le fascheux trauuail et l'importun souci.

Puis donc qu'est par l'espoir toute playe empiree ,

Qui la pourra iuger d'vne mesme liuree

Que ces tristes langueurs? Mais quelques vns ont dit

Qu'espoir est passion, et baissant son crédit

L'ont osé comparer à la doute et la crainte

Qui est aux lasches cœurs et aux couards emprainte.

Bon Dieu! quel faux cuider? on espère le bien,

Le mal se craint et doute : il n'y a doncque rien

Semblable entre ces deux; or c'est chose très-seure

Qu'entre deux bouts mauuais vne vertu demeure.

On blasme i'auarice et prodigalité.

On tient comme vertu la libéralité.

a Tout extrême est donc vice, et la vertu diuise

« Les deux bords vitieux dans le meilieu assise.

« De mesmes en ce fait il n'est bon s'asseurer,

a II ne faut craindre aussi , mais il faut espérer,

<c Or, quelqu'vn me dira, quoy? le port salutaire,

a Ne vaut-il pas trop mieux qu'vn orage contraire

« De l'irritée mer? combien qu'on s'atendist

« Que tantost la bpnace au haure nous rendist.

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a Die ce qu'on voudra, la preste iouîssance

« Surmonte le bonheur de la longue espérance.

Voire, quelle fureur? vn Epicurien

luge heureux celuy-là qui ne désire rien ,

Qui est saoul de plaisir et yure des délices

Qui nourrissent le mal et les infâmes vices.

Epicure estoit sot, et certes ne sçauoit

Gomme la volupté bien fournir Ton pouuoit.

Ceux qui ont à plaisir les choses souhaitées ,

Les ont incontinent, ennuies, rebutées :

Le rassasiement engendre desplaisir,

Mais on|| est iamais las d'vn atendu désir.

Comme communément vne chose espérée

Plus attendue elle est plus elle est désirée.

Et quand ce qu'on souhaite aussitost aduiendroit,

Ce gouffre de plaisirs le plaisir esteindroit :

Et aux viures Ton voit qu'vne abondance grande

Degouste beaucoup plus que le bien peu de viande.

De la douceur du bien trop mieux l'on s'aperçoit.

Quand on en est priué que quand on le reçoit.

Quand on le recevoit il estoit agréable.

L'on espère à venir, il est plus désirable ,

Il est plus de plaisir en l'aprehension

Et gratieux espoir qu'en l'exécution;

Et tant plus que s'estend la longueur de l'attente,

Plus à cil qui l'atend de bien elle présente.

Regardons aux tourmens : quelqu'vn attend la mort,

Il endure, atendant, le suplice plus fort

Qu'en souffrant sur le coup : ainsi quand on espère,

L'atente du bien est plus que la chose chère.

Certes, si l'on auoit fort à commandement

Tout ce que l'on voudroit soudain et largement, On seroît plustost saoul de cette iouissance Que non pas ennuyé d'vne douce espérance.

Que l'abondance saoule, en Antoine on le voit, Qui à la plus grand' part du monde commandoit : Il s'ennuya plustost de sa femme Octauie Que de celle par qui fut son ame rauie, Bien que d'yne il iouist beaucoup plus librement , Et de l'autre il n'eut rien que fort echarcement. Ce qui fasche en vn bien et en la iouissance , C'est la satiété et la pleine abondance ; Car ces denrées mieux l'vne rencherissoit.

Et souuent l'amoureux de l'espoir nourrissoit, Sçachant que le plaisir qu'on prend en la viande N'est en la deuorant qu'vne faim trop gourmande, Mais c'est quand on demeure, au moins comme Ton dit, Sans iamais estre saoul touiours en appétit.

Pénélope ateudit par vingt longues années Vlysse à retourner des terres ruinées Du désert Ilion; et plus elle attendit, Plus chaud et plus bouillant son désir se rendit. Nous lisons de lacob de qui l'amour constante Soupira par sept ans la beauté excellente De la blonde Rachel, quand Laban le deceut, Et pour vne beauté, d'vne laideur le peut; Son defiir s'enflamma, et d'vn ardent office lusqu'a sept autres ans redoubla son seruice. L'on pourroit confermer par mille argumens bons Le grand bien de l'espoir; mais les œuures trop longs L'on ne présente à ceux de qui l'intelligence Suplee la longueur : vous avez la substance

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De ce quVn iuste liure à peine discourroit,

De façon qu'adiouster rien plus on n'y pourroit.

Ma Dame, ie sçay bien qu'ayant eu la lecture

De ce peu, vous dires Teffait et la nature

De l'espoir beaucoup mieux; et vostre bon esprit,

(Si vous auez compagnee en lisant mon escrit)

L'enrichira soudain de raisons pertinantes,

D'exemples à propos, de prennes suffisantes :

Et ceux qui entendront ce discours tout nouveau

Gentilment prononcé d'vn visage tant beau

Et de si bonne grâce , o ie craîn qu'ils reprouuent

Aussitost mon labeur et imperfet le trouuent.

Et puis vous demourez en ceste saincte cour,

Ou la belle vertu fait auiourd'huy seiour.

Parente et bien priuee à vne grand' Princesse

Qui de sa mère tient le sçauoir et sagesse ^

le rougis en pensant que mes poèmes vains

Doyuent tomber un iour en de si hautes mains;

Tespere, neantmoins, que si vostre clémence

Daigne fauoriser ma modeste asseurance.

Me surmonter moy-mesme , escriuant quelquefois

Des vers pour contenter les Princes et les Rois.

1 Rivaudeau semble faire allasion à un séjour que Françoise de Rohan aurait fait à la cour de Jeanne d'Albret, dont la mère était Marguerite d'Orléans, sœur de François 1«', et auteur des fameux Contes de la Reine de Navarre. Françoise était cousine germaine de Jeanne d'Albret.

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